‹ Premières poésies et lettres intimes;Chapitre 33 sur 66 · C. Leconte de l'Isle · texte numérisé non relu

C. Leconte de l'Isle

Rennes, mai t839.

Le sujet de votre pièce est, en eUct, fort beau, mon cher Ami, et votre poésie Ta revêtu du charme qui lui est propre. J'aime surtout ce passage-ci :

« Et je rêve...; aucun bruit ne trouble le silence Qui sur ces morts nombreux abaisse une aile immense, Que la voix de la mer dont le glas solennel Frappe l'écho sacré d'un murmure éternel. »

Vos vers, à mon avis, sont là, pleins, graves et solennels, comme le silence et comme ce murmure infini qu'ils décrivent. Comment ne pas aimer ces peintures profomJes, et terribles parfois, sans cesse touchantes, de la nuit, dans ce lieii de la désolation humaine? Pour moi, j'éprouve une sensation pénible et pourtant heureuse, soit en présence de cette réalité su-

prOmc, soit en lisant de Tâme le récit qu'en a fait un poète : c'est vous dire à quel point j'ainie>He sujet et les vers que j'ai reçus hier. Vous êtes bien indulgent pour les miens ; mais, afin que vous ne m'accusiez pas de vanité cachée, je vous remercie du jugement que vous en avez porté, car votre suffrage est le plus doux de tous ceux que j'ambitionne.

Vous ne doutez pas, je le pense, du désir que j'aurais de vous aller vojr; mais vous concevrez aussi mon impossibilité absolue pour le moment. Soumis à la direction classique de mon oncle, je ne pourrais, sans le froisser vivement — ce dont je n'ai nul besoin, car ce serait encore de nouvelles discussions qui finiraient par m'éloigner de lui — faire de nouveau un voyage qui me forcerait à employer, d'une tout autre manière qu'il ne le voudrait, un argent qu'il ne me donne pas à pleines mains. Si vous êtes un bon et aimable garçon, tel enfin que je vous ai toujours connu, vous saurez obtenir de M. Haie un congé qui vous permette de venir à Rennes, voir ceux qui ne vous

ont jamais oublié. Tâchez donc de le faire, mon Ami, et vous me rendrez bien heureux.

Je viens d'apprendre la mort d'une de mes connaissances de Dinan. C'est un pauvre jeune homme, atteint, depuis deux ou trois mois, d'une phtisie pulmonaire. Sa maladie a fait de rapides progrès, comme vous le voyez; mais il a puissamment aidé h son développement par des^xcès de tous genres. Je ne le connaissais que fort peu. Cependant sa mort m'a péniblement affecté. Qu'est-ce donc, mon Dieu, lorsqu'elle frappe un être plus cher? C'est un si terrible mystère que cette décomposition subite de notre pauvre organisation. La foi d'un autre monde est un bien puissant appui, et je plains sincèrement celui qui ne l'a pas.

Robiou m'écrivait qu'il a déjà composé trois cents vers sur la mort de Drouin; vous voyez que le camarade ne perd pas son temps.

Je lui ai annoncé qu'il emporterait d'assaut le royaume des cieux, sur la foi de ceci : Beaii pauperes spiritu. J'attends maintenant qu'il me remercie, et il me remerciera.

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J'avais fait un hymne au Soleil couchant^ il y a quelques jours; mais je n'en suis pas assez content pour vous l'envoyer. Ce sera pour ma première lettre. Houein, qui entend assez bien la poésie, avait trouvé mon exorde passable ; mais, comme moi, il a blâmé la fin du morceau, qui ne répond pas à la solennité des premiers vers. Je recommencerai. Mais il me manque de la persévérance, et c'est un grand point...

Je m'occupe maintenant de géologie et de botanique. C'est une étude intéressante. Voudriez-vous que je vous en parlasse? Nous mêlerions ainsi un peu de science à nos pièces de poésie. Répondez-moi.

De longtemps, je n'ai eu le plaisir — expression banale — de voir M''*" Eugénie. Son caractère s'était aigri, depuis quelque temps. La conscience de sa difformité physique influe considérablement sur l'égalité de ses rapports avec ceux qui l'approchent. Elle vient de se dévier la colonne vertébrale ; c'est un malheur ; mais il était nécessaire. La faiblesse de sa

charpente osseuse, et les airs d'indolence qui la forcent de se coucher toute la journée en sont les causes.

Je ne sais ce qui me fait aussi mq-1 écrire.

Pardonnez-le-moi. Je viens d'avoir une espèce de scène avec un créancier-libraire, qui est venu m'interrompre au moment oîi je vous parlais de M"^ Eugénie ; c'est peut-être cela.

Adieu, mon cher Rouffet. Que votre bienêtre moral soit équivalent à votre santé matérielle !

* Votre ami,

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