HALLUCINATIONS
C'était l'heure divine où le soleil n'est plus. L'horizon rose et bleu couronnait les flots calmes, Le soir, comme un manteau, drapait les monts velus.
Les palmiers avec grâce arrondissaient leurs palmes ; Et l'île, en souriant, s'endormait sous les yeux Que les anges pensifs en Ir' ouvraient dans les cieux.
L'Océan exhalait un chant doux et sonore, Hymne sublime et pur qui vers cette autre aurore Montait en murmurant : amour et majesté!
— Je rêvais, assailli d'émotions sans nombre;
Mon âme s'égarait en cette immensité
Tour à tour indécise entre la flamme et l'ombre ;
Un charme ambitieux faisait battre mon cœur ;
Les bords, les flots, les airs s'inondaient 4e prestiges.
Mes regards s'emplissaient d'éblouissants vertiges ;
Quand, soudain, emp»irté par un élan vainqueui*, Je vis les deux ouvrir leurs tentures de gaze, Et mon esprit monta sur Taîle de l'extase...
— Comme un aigle bercé par le bleu ûrmament, Je plongeais dans la nue inelTable et sereine. Les astres saluaient ma course souveraine,
Et les doux Séraphins, dans leur étonnement,
A ma soudaine approche ouvrant leurs triples ailes,
M'inondaient en passant de blanches étincelles;
Mais je levais un doigt, et les enfants de Dieu, Précipitant en bas leurs profondes spirales, Disparaissaient alors en des groupes de feu,...
Lors, je vis, au milieu de clartés aurorales. Se balançant ainsi qu'une céleste fleur.
Un mirage isolé par l'espace enchanteur.
Deux rayons parfumés baignaient ses contours roses Qui s'inclinaient, pareils à des feuilles de roses; Un souffle ravissant le berçait dans les cieux ;
Et l'ange oriental, le céleste poète.
Au doux nom d'Israfil, l'esprit mélodieux, .
Sur ce nuage d'or posait sa belle tête.
La mite au prochain numéro.
G. Leconte de l'Isle.
88 PREMIÈRES P0ÉSI>.i;8
XXIT
Rennes, i839, mars.
Mio Carissimo,
Que devenez-vous?
Pourquoi ne pas m'écrire ?
N'auriez-vous pas reçu ma dernière lettre?
Mais cela est impossible, ' .
Car je l'ai mise à la poste moi-même. Je présume donc que vous êtes à Pont-Scorff, Ou plutôt à Auray;
Ou bien encore avez-vous l'imagination alarmée,
Gomme la dernière fois.
Alors, faites-moi part de vos souffrances;
Et croyez que votre silence
Me pèse,
M*inquiète,
M'étourdit,
Tellement que je ne mange plus.
Je maigris à vue d'œil.
Écrivez-moi donc.
Adieu, mio caro poeta, Portez- vous bien!
Vostr' amico, C. Leconte de l'Isle.
Mon cher Rouffet, je vous envoie trois petites pièces dont les deux premières sont bien futiles et dont la dernière devrait être mieux qu'elle n'est, car le sujet est assez beau. Au reste, vous me direz ce que vous en pensez.
Je n'ai pu vous écrire plus tôt, mon Ami, tracassé que j'étais par le Droite. ignoble fatras qui me fait monter le dégoût à la gorge — et par les réprimandes absurdes de raqn très honoré tonton. Enfin, remords, craintes fondées pour l'avenir, abattement, ennui profond des hommes et des choses, désolation, isolement, etc., etc., m'ont jeté dans de telles perplexités qu'il m'a été moralement impossible de vous écrire... Pardonnez-moi; je m'en vais lentement vers Fabrutissement. J'avais peut-
être une intelligence ardente, de bons et généreux instincts, le désir du bien et du beau. Eh! bien, tout cela disparait tour à tour. Et pourquoi? Le sais-je, moi? Ah! il me prend parfois une eïivie dé pleurer comme un enfant qui sent trop son impuissance!... Adieu, mon bon et cher Ami! Écrivez-moi!