C. Leconte de l'Isle
64 PHEMIÈRES POÉSIES
Rennes, janvier 1839.
J'avais, en effet, lu, mon cher Ami, dans un chaleureux article de Félix Pyat, le récit de la triste mort d'Hégésippe Moreau. Le pauvre jeune homme était un noble poète, et les vers touchants que vous consacrez à sa mémoire sont une nouvelle preuve de votre talent si tendre et si intime. Je les ai lus avec un vif sentiment de peine et de plaisir ensemble; de peine, parce qu'ils racontent une jeune et douloureuse infortune; de plaisir, parce que la voix qui la chante est la vôtre et que je vous aime de cœur.
C'est un bien triste exemple de Tégoïsme de notre siècle ; de ce siècle où tout ce qui est beau, tout ce qui est noble et grand ne trouve que mépris et dégoûts ; de ce siècle où le par-
jure politique s'unit irapiinément h la dépravation morale grossièrement dissimulée sous un voile de pruderie misérable et d^affectation religieuse ; de ce siècle enfin qui ne reconnaît que l'or pour dieu, et qui foule aux pieds tout adorateur du vrai et du beau, ne pliant pas le genou devant Tinfâme idole et ne sacrifiant pas à la vénalité la pureté intérieure de Pâme.
Honte à lui !
Notre terre, a dit Ténergique Barbier:
Ce n'est plus qu'un sale et mauvais lieu,
Un tripot dégoûtant, où Tor a tué Dieu.
N'a-t-il pas raison?
Au reste, mon Ami, à quoi peuvent servir des protestations imprimées dont le noble et éclairé public fait des cornets de sucre ou de tabac? Oh ! s'il existait encore, ce temps où le poète, homme privilégié, ne vivait que dans Fart et pour Tart, ce temps oîi les chants de l'enthousiasme immatériel ne se salissaient pas, comme aujourd'hui, au contact des ignobles bavardages de nos Chambres, au désir sans
frein d'ambitions infâmes parce qu'elles n'ont pour base qu'un égoïsme incarne, et non le bonheur de tous; si, dis-je, ce temps existait encore, oh ! je concevrais que la voix du poète fût écoutée ! Mais, h présent, que voulez-vous qu'entende une société abrutie et sourde, qui se gorge ignoblement et laisse mourir de faim le peu d'ôtres sincères et purs qui espéraient appuyer sur elle leur existence, peu désireuse de bien-être physique pourtant, afin de se livrer entièrement à la belle et sainte poésie? Non, non ; à la brute il faut parfois des remèdes de brute ! Qu'elle tremble donc, cette société hideuse, qu'elle tremble qu'une vengeance sept fois plus terrible que le mal qu'elle fait souffrir ne tombe bientôt sur sa tête !...
M. Berthaut, de Paris, a publié dans le Voleur une élégie sur la mort de Moreau. J'ai comparé vos deux pièces, et j'ai tâché d'en analyser les différences. Celle du poète parisien est très longue ; il y a force images, force paraphrases, et cependant beaucoup de poésie ; mais la trop grande extension de l'idée principale nuit beau-
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coup aussi à l'intérêt que Ton ressentirait, s'il en était autrement. La vôtre est plus courte, mon Ami; mais vous avez réuni en quelques strophes, et cela avec bonheur, les vers sans nombre de Berthaut. Votre pensée première est simple et franchement exprimée. Qu'y a-t-il de plus doux que la belle simplicité?... Vous Tavez prouvé d'une manière charmante, mon bon Ami, et je vous en félicite...
J'ai lu à ces dames vos vers et ceux de Moreau ; mais je ne vous répéterai pas tous leurs éloges, parce qu'ils finiraient par vous donner de l'orgueil. Sachez seulement que M"*' Eugénie fait en quelque sorte un recueil de vos poésies. Son album en est rempli, et ce n'est pas son moindre ornement.
Je ne vous ai pas oublié auprès de ces messieurs; ils m'ont tous chargé de vous faire leurs sincères amitiés, et M. Goa surtout m'a prié de vous assurer que ce sera toujours avec un vif plaisir et une amicale sympathie qu'il recevra de vos nouvelles.
Vous voyez, mon bon Ami, que l'on ne vous
oublie pas. Nos soirées sont toujours les mêmes. L'esprit de M'"" Eugénie semble prendre un penchant prononcé vers Tironie, mais l'ironie fine, spirituelle, et qui ne blesse jamais ceux qu'elle choisit pour but, parce que M"* Eugénie a toujours soin de s'attaquer à des gens d'une écorce extraordinairement épaiss^. Je pourrais, par exemple, vous donner pour échantillon l'honorable J. Gérard.
Adieu, mon cher Ami.
G. Lecointe de l'Isle.
Rennes, janvier 1839.
Je reçois à Tinstant, mon cher Ami, une réponse de mon oncle à ma dernière lettre, dans laquelle je lui transmettais vos vers. 11 m'annonce qu'ils sont maintenant sous presse; ainsi, vous les aurez mardi prochain, au plus tard. D'après sa recommandation, mon Ami, M. Prigent, notaire à Dinan, vous propose chez lui, la place de premier clerc à raison de douze cents francs, et avec la certitude de devenir bientôt titulaire de l'étude. Si vous acceptez cette place, qui vous procurera tout ce que vous pouvez désirer en fait d'intérêt, c'est-à-dire des appointements avantageux, surtout dans une ville comme Dinan, et votre avenir assuré par la certitude que M. Prigent vous donne, veuillez donc, mon cher
Ami, me répondre, afin que j'en avertisse mon oncle, et vous rendre ensuite à Dinan, où je vous accompagnerai.
Acceptez, mon ami. Le véritable intérêt que vous porte mon oncle ne rengagerait pas à vous faire une vaine proposition.
Répondez-moi de suite.
Votre sincère ami, G. Leconïe de l'Isle.
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Rennes, janvier 1839.