‹ Premières satires de DulorensChapitre 20 sur 40 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

SUR ta difficulté j'ay trouvé la response :

Prens la pour un advis ou pour une semonse, H ne m^en chaut à^un zest; en disant vérité, De ce que je te doi je me suis aquité; Mes pensées ne sont ny hautes ny subtiles, Mais bien en ce subject les fueilles des Sybilles. L'homme seroit bien fin qui m'y prendroit sans vert. D'ailleurs à mes amis je parle à cœur ouvert. Et ne suis point de ceux qui leur flattent l'oreille, Qui, pour les décevoir, leur rit à la pareille.

Tu te veux marier estant desja grison; Tu aurois plus tost fait de te mettre en prison. De passer le guichet, d'entrer en vive geôle. Ta maistresse t'endort, te co'éffe et te cageole; Ce n'est, quand à présent, qu'amours et que ferveurs; Ses propos sont de miel, c'est la mesme faveur. Son haleine sent mieux que les fleurs de nos prées, Son geste est humble, honneste, et ses façons sucrées;

Mais tout cela n'est rien qu'un art et un traffic :

Car la femme est cPhumeur semblable au basilic,

Qui picque en chatoiiillant; au dehors c'est un ange.

Quand j'aurois le pinceau du brave Michel Ange,

Ou la plume d'Homère et tout l'esprit des Grecs,

Je ne ferois sinon amasser des regrets.

Si j'employois mon tens à la vouloir dépeindre;

Jamais à ce degré je ne pourrois atteindre.

Je sens bien ce que c'est, moy qui suis au collier.

Mais je suis à l'escrire un petit escholier;

C'est où Messire Jean mangea son bréviaire,

C'est ou l'art est quinaut auprès de la matière.

Qui le passe d'autant que le plus haut des deux

Ces corps qui à grand peine apparroissent aux yeux.

Dont le monde fut fait au dire d'Epicure,

Qui crioit que les dieux des hommes n'avoient cure.

Et qu'ils vivoient oisifs en toute seureté :

Les livres de Moyse il n'avoit fueilleté.

Quiconque est désireux d'entrer au mariage Entreprend, Mon amy, de faire un long voyage; D'heureux et franc qu'il est, il veut s'embarasser, H cerche des procès à jamais ne cesser.

Que le lict tire à soy comme la paille l'ambre; Il en fer oit plus tost dessus le pot de chambre; Quant au jour, il se passe ainsi qu'il plaist à Dieu. Qui prend femme peut bien aux plaisirs dire adieu; Il se pert, il se tue, il se met à la gine.

// attache à son col une bien longue chine; Il renonce à soy mesme, il devient tout d'autruy. Demande à ton voisin, je m'en rapporte à luy. Qui prend femme se vend; il se donne, il s'engage. Il court à son malheur, il cerche son dommage; De sain et sauf qu'il est, il poursuit des douleurs. Il se met au carquan, il se livre aux voleurs. Il se brouille, il s'embrene, il gaste son mystère. Il se rend aux appas d'une belle misère.

En lieu de se moucher, il s'arrache le nez; Pensant que ses beaux jours de la paix soient bornez. Il semé en sa maison une guerre civile; Il ne luy vient que croix, encor qu'il prenne pile; Il s'englue, il s'empestre, il s'enferre, il se point, Il chausse des souliers qui sont trop cours (tun point; Pensant s'accomoder et se mettre à son aize.

Il chet, comme l'on dit, de la poisle en la braize; Il se met de bon gré entre mains de sergens:

La femme et eux sont faits pour tourmenter les gens; Mais, pour n'en point mentir, tous deux sont nécessaires, Vune à coudre et filer, l'autre pour les affaires. Croyant prendre une femme, on est bien souvent pris; Cest un des passetens de l'enfant de Cypris, Qui sçait bander les yeux d'une généreuse ame, Affin qu'elle consente au vouloir de sa flame. Il y a bien vingt ans que j'y fu bien pipé; Jamais pauvre vilain ne fut mieux attrapé.

l6 LIVRE PREMIER

Tu cognois les façons de nostre mesnagere, Qui fait que je me couche et me levé en ckolere. Qui ne veut voir chez moy, pour boire et pour manger, Ny Gautier ny Guerguille, en deussay je enrager; Qui controlle mes jeux, mes yeux, mes pourmenades, Quifaict autant de bruict que toutes les Menades, Qui danse, chante, rit et pleure en un instant, Groumele qu'à l'aimer je suis trop inconstant; Qui souffre plus d'ennuy, par vaine jalousie, Que ce pauvre escuyer dont la terre est saisie Pour cent escus qu'il doit il y a bien dix ans. Et pour vivre d'ailleurs n'a moyens suffisans. Ma fortune ce jour avoit pris un clystere.

Qu'elle jetta sur moy, je ne m'en sçaurois taire; Le silence d'ailleurs ne m'apporte aucun bien, Ny mon lasche babil ne me guérit de rien. J'ay beau iuy remontrer que c'est d' obéissance. Que par nostre coustume elle est en ma puissance, Qu'il ne Iuy suffit pas, ainsi qu'un bon miroir Dont la glace est unie, au dehors recevoir L'object de mes désirs; qu'il doit en son cœur estre Profondement gravé; bref, que je suis le mestre. Je n'use que ma langue en ce fascheux discours. Et je sens bien qu'il faut que le mal ait son cours. La femme a cet humeur : tant plus on Iuy résiste. Comme ces bons plaideurs tant plus elle persiste, Tant plus elle conteste, et jamais n£ se rend;

Elle fait par dépit tout ce qu'on luy deffend. Son désir est sa loy^ sa passion son juge.

En affaire douteux l'audace est son refuge.

Elle est plus dangereuse au fort de son courroux, Plus aspre à se ranger, que n'est un lion roux.

Elle veut achever toutes ses entreprises, Elle en va faire vœux dans toutes les églises. Des vœux tant éloignez des reigles du devoir Que le Ciel indigné ne les vent recevoir.

L'un parle de poison, et l'autre d'amourettes : Qu'elles puissent durer, et qu'elles soient secrettes; Qu'elle aime sans aimer, avec discrétion; Qu'elle aye tout pouvoir sur son affection Pour quitter ou reprendre une amour délaissée. Et que jamais de feindre elle ne soit lassée; Que ses yeux et son front soient au bien composez; Ses propos, ses desseins, tellement disposez Que tous les médecins et les apoticaires, Qu'Argus mesme ne peut voir clair à ses affaires; Qu'elle puisse rouler en toute liberté; Qu'en ne reffusant rien à sa lubricité, En prenant les plaisirs de la chair à son aize. Elle aye aussi bon bruict que la Dame d'Epheze; Que son vilain mary n'en devienne jalons; Que ses jambes plustost soient mangées des loups; L'autre de vanité, d'orgueil et de licence.

De dances, de baleis et de rejouissance.

L'autre de la beauté , d'embonpoint, d'affiquets,^ De perles, de rubis, d'or, et de bons banquets. De paroistre en soleil, et que ce soit un crime De ne la pas loger en la plus haute estime; Qu'on ne parle que d'elle au milieu de la Cour; Qu'elle soit réputée un miracle d'amour.

L'honneur de^ son pays, la lumière des belles; Que les plus continens luy offrent des chandelles. Car ce sexe sur tout est tres-ambitieux.

Prodigue tout ensemble et avaritieux; Il se vend pour fournir au luxe et aux délices; Les plus grandes vertus, à son goust, sont ses vices. Il sçait bien quand il faut mortifier son taint, Ouir messes, jeusner, contrefaire le saint.

D'autant qu'au lieu de force il estgarny de ruze; Toutefois, s'il se trompe, aux conîracts, on l'excuze. Dedans le Parlement, et dans les autres Cours, Et, s'il tombe à l'envers, il a les talons cours. C'est pourquoy les cocus dont la France est farcie, L'Espagne, l'Angleterre et toute l'Italie, Sçavent si bien garder le silence, de peur Que, s'ils ouvrent la bouche, ils perdent leur honneur. Mettez les sur les rangs, ils rechangent de note; Parlez leur de catin, ils ont ouy Charlotte, A tourner la truye au foin ils sont bien duis. Le Diable, outre cela, n'est tousjours à un huis. Ils ont des compagnons, c'est ce qui les console,

Ils n'en plaideront pas, je fen donne parole, fentens les advisez qui sçavent mieux que c'est, Et qui ne veulent pas l'estre par un arrest.

Qui demeure tous jours, qu'un greffier enregistre, Qui dans une famille est un infâme tiltre; Ce qui est fait est fait : or la dextérité Gist à faire vertu de la nécessité.

Claude fut bien contraint de souffrir Messaline, Qui remportoit souvent à la couche divine Les odeurs du bordel; Marc Aurelle a vescu Joignant aux grands surnoms le surnom de cocu. Ces dieux mortels ont pris leur mal en patience, Et toy, qui es un rien, tu en feras instance? Toubeau, mon ami doux, ne prens cecy pour toy. C'est pour Jean qui ne peut, et peut-estre pour moy: Non que jusques icy j'aye eu mal à la teste; Mais l'homme est au milieu de l'ange et de la beste, Subject à tous malheurs et à tous accidans.

Non plus un laboureur qu'un grave présidant.

Qu'un roy, qu'un empereur; ma femme comme un autre Peut aussi m'enfiler en la grand' patenostre. Je n'ay pas résolu, f envoyant mon advis, Dressé, comme tu vois, en forme de devis, D'escrire tout au long l'histoire de nos dames : J'aurois peur d'amortir l'ardeur des vives fiâmes Dont ton cœur est épris, et pécher contre amour. Si tu as arresté de cuire à nostre four.

De vivre sous l'hymen, de porter sa livrée.

Si déjà dans le ciel la chance en est livrée,

Si mesme ton bon ange au contract a signé,

Cesî assez attendu, cest assez tastonné.

Et c'est hors de saison tirer le cul arrière,

Quoy qu'en puisse advenir, il faut passer carrière.

Au fond, le mariage est un grand sacrement.

En l'Eglise et en Christ, dés le commencement.

Il fut institué, depeur que nostre race.

Si l'homme vivoit seul, par le tens ne ^efface.

La femme est sa compagne, il la doit bien chérir;

Elle aussy à son tour est pour le secourir;

Quoy que nous en disions, elle a de bonnes heures;

Tel en médit ainsi que le renard des meures.

Pour n'avoir sceu gaigner la parfaicte amitié

De celle qu'il taschoit de faire sa moitié.

Ma foy, nous y serions un peu trop à nostre aise.

Si la femme n'esîoit de nature mauvaise;

Nous, à nous bien priser, ne valons guère mieux,

Mais aux fautes d'autruy nous avons de grands yeux,

Et puis nous en avons de taupe à voir les nostres.

Nous, disoit Jeanne à Jean, sommes de bons apostres;

Comme asnes au marché nous nous entregrattons.

Nous approuvons nos mœurs, nos vices nous flattons,

Nous avons le pouvoir, nous gouvernons les villes;

A nostre jugement, nous sommes tres-habiles.

En guerre, à la maison, au Conseil, à la Cour;

DieUy tant nous sommes bons, nous en doit de retour^

Il est temps de finir, j'auroi peur que ma verve, Qui tous jours mesme ton fantasque ne conserve, Ne loiiast à la fin ce qu'au commencement ElV a mis au rabais, et que ce changement Fist dire qu'au hazard mes propos je débite.

Que je les couche icy sans ordre et sans eslite. Que je sui bien plustost le cours de mon humeur, Comme un homme qui n'a l'esprit encore meur.

Ni des raisons assez pour dorer son ouvrage,

Vrayement je ne suis pas si affamé de nom Pour me mettre en maillot; si j'ai quelque renom Entre mes familiers, c'est ou je ne me fie :

J'ay trop appris que c'est par ma philosophie. C'est ce qu'on ne doit pas entre ses biens conter, Pour ce qu'à tous momens on le nous peut oster. Arrive qui pourra, j'auray l'ame contente, Pourveu qu'en escrivant quelque chose j'invente Qui soit au goust de tous, et qui serve au public. Jamais je n'eu le cœur aux biens ny au traffic. Tout mon contentement repose dans un livre Qui à si peu de frais monstre comme il faut vivre. Et quel chemin on doit tenir en ces bas lieux Pour parvenir un jour à la gloire des deux, J'ay leu dedans sainct Paul, affin que je retourne A mon premier propos, qu'une femme en détourne;

Cependant qifon luy plaisî, qu'on suit sa volontéy Le service de Dieu n'est plus à rien conté.

Nous oublions le Ciel, où se font les tonnerres. Pour acquérir icy des rentes et des terres, Qui rapportent foin, vin, bois et blé en saison. Nous desirons sortir d'une belle maison.

Avancer nos enfans, et les faire paroistre; A ce joly dessein nous nous servons du cloistre, Il y en faut jetter si le nombre est trop grand. Car il faut beluter, soit à bis ou à blanc; H faut estre quelqu'un, sur tout que la bourgeoise, Soit elle de Paris ou d'auprès de Pontoise, Ponne dessus ses œufs. Je m'en rapporte à toy, Marie toy demain s'il ne tient plus qu'à moy : Dieu mercy qu'à mes yeux toutes choses sont belles, Et que je suis du bois dont on faict les vielles.

A MONSEIGNEUR

Page 1