TRISTESSE
A ma mère.
« Les êtres jeun es souffrent de leur jeunesse ; l'inconnu les appelle. »
(M-» A. DupiN.)
Si rinquiet bonheur, ce charme du désir,
Ne produit qu'un plus cher, un plus calme plaisir ;
Si la mélancolie est douce au cœur tranquille,
La tristesse est amère et n*est point si mobile.
Le souvenir de ceux qu'on aimait autrefois, [parfois
Qu'on aime encor, sans doute, est bien pur..., mais
Ce même souvenir oppresse la pensée ;
Et le vif sentiment d'une ivresse passée.
Le poids cruel et lourd de notre isolement,
Ce bonheur envolé qu'on revoit si charmant,
Qu'alors on dédaignait, comme une ardente flamme,
Tout revient éveiller la douleur en notre âme;
Tout n'est plus qu'un reproche, un intime remords,
Et le'cœur se flétrit devant ses propres torts.
152 PREMlàRES POÉSIES
Oh ! oui, je le sens bien ; la tristesse est mortelle,
îiOrsque pas un ami, de sa main fraternelle,
Ne nous aide à tarir les pleurs que nous cachons!
Lorsque pas une voix, dans Tombre où nous marchons.
Ne s'unit aux accents d'une vaine espérance !
Mon Dieu! s'ils connaissaient cette intime souffrance
Qui leur brûle le front, aux pauvres isolés,
Tous ces hommes heureux, devant nous envolés.
Comme si la douleur marquait sur notre face
Le dédain souriant que nuf pardon n'efface !
Mon Dieu! s'ils savaient bien le malheur d'être seul !...
Car ce n'est pas l'ennui, comme un vivant linceul.
Qui dessèche la vie et nous fait chercher l'ombre :
Car, l'ennui, c'est le vide, ohl c'est le penser sombre
Qui dans chaque blessure étend un doigt cruel.
Et tourne vers la nuit l'œil qui cherchait le ciel î
Ces hommes nous ont dit : « Vous êtes inutilest Au travail de l'argent vos mains sont inhabiles! ». Le mépris de chacun poursuit notre existence, Car nous ne savons pas voiler la conscience.
Car vers un but sacré notre esprit emporté Aime à se dérober l'humaine vanité.
Ah ! pQurtant si, moins durs à nos rêves de flamme. Ils ménageaient enfin les désirs de notre âme ; S'ils étaient indulgents, si d'intimes secours Nous soulageaient parfois du fardeau de nos jours.
Abandonnant alors nos sentiers solitaires, Entre nos mains pressant leurs deux mains tutélaires, Ah ! nous irions, sans doute, ensemble et bien heureux, Vers un large avenir à nous ouvert par eux !... Mais cet espoir est vain; la grande intelligence Leur refusa du cœur l'instinctive puissance ; Pour eux, l'utilité, c'est asservir le sort Avec de fausses lois pour gagner beaucoup d'or ; Leur âme est envolée avec amour, ivresses,... Et sa place est restée à la soif des richesses. Valent-ils mieux que nous ? Pourtant un noble élan Vers la gloire et le bien, dans notre cœur brûlant. Vit sans cesse ! et des pleurs quand nous sommes la
[proie, Nous demandons à Dieu qu'il leur donne la joie !
Ah 1 puisque nul ne veut comprendre ici nos cris.
Puisque devant nos pas on sème le mépris,
Puisque chaque homme, enfin, à notre âme altérée
De Fa pitié refuse une goutte sacrée.
Mon Dieu, rappelle donc tes trop faibles enfants,
Donne-nous le repos, le dernier, il est temps !...
Qu'ai-je.dit? N'est-il pas sur cette ingrate terre,
De dévouement sans borne un tendre et doux mystère.
Une étoile en nos cieux, et qui soudain nous luit
Quand, avec des sanglots nous marchons dans la nuit.
Un céleste parfum qui berce nos misères.
Dont la sève, l'amour, est au cœur de nos mères?
Mon cher Rouffet, j'ai encore quatre-vingtdix-huit vers environ à vous envoyer pour notre volume. Dépêchez-vous de recopier...
Votre ami, C. Leconte de l'Isle.
xxxvm
Rennes, août 1839.
Mon cher Rouffet, je viens d'écrire à Charles Gosselin, éditeur des œuvres de Lamartine, à Paris. Je lui demande s'il lui est possible de se charger de l'impression et de la vente de notre petit volume. Nous attendrons sa réponse ;' mais dans le cas oîi il accepterait notre proposition, je vous engagerais à mettre le plus vite possible au net les pièces que vous désirez publier, afin qu'il n'attendît pas.
Pourquoi ne reçois-je rien de vous?
J'ai là près de cent cinquante-six vers à vous envoyer.
Tout à vous,
Votre ami dévoué, C. Lfxonte de l'Isle.
Rennes, septembre 1839.
Je viens de faire, mon cher Ami, une absence de quinze jours employée à visiter un ancien camarade qui, de mauvais sujet qu'il était autrefois et de littérateur qu'il était dernièrement, est devenu notaire à Eriac, gros bourg situé à sept ou huit lieues de Dinan, dans les environs de Broons. A mon retour, qui a eu lieu hier soir, votre lettre m'a été remise.
Vos vers sont bien touchants, mon Ami.
Us ont reporté ma pensée vers l'île éloignée où j'ai vu ma mère, et je vous sais gré des larmes dont ils ont rempli mes yeux, car, après tout, le souvenir est une bien douce chose.
M. Gosselin m'a répondu très poliment
qu'étant dans ce moment très occupé d'importantes publitîations, et malgré tout son désir d'être agréable à de jeunes littérateurs, il me remerciait de la bienveillante proposition que je lui faisais, etc., etc., ce qui veut dire : « Monsieur, faites-moi le plaisir de me laisser tranquille; si j'écoutais tous ceux qui m'assomment de leurs livres inédits et de leurs noms inconnus, je me mettrais dans de beaux draps! »
Somme toute, mon cher Rouffet, malgré le talent avec lequel M. Gosselin colore son refus, il nous repousse avec perte. Pour moi, je vais prendre le parti d'écrire une circulaire à quatre ou cinq libraires de Paris, c'est bien le diable si tous m'envoient la même réponse.
Soyez sans crainte sur les résultats de ma brouille momentanée avec les dames Liger.
Nous y retournerons tous deux, en môme temps, et elles me recevront comme si de rien n'était; je les connais!
Persistez, mon Ami, dans votre résolution de venir ici, car le jour où nous recommencerons
à vivre ensemble sera — sans emphase ni mensonge — le plus heureux et le plus beau de ma vie. Je ne vois que Lemarchand et Houein à Rennes; avec Tun je discute théologie, avec lautre je fais de la musique, avec tous deux je me distrais; avec vous, mon cher Rouffet, je vivrai. Venez donc, comme vous me le faites espérer, vers le mois d'octobre.
Je ne vous envoie pas de vers, cette fols; il faut que je sois plus reposé. Mon poème est trop vague, il m'inquiète beaucoup ; j'ai pourtant retouché ma première partie. Je vous enverrai aussi quelques petites chansonnettes que Lemarchand a mélodifiées.
11 vient de paraître un ouvrage d'un rabbin juif qui fait beaucoup de bruit et de sensation. Il parle du Messie à venir et nie Jésus-Christ par les prophéties elles-mêmes. Je vous en parlerai, quand je l'aurai trouvé et lu.
Il n'y a rien de nouveau en poésie. V. Hugo se tait, Dumas voyage, G. Sand de même, F. Soulié fait des feuilletons, etc. Il vient cependant de paraître un petit volume intitulé :
les Premiers Chants de ma lyre^ titre qui donne la mesure du talent de Fauteur. Répondez-moi, mon ami, et veuillez toujours venir à Rennes : Adieu. Tout à vous de cœur, pour jamais.