C.^Leconte de l
Je fais mon Droit depuis le mois de
Houein vous dit deux mille choses
ment aimables.
20i PREMIÈRES POÉSIES
Lin
Rennes, avril 1840.
Que devenez-vous donc, mon cher Rouffet, que vous ne m'écriviez pas? Vos affaires notariales vous occupent-elles sans trêve, ou bien avez-vous trouvé dans ma dernière lettre quelques expressions qui ont encore froissé votre sensible susceptibilité? Je me souviens, en effet, que mes dernières lignes étaient un peu équivoques ; elles semblaient une conclusion, n'est-ce pas? et pourtant, mon Ami, veuillez ajouter foi à ma promesse, jamais mon intention n'a été telle. Avant-hier, Houein et moi, nous causions de vous et nous nous étonnions du silence que vous j^ardez encore; c'est alors qu'il me rappela la fin de ma lettre et qu'il m'assura qu'elle seule devait occasionner votre refroidissement. S'il en est ainsi, mon
cher Rouffet, vous devez me sacrifier votre susceptibilité froissée, car je ne suis nullement coupable d'intention; j'ai mal exprimé mon désir de vous vx>ir heureux, voilà tout, Je compte donc sur votre prochaine réponse.
On vient de fonder ici une revue littéraire, la Variété^ et depuis trois jours je fais partie du Comité de Rédaction. C'est donc en son nom que je vous prie de joindre votre talent poétique à nos faibles forces. Si vous n'avez pas renoncé à la littérature, veuillez, comme un gage d'oubli amical, m'expédier dans votre première lettre un morceau de prose ou une pièce de vers que je soumettrai au Comité de Rédaction, qui ne pourra manquer de recevoir l'un ou l'autre par acclamations. Notre première livraison contiendra une pièce de moi sur VEnfance du Christ. Je vous la ferai passer ainsi que celle où vous aurez été imprimé.
Autre nouvelle. J'ai mis à exécution le projet de poème dont je vous avais parlé, et j'ai fait insérer un fragment de mon œuvre dans /'/mpartial de Dinan. Ses rédacteurs ont eu l'indul-
gence de me faire un article beaucoup trop flatteur, mais qui ne m'en a pas fait moins de plaisir pour cela. Vous voyez,' mon cher Ami, que Thorizon semble devenir moins sombre pour mes espérances de publicité. Mon poème a déjà huit cent huit vers que vous ne connaissez pas, à l'exception des Montagnes natales^ que j'ai augmentées et encadrées dans mon plan et que rimpartial a publiées.
Répondez-moi, mon vieil Ami. Plus de de brouille entre nous. Je puis être un vilain ôtre, mais je vous aime et je vous admire beaucoup aussi.
Tout à vous d'amitié dévouée,
G. Legonte de l'Isle.
Rennes, avril 1840.
Je suis profondément peiné, mon pauvre Ami, des mauvaises nouvelles que m'a appor- ,tées votre lettre. Le malheur vous poursuivrat-il donc toujours? Vous devez sentir que votre position à Hennebont, comnie clerc, ne peut vous offrir qu'un avenir de tourments et d'ennuis. Les dames Liger âe sont empressées, lorsqu'elles 'ont appris que vous m'aviez écrit, de me demander quelle était votre situation présente, et elles ont été vivement affectées, car vous leur avez inspiré une sincère amitié.
C'est donc autant en leur nom qu'au mien que je vous supplie de vouloir bien écrire*^ M. Prigent, qui demeure, comme vous le savez, sur les petits fossés, à Dinan, que votre arrangement pour l'achat d'une étude étantune affaire man-
quée, vous le priez de vous faire savoir si la place qu'il vous avait promise est encore vacante. Je ne doute nullement, et ces dames pensent,^ comme moi, qu'il ne vous réponde d'une manière satisfaisante. Dinan vous ofiFre mille avantages sous tous les rapports.
Mon oncle se fera toujours un vrai plaisir de vous être utile et agréable, et vous savez que son influence est grande à Dinan. Que le désir bien naturel de rester dans votre pays, parmi les vôtres, ne vous empêche point de vous créer un avenir plus heureux; ce serait une faiblesse impardonnable. Paites cela, mon Ami, au nom de votre bonheur même, au nom de notre amitié ! Les dames Liger seront heureuses de votre décision, et vous devez être moins malheureux, quand ce ne serait que pour leur prouver votre reconnaissance.
Je compte formellement sur une lettre de vous à M. Prigent. S'il vous accorde de nouveau cette place, rien ne devra plus vous retenir chez vous, à moins que ce ne soit un motif fort honorable, le manque d'argent ; niais Paul
Liger se fera un plaisir de vous avancer la somme qui vous sera nécessaire.
Notre revue, la Variété^ possède pour rédacteurs MM. Ch. Bénézit, E. Alix, Masson, Burol et moi, Leconte de Tlsle. Bénézit s'est chargé' des Nouvelles ; Alix n'a pas fait grand'chose jusqu'ici; Masson et Burol sont deux ostrogoths, et moi je donné deux articles à notre seconde et prochaîne livraison, qui paraîtra le 1*" mai. Notre première a été composée de raccroc ; le Comité de Rédaction n'était pas encore organisé ; c'est un vrai galimatias, à l'exception de l'introduction par M. Nicolas, qui est un fort beau morceau de style, et une petite pièce d'Alix, qui est aussi fort bien. Je vous enverrai cela, ou plutôt vous viendrez le lire ici. Vous verrez sur le dos de la brochure ces mots curieux :
« Malgré le vif désir que nous avons de nous rendre les interprètes de la jeunesse laborieuse et amie des arts, nous prévenons nos lecteurs que le Comité de Rédaction n*admettra
les articles qu'après un exQ>men scrupuleux, w
âlO ' PREMIÈRES POÉSIES
Les morceaux que vous m'enverrez, mon cher Ami, seront insérés dans la troisième livraison, attendu que celle-ci est complète. Faites-nous donc une Nouvelle bretonne. Je ne vous parle pas de poésie; ilva sans dire que vous nous communiquerez quelques pièces aussi poétiquement charmantes que la bluette que j'ai reçue ce matin.
A propos, Drouin est parti d'ici avec votre manuscrit, qu'il m'a enlevé avec tant de subtilité que je ne m'en suis aperçu que deux jours après. J'ignore complètement dans quel lieu il se trouve, et je crois que sa famille n'en sait pas plus que moi. C'est un cerveau brûlé; mais il a du génie.
Il me serait difficile, mon cher Rouffet, de vous communiquer la première partie de mon poème, car tout se tient, ou plutôt, car rien ne forme encore un tout. J'ai huit cents vers ébauchés, et tellement ébauchés qu'ils ont été écrits au net du premier coup; ce sont de rudes blocs dont je ferai peut-être une statue, bonne ou mauvaise.
Pensez h la prière que je vous ai adressée, mon cher Ami; écrivez à M. Prigent : vous avez tout à gagner ainsi, tout! J attends avec impatience une.réponse. Puisse-t-elle être favorable à mon vœu le plus ardent : votre bonhe^ur.
Adieu, mon Ami. Croyez en mon affection dévouée.