‹ Premières satires de DulorensChapitre 19 sur 40 · LE DUC DE NEVERS · texte numérisé non relu

LE DUC DE NEVERS

IL n'est rien si certain, Grand Prince, que le cuivre N'a pas tant de pouvoir à faire un homme vivre Qu'un morceau de papier d'un docte barboiiillé Qui dans l'eau d^Helicon ses lèvres a mouillé, Moy qui ne l'ay pas fait, si j'avois, par nature. Qui fait l'homme poète, ou par cas d'avanture. Aussi bien rencontré comme un plus brave autheur, Vous n'en devez pas moins estimer mon labeur. Le temps a dévoré les œuvres de Nestocle, Pythagore, Eupranor, Polyclet et Patrocle, De Lysippe, Alexis, Pyromac, Hegias, Callon, Lacon, Miron, Timocle, Gorgias.

Ce gourmand a mangé tous les tableaux d'Apelle, Que luy sert, aux Enfers, crier qu'il en apelle. Puis qu'il n'y a remède, et n'y en peut avoir. Par des lettres royaux, encontre son pouvoir;

Puis qu'en son mouvement les roys mesmes il tue; Q^invisible il maigrit et ronge une statué^ La tronque et la mutile en diverses façons; Puisque c'est luy qui fait travailler les maçons, Et avecques sa faux de la besongne taille, Tantost en abbatant un grand pan de muraille, Tantost en ruinant les temples et autels, Les villes et chasteaux, les superbes hostels. Et rfest rien icy bas qu'au vray l'on puisse dire Purement affranchi des loix de son empire.

Que les livres, et ce dont vous vous repaissez. Qui rend dedans nos cœurs vivans les trépassez. Ce nectar savoureux, cette douce ambrosie.

L'honneur, unique objet de vostre fantaizie?

Cest le poinct qui vous rend estimé parmy nous. Qui fait que vous avez quantité de jaloux.

De sorte que l'on peut, en vous louant en France, Où vostre vertu luit, tomber dans l'imprudence D'un qui pensoit avoir trouvé la pie au nie En faisant d'Hercules un grand panegyric.

Dieu sçait s'il fut sifflé des auditeurs habiles. Et si ce ne fut pas à luy défaire Giles.

Ils l'eussent lapidé cependant sans raison :

Rien ri a si mauvais goust qu'un los hors de saison. Tant s'en faut qu'avec art il puisse estre agréable Qu'à ceux qui ont bon nez il put come le Diable. Mais, quand je ne craindrois défaire cepechi,

Je ne me trouverois bailleurs moins empesché:

Car (Tun riche subject la trop grande abondance

Pourroit à mon cerveau produire Vindigence,

Telle qu'il me faudroit tout ordre renverser,

Ne sçachant bonnement par quel bout commencer.

Ety puisque vos vertus sont entre elles égales^

Suivant un vieux brocard, cUst ferrer les cigales y

Abuzer le tapis et perdre son loisir y

Voire leur faire torty de penser en choisir

Quelcune en si grand nombre et des autres se taire;

A toutes de Casar faudroit un Commentaire,

Sur ces difficulteZy ma resolution

Est d'observer icy cette discrétion.

Que jeferay cognoistre, en gardant le silencey

Les vœux que dans mon cœur cache la reverenccy

Que je veux marier ces satyriques vers

Aux doux accents qu'Echo rend, par tout l'univers.

De vostre renommée, aux cavalliers cogneuéy

Et qui, légère, vole au dessus de la nue;

Vous publiant bénin, vaillant, devotieux,

Qui, semblant estre icy, vivez dedans les deux;

Qui suivez la vertu, qui fuyez la malice.

Qui cherchez d'avancer la chrestienne milice.

Par un ordre nouveau du S. Père approuvé.

Dont le zèle sera par le tens éprouvé.

foi degoizer Monsieur qui a la bouche fraischt.

Qui, fainéant qu'il est, desfaicts de Dieu ^empesché.

En cruble les raisons^ en dit l'événement; Il ne luy manque rien qu'un peu de jugement.

Tandis qu'on parle mal il n'est que de bien faire; Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on oit un asne braire. Que d'asnes à Paris aussi bien qu'à Lion, VestuSy pour décevoir, de la peau du lion!

Vous diriez, à les voir, qu'ils sont cela qu'ils semblent, Mais, au premier subject, comme lafueille ils tremblent; Ils se font révérer aux autres animaux, Etsoubs ce faux manteau leur font tout plein de maux; Mais le renard, plus caut, leurs finesses descouvre. Et aux moins advisez la voye au salut ouvre, N'estoit le rang, la mine, ou le sang, ou l'habit. Les fadeses de Cour n'auroient si prompt débit. Le harnois du cheval plusieurs vices recelle; De peur de s'y tromper, il le faut voir sans selle. Les nobles des villains qui pourroit séparer. Si à leur bon plaisir ils vouloient se parer L'un et l'autre à qui mieux, et brider la moustache? Il ne faut qu'au dimanche entrer à S, Eustache : Vous verres les bourgeois, voire les artisans. Tant ils sont bien vestus, paroistre courtisans. Les ornemens des dieux en nos jours on profane; Aujourd'huy les coquins ont des manteaux de pane. Il faut icy crier : k< A l'aide, mes amis! »

Et que pourront porter ces mignons de commis. Pour monstrer par l'habit qu'ils ont plus de pistoles?

On voit l'homme par là, mais non par les paroles. Quand vous sçauriés l'hébreu, le grec et le latin, Si vous n'estes parfois habillé de satin.

Ma foy, l'on vous fera bien souvent maigre feste. Selon que sa peau vaut, on estime la beste.

Par ainsi font les grands aux petits familiers, France, Messire Jean avec ses escoliers.

0! combien d'autres maux nous cause ce desordre! Si j'avois bonnes dens, je le voudrois bien mordre! Du luxe la disette, et cette faim d'avoir Qui met souvent les cœurs hors des gons du devoir. Qui fait que parmy nous y a mainte ame double : Et puis on dit qu'il n'est que pescher en eau trouble. A cause des habits, on ne peut faire chois.

Entre les courtisans, des vénérables rois.

Sinon que la Nature, artiste en ses ouvrages. Semé certains rayons sur leurs sacrez visages, Et sur le vostre aussi, qui éblouissent l'œil Des mortels, aussi bien comme ceux du soleil : Astre qui communique aux aigles de l'Empire Cette grande clairté que nous voyons reluire Autour de vostre corps, son plus bel ornement. Et, tout ainsi qu'au ciel, luy sert d'habillement, Cest cela. Monseigneur, qui dit sans astrologues Que vous estes issu des [grands?] Paleologues. Ce port majestueux, ce grave doux maintien, Ces mouvemens réglez, ce royal entretien.

Font bien voir aux bons yeux quelle est vostre naissance. MaiSy Muse, sçais tu bien^ue ce Prince /loiw tance, Et que ses bonnes mœurs il désire cacher.

Ne paranimphons plus, de peur de le fascher.

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