‹ Premières poésies et lettres intimes;Chapitre 28 sur 66 · A LA FEMME QUE J'AURAIS AIMÉE · texte numérisé non relu

A LA FEMME QUE J'AURAIS AIMÉE

« L'ange replia ses ailes et revêtit la forme (l'une créature humaine. »

(Jean-Paul.)

Oh ! la beauté visible est un présent du ciel !

Car, aux grands jours de Fart, la forme enchanteresse

Pour amant choisit Raphaël;

Mais il est une autre richesse Que notre cœur ému rêve souvent en vain :

Un céleste reflet, gracieux et sublime,

Qui dérobe à tout œil humain

Sa flamme et son parfum intime;

Un regard enivrant de l'immortel amour, Dernier rayon divin tombé sur la nature, Le seul qui, dédaignant l'envie et l'imposture, Ne soit pas dans les cieux remonté sans retour...

La rose a la jeunesse et l'aurore la flamme, La gazelle a la grâce et Taigle la flerté ;

Mais rinlérieure beauté

Pour son temple a choisi votre âme :

Et comme cette fleur aux parfums isolés, Que son charme trahit avant qu'on la respire,

Elle brille en votre sourire,

Et s'épanche quand vous parlez.

Ohl combien ne verraient que votre grâce humaine, • Votre regard, ensemble et doux et sérieux.

L'intime passion du geste impérieux, Vot»e touchante voix, recueillie et sereine!...

Ohl «ombien ne verraient sur votre front penseur Qu'W morne abattement, une triste ironie.

Sans deviner que la douleur

Est la compagne du génie !

Sans voir que tous rayons de vos yeux envolés, Tous parfums épanchés de votre âme profonde,

Pour vous seule ont quitté leur monde.

Des cieux brillants doux exilés !

Heur«ux donc est celui qui lit votre pensée!

Un invincible attrait le met à vos genoux...

Et l'amour du vrai beau, dans son âme oppressée, .

Fait naître un autre amour plus ardent et plus doux!

Vous me direz, mon cher Ami, qui vous

avez reconnue dans cette espèce de portrait.

Maintenant, veuillez répondre avec toute votre sincérité à cette question-ci : Aimez-vous à^ amour M"* Eugénie? Songez que j'exige de vous une réponse franche et décisive. — Je passe à autre chose.

Que je suis heureux que Timbécillité ou la mauvaise foi de M. Prigent ne vou^ ait pas fait perdre votre place! J'étais vraiment bien inquiet, comme vous avez pu en juger par les quelques lignes que vous avez, sans doute, reçues hier. Enfin, il n'y a* que demi-mal.

Vous exprimer pourtant toute la peine que j'éprouve de ne pas vous avoir revu me serait impossible ; car je me promettais tant de plaisir à vous confier de vive voix tout ce que je sens, à recommencer nos longues soirées de l'hiver dernier, dans lesquelles nous composions des poèmes entiers, votre vers succédant au mien ! C'est une espérance déçue !

Imaginez-vous, mon cher Ami, que Gérard est devenu am(^reux fou de M"* Adèle Chrétien et que, par une conséquence très claire,

il lui fait une cour assidue : ce qui consiste à travailler des fleurs de papier/ depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, à pousser des soupirs qui rappellent ceux d'Encelade et à faire une foule de madrigaux dont voici quelques échantillons :

Le théâtre représente toi salon, au milieu duquel est une table couverte de papiers peints, d'outils à faire des fleurs, etc, Gérard est assis à droite, la tête penchée sur une rose qu'il travaille. Il relève parfois les yeux dune manière très expressive sur M^'® Adèle, qui minaude devant lui,

M"' Adèle. — Monsieur Jules, pourquoi ne travaillez-vous pas?...

Gérard. — Mon Dieu, Mademoiselle, comment pourrais-je... le... faire... quand... je vous regarde?

M"*' Adèle. — Ah! bah!... vous me faites toujours des compliments... Je sais bien que je ne suis pas jolie, allez !

Gérard. — Mon Dieu, Mademoiselle, je vous assure bien que...

M"^ Adèle. — Laissez-moi donc tranquille!...

Y avait-il de jolies daines au bal d'hier, nronsieur Jules?...

Gérard. — Mon Dieu..., non^ Mademoiselle, il n'y en avait pas... C'est-à-dire... si..., il y en avait une... qui était bien jolie, parce que... elle vous ressemblait.

M"® Adèle [baissant les yeux)m — Ah! monsieur Jules, c'est ennuyant ça !.. .

Gérard [roulant des yeux de possédé). — Mon Dieu, Mademoiselle..., je suis tellement occupé de... vous, que c'est... dans ma nature de vous par... ar... 1er comme ça... Oui..., c'est dans ma nature, quoi!...

M""* Adèle [se remettayit), — Savez- vous ce que signifie cette tulipe?

Gérard. — Mon Dieu..., non, Mademoiselle.

M"* Adèle. — Ça veut dire : Je vous aime.

Gérard [stupéfait). — Ah! bah!... Mon Dieu!... pas possible!...

La suite au prochain nu?néro.

Votre dévoué, G. Leconte de l'Isle.

Rennes, février 1839.

Imaginez- VOUS uu front large et passionné, des yéHx noirs qui expriment ce qu'ils veulent, une taille gracieusement brisée en avant, une voix cadencée, grave et austère, harmonieuse et douce, un geste ardent, majestueux et sévère, un jeu plein d'expansion, de force, de naturel, de charme et d'intimité,... ou plutôt ne vous imaginez rien; quels mots rendraient Témotion irrésistible qui fait battre le cœur en face de ^rae Dorval ? Il faut la voir et l'entendre.

Je n'ai pas besoin de vous rassurer^ mon Ami, k propos des vers que je vous ai envoyés, l'autre jour. Us voulaient peindre M"® Eugénie, sans doute ; mais nul sentiment réel ne me les a dictés. Je les ai changés pour les .lui offrir. Je serai à Lorient dans deux ou trois jours.

Ainsi nous causerons ensemble. Soyez pourtant bien persuadé que jamais nulle femme ne m'inspirera d'amour, à moins qu'elle ne ressemble à mes rêves; car jamais je n'aimerai que mes idéalités, ou plutôt mes impossibilités.

A bientôt.

Votre ami, C. Leconte de l'Isle.

Rennes, mars 1839.

Je reviens de Dinan, mon cher Rouffet, et votre lettre ne m'a été remise qu'hier soir.

Vous me pardonnerez la brièveté de la mienne, car je suis tellement fatigué qu'à peine puis-je écrire. Les livres que je devais vous envoyer ne m'ont point encore été remis; ainsi je ne pourrai vous les expédier que dans quelques jours. En attendant, écrivez-moi bien longuement et surtout bien intimement^ comme vous me le faites espérer. Ma réponse ne se fera pas attendre, soyez en persuadé. N'oubliez pas vos vers. Pardonnez-moi encore une fois mes phrases décousues et mon illisible écriture.

Votre ami sincère, G. Leconte de l'Isle.

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Mardi, 26 mars 1839.

Vous me demandez de vous écrire iiilîmement, mon bon Ami. C'est là mon plus vif désir. Je n'ai pas besoin de vous prier de le faire aussi.

Gomme cette lettre commence en quelque sorte notre correspondance plus secrète, il serait utile, je pense, que chacun de nous dévoilât sa vie première, intime et matérielle, et confiât au cœur de son ami ses sensations passées et ses espérances. Vous trouverez les miennes extravagantes et sans but, mon Ami; mais enfin elles sonttelles,et je vous les dirai.

J'ai toujours été un être nomade, et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune que je fusse alors, n*a jamais été propre à fixer mes idées et mes sensations.

Aussi, je m'effraie parfois de la confusion qui bouleverse ma tête : mes pensées sans résultat, désir ardent sans but réel, abattements mondains, élans inutiles, se heurtent dans mon âme et dans mon cœur, pour s'évanouir bientôt en indolence soucieuse. Rien de fixe et d'arrêté pour l'avenir, mon passé même semble évoquer mes souvenirs, preuves de mon inutilité passée, pour me prédire mon incapacité future. J'ai rêvé comme un autre d'amour et de jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher; mais ce n'était là qu'un songe. Je le sens bien, il y a en moi trop de mobilité pour espérer une telle vie, si toutefois il m'était donné de jamais la réaliser. La monotonie m'abrulit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses que je me sentirais capable d'éprouver en un mois tout l'amour, toute la haine et toutes les espérances d'un homme qui y aurait consacré sa vie entière. Oui, me voilà bien, mon Ami. Pardonnez-moi de m'être posé en sorte de problème, et tâchez de me résoudre. Notez que, avec tout cela, je suis excessivement

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malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une semblable vie n'est appuyée sur iiul raisonnement et que, au bout du compte, ce n'est qu'une paresse incarnée. C'est peut-être vrai.

Oh ! combien j'envie votre position, mon Ami. Je sais que vous souffrez aussi; mais votre douleur peut cesser, parce que vos désirs sont possibles et que la vie, ainsi que vous la voulez, est simple et douce. Vous êtes homme, vous; moi, je ne suis et je ne serai jamais qu'un enfant, qui causera toujours beaucoup plus d'ennui qu'il n'en éprouvera. On a cherché et on cherche encore à jeter du ridicule sur ce bonheur intime et égoïste qu'on nomme le mariage, et pourtant je conçois parfaitement toutes les jouissances cachées qu'il réserve à ses élus. Puissiez-vous en être, un jour, mon cher Ami; je vous le souhaite du profond de mon cœur. Oui, je vous le répète, vous êtes plus heureux que moi ; vous persévérerez; votre bonheur à venir sera l'œuvre de votre volonté, tandis que je n'ai pas de but, pas de persévérance, pas de volonté, pas de pen-

sées fortes, et que mon exaltation passagère s'épanche seulement en quelques mauvais vers comme ceux-ci :

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