C. Lecokte de l'Isle
Rennes, novembre 1839.
Je commençais à m'étonner, mon Ami, que la fleur cachée sous les ronces, le rayon de soleil qui luit dans un ciel sombre, le chant mystérieux qui console des rédactions d'actes, le rêve d un bonheur secret, aux lieux mêmes où Ton soufl*re, que tout cela enfin ne se formulât pas en un seul et même regret qui, au fond, n'est que celui de la souffrance ; car vous aurez beau dire, Thomme d'une nature exceptionnelle aime à être malheureux, et c'est bien facile à concevoir : des causes opposées ne peuvent nécessairement produire des effets identiques, l'âme du poète est faite d'un sentiment de dou leur et d'espérance, celle de l'homme positif
d'un instinct de joie et de présent : comment pourraient-elles se rencontrer? ♦
Je suis charmé, mon cJier Rouffet, que les strophes ajoutées vous aient plu ; j'en suis aussi satisfait. Nos amis vous attendent avec impatience, et vous les rencontrerez à votre descente de voiture. A propos d'amis, il faut vous avertir qu'on vient de me présenter le rédacteur du Foyer^ Emile Langlois. Je ne sais encore quel homme cela peut être. Lorsque veus serez ici, je vous le ferai connaître. J'attends encore votre arrivée pour un autre motif plus gravç, et, comme je ne veux point avoir de secrets pour vous, il me tarde de vous confier une lettre de Bourbon qui peut influer sur le reste de ma vie, comme sur le repos entier de ma conscience. Si vous saviez les craintes, les remords, les vaines espérances qui me torturent ! Tenez, je n'ai pas le courage de vous écrire tout cela; je n'ose pas! Quand vous serez près de moi, vous connaîtrez tout ce qui me tourmente par vos propres yeux.
Robiou de la Tréhonnais est un jeune homme
qui commence à me chauffer les oreilles d'une furieuse nfanière. Imaginez-vous que, il y a six ou huit mois, il m'emprunte un soir mon manteau pour se garantir du froid en voiture. Je le lui prête, et, malgré mes demandes consécutives, malgré l'hiver qui commence, malgré ses promesses, il continue à le garder. Je finirai par le faire assigner.
Lemarchànd est disparu depuis quelques jours, pour aller je ne sais où. Drouin n'arrive pas, Robiou non plus ; il ne me reste que Houein et Paul Birgkmann, dont le premier est un attentissime garçon et l'autre un bon vivant, gros au moral comme au physique, parlant sa langue comme les épouses des taureaux d'Espagne; du reste, bon camarade, dévoué de même, commençant à faire passablement des armes. Il désire fort vous connaître.
Désignez-moi, dans votre dernière lettre, le jour définitif de votre- arrivée, afin que nous vous recevions en corps. Je regrette que vous n'assistiez pas à la première représentation du Naufrage de la Méduse^ drame qui a eu un
^ . °» succès à p,., m
Vostro anjico,
Rennes, décembre 1^39.
Vous tardez trop, mon cher Rouffet; plus tôt vous arriverez, plus vous aurez de chances d'emploi. Je conçois tout le plaisir que doit vous causer votre séjour dans les lieux de votre naissance; mais jouissez doublement vite de votre passage à Auray, si vous désirez trouver une place aussitôt votre arrivée.
Théodore Drouin et Lemarchand sont partis avant-hier : l'un pour Dinan, et l'autre pour Dieppe, où il vient d'être nommé surnuméraire de l'Enregistrement. Ainsi vous ne les connaîtrez pas encore, si ce n'est Drouin que nous irons visiter, dans un moment opportun pour tous.
ET LETTRES INTIMES 195 -h>|
A propos, je viens de faire la connaissance * du signor Barbieri, pittorc ilaliano, élève de l'Ecole de Rome, qui vient de faire un beau portrait de Drouin : vous le verrez.
Comme je vous l'ai écrit déjà, j'ai donné une petite pièce de vers au Foyer.; c'est une Fleur ' ;\.
du Gange ^ commençant par ce vers : ^ iv
Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange...
Cette bluette a eu, m'a-t-on dit, quelques succès parmi ceux et celles qui lisent des vers : — grand bien me fasse !
Je vous présenterai à Langlois, le rédacteur du Foyer; c'ç[st un bon garçon, et vous lui ferez parfois l'aumône poétique.
Robiou imprime comme un tigre royal dans le vénérable Dinannais, journal agricole! Il ne va que par cent et deux cents vers, plus pitoyables les uns que les autres. C'est îi mourir de rire et d'ennui tout ensemble.
Notre manuscrit est encore inachevé: il lui manque huit pièces. Nous aurons i\ choisir sur
les cinq ou six morceaux que j ai terminés, et dont voici les titres :
Une Étincelle orientale, quatre-vingt-cinq vers ;
Au Croyant, cent vers ;
Dédicace, vingt vers ;
A nos vers, quarante vers ;
Une Romance, trente-six vers;
Trois Harmonies en une.
Nous lirons tout cela ensemble, et vous choisirez. Il nous manque aussi une préface : travaillez-la.
Allons, mon Ami, arrachez-vous d'Auray; mon amitié, votre intérêt surtout vous appellent ici ; écrivez-moi de suite et fixez le jour de votre arrivée.
J'ai froid aux doigts ; aussi c^est à eux qu'il faut s'en prendre si vous ne pouvez me déchiffrer.
Adieu, ou plutôt, à bientôt.
Tout à vous.