‹ Premières satires de DulorensChapitre 23 sur 40 · Pierre n*a plus seul la clef de paradis · texte numérisé non relu

Pierre n*a plus seul la clef de paradis

On y a fait bastir, comme à Thebes, cent portes

De bronze jaunissant, affin qu'elles soient fortes ;

Elles ont pris leurs noms des divers noms de ceux

Qui aux religions se sont rendus fameux.

Dans celle de Calvin on voit, de plusieurs mondes,

Les âmes des mortels entrer à grosses ondes.

Dans celle de Martyr et du docte Luter,

Qui furent tous les deux si bons à disputer.

On passe maintenant avec tant de malaize

Que le reflux en va dedans celle de Baize,

Leur plus proche voisin; et sont dessus plantez.

En relief azuré, ces hommes tant vantez.

Mais il est tout certain que dans celle de Rome

On n'y voit presque plus entrer femme ny homme.

Croyez en ces porteurs qui en sont revenus,

Ausquels ne manque rien que ces beaux revenus

Qui ont esté donnez à l'Eglise Romaine,

Car que sert le caquet à qui r^a du domaine,^

Si un homme n'est riche et n'a fort bien de quoy,

Jamais à ce qu'il dit on n'adjouîera foy.

En la religion oà se chante la messe,

Si de sa vérité n'est preuve sa richesse.

S'en est à tout le moins un tres-bel argument.

Un appuy gracieux et utile ornement.

S'ils demandoient partage, ils l'obtiendroint peut estre,

Feroit il pas bon voir un ministre et un prestre

Vivre d'un bénéfice avec fidélité.

Garder l'edict qui veut qu'on vive en liberté?

Si la religion va suivant la police.

Si chacun la mesure à l'aune du caprice.

Comme dit un quidam, pourquoy ne feroit-on

Dedans un mesme lieu le pr esche et le sermon?

Les braves de ce tens ayment l'indifférence.

Et croyent pouvoir tout en bonne conscience;

Disent qu'il faut tout voir, ne s'offenser de rien.

Que les religions visent toutes au bien,

Que Dieu, comme un grandroy, nourrit les controverses y

Pour se faire honorer en manières diverses;

Pourveu que Von s'accorde au devoir principal

De croire en Jésus Christ, qu'il n'y a plus de mal

Pour estre en différend sur quelque point d'histoire,

S'il est ou s'il n'est pas du feu de purgatoire,

S'il faut prier les saincts d'intercéder pour nous,

D'autant que le Seigneur en peut estre jalous.

De non: tant seulement l'Eglise est la coulonne

De tooLi vérité, mais aussi qu'en autonne,

La femme estant malade et ne pouvant disner.

On voit son bon mary qui la fait uriner,

Et court au médecin conter sa maladie;

On ne va plus vers elle au fait de l'heresie;

On demande où elle est, et qui en est le chef.

Il seroit de besoin que Jésus derechef

Descendit icy bas pour esclaircir nos doutes,

Et qu'on luy vit d'un mot guérir le mal des goûtes :

Encor luy faudroit il un bon certificat

Pour dire que c'est luy. Le monde est délicat,

Deffiant et malin, tellement incrédule

Qu*il ne prête plus rien sur la simple cedule;

Il faut un bon notaire et de bons répondans.

Ou qui n'en peut trouver, qu'il garnisse des nans.

Puisque pour croire en Dieu chacun choisit sa forme.

Et que l'on trouve bon qu'en ce point la loy dorme,

Qu'on ne craint pas icy les inquisitions,

Et qu'on dispute fort sur les traditionSy

Que le livre est ouvert oà le salut se puise.

Et qu'on voit que chacun l'interprète à sa guise,

Estans par ce moyen de nostre sens conduits,

Je vous laisse à penser où nous sommes réduits,

S'il y a pas autant comme il y a de testes

D'opinions, d'erreurs, excitans des tempestes,

Et des brouillars obscurs qui ostent à nos yeux,

Il y a trop long tens, le droict chemin des deux.

Nostre vie n'est plus qu'un desordre et un schisme.

Chacun à son humeur compose un catéchisme.

Telle confusion ne se peut estimer.

Les vers sont trop contrains pour la bien exprimer;

La prose, qui féconde emplit aussi la marge,

Et qui coule aisément, à ce subject si large

S'accomoderoit mieux, pourveu que l'escrivain

Parlast si à propos que ce ne fut en vain.

Que de son bel ouvrage on vit que les étofes

Fussent les ris et pleurs de ces deux philosofes.

Toutefois, qui pourroit rire de son malheur

Et faire le plaisant au fort de la douleur

Qui semble menacer l'Estat d'une ruine.

Aux hommes clair s-voy ans toute proche et voisine f

a Cela est, il n'est point, si est, non est, tu mens * ;

On en vient aux cousteaus après les argumens.

Le peuple tout dévot s'enroue en ceste guerre.

Et, tun courage égal à celuy de saint Pierre

Quand il coupa Voreille à ce pauvre Malcus,

Jusques à ce qu'il ait ses ennemis vaincus.

Que le party plus juste ait gaigné la bataille, ^

Il frappe en s'escrimant et d'estoc et de taille,

Pour tesmoigner son zèle et sa sainte fureur,

Et cherche de tuer le mary de sa sœur.

Vrai Horace chrestien, et, si elle le pleure.

Il faudra, comme luy, que du glaive elle meure.

Mais c'est un grand plaisir quand on voit préparé

Un ministre au combat alencontre un curé.

Un evesque affulé, pour un mytre, d'un casque,^

Et changer son roquet à un harnois fantasque;

Quand on voit affronter un brave surveillant

Par un grand cordelier qui n'est pas moins vaillant, 4

Et que l'on recognoist, à ses démarches seures.

Imiter la valeur de Jan des Antomeures,

Voila le champ jonché d'un grand nombre de morts,

Les fleuves pleins de sang vont surpassans leurs bords.

Et prennent sa couleur d'une façon pareille

Qu'un verre à demy d'eau par le vin se vermeille;

La terre nostre mère est le grand eschaufaut

De ce triste spectacle, et jette un cri si haut

Que tout l'air d'alentour, qui souspirant l'entonne.

Pour le porter au ciel fait comme quand il tonne. j

Faut il panser les corps, et ce sont les esprits

Qui sont de nostre mal cruellement espris.

Du mal de l'heresie; et la grâce divine.

Non les efforts humains, en sont la médecine.

Les meurtres et les cous sont bons à l'augmenter.

Au lieu de la guérir ne font que l'irriter;

Aussi les passions, qui bourr client nos âmes.

De ces conditions nous allument les fiâmes.

Nos intérêts privez, plus tost que la raison,

Et l'affamé désir de faire sa maison.

Il faut, pour guerroier, avoir quelque prétexte:

Car, comme les regens sçavent gloser un texte

De mots si recherchez qu'il en est obscurcy.

De la Religion les princes sont ainsy;

Cest l'utile bouchon de leur grande taverne;

Suivant leur appétit le peuple se gouverne.

Fol, sot et ignorant, qui ne voit pas assez.

Et puis à la parfin paie les pots cassez.

Mais il faut tolérer prés de soy l'heretique.

Qui n'est que trop nombreux pour nous faire la nique,'

Et qui ne manquera, lors qu'il sera plus fort.

D'essayer par la guerre à vanger un vieus tort;

Ou plustost délaisser ceste querelle d'ames

Au jugement de Dieu qu'aux canons et aux lames,

A la plume, au papier, à l'ancre, au parchemin, .

Aux veilles et labeurs de monsieur Bellarmin,

Et du roy des Anglois, si dous et pacifique.

En ses braves escrits, que personne il ne pique.

Si les religions, ainsi que les frimas.

Procèdent d'influence et suivent les climas.

Comme on dit qu'un chanoine a mis en sa sagesse,

Pourquoy ne vivons nous en extrême paresse.

Les recevans ainsi que la pluye et le vant,

Et sans se soucier quel bout va le devant?

Si du père deffunct, sans cercher davantage,

Le bon fils prend la foy, comme il prend l'héritage.

Si le pur don du Ciel il la faut estimer.

Qui n'est que personnel, nous faut il animer.^

Et avons nous pouvoir, pauvres fols que nous sommes.

D'en faire part à force à tous les autres hommes?

« Croyez-le, je le veux » : n'est-ce pas bien chanté?

La Poussiniere luit au plus chaut de l'esté :

Consultons l'almanac, et, si de haute lute

Vous voulez emporter sur moy céte dispute.

Je garderay tousjours en mon entendement

Que vous ne le pouvez sans mon consentement.

Trop libre est mon penser; mon Imaginative

Des volontez d'autruy ne peut estre captive.

Tous les hommes jadis pour leurs commoditez.

Par crainte ou par amour, ont fait des deitez;

Les rats et les souris ont trouvé révérence

Chez les ^Egyptiens, pères de la science ;

La plus part du levant est suppliant encor

Aux beauîez du soleil; Israël au veau d'or.

Délaissant le vray Dieu, fit humbles sacrifices;

Ingrat et oublieus de ses vieux bénéfices.

Ils vont d'un brave soin leur salut recherchans

Maintenant, et jamais ne furent si méchans.

Accordez ces deux points : tout le monde estudie, En quittant son métier à la théologie.

Un petit mercadant, un simple cordonnier y Ores ont à mépris la foy du charbonnier , Entendent leur salut, et, faisant leurs traffiques, En jasent aux chalans qui sont en leurs boutiques. Conférences par tout, soit de l'autorité De ceux qui ont pouvoir, ou par témérité.

Sur la Religion on cajole, on babille.

Et nous nous arrestons sur le point d'une égaille. Pour faire bande à part et semer maint escrit. Et tout cela n'est rien qu'ambition d'esprit. Du grand livre sacré prenez la moindre page.

Vous trouverez tousjours quelque joly passage Sur lequel pourra bien un sçavant libertin Fonder une hérésie, en disant qu'au latin.

Au grec et à l' hébreu il y a différence De parole ou de sens, jettans la deffiance Dans l'ame du commun, qui aux doctes s'attant, Et qui prend au besoin tout pour argent contant. De ces esprits malsains et fantasques cervelles Sont nez tant de surnoms et de sectes nouvelles. 0! qu'il est malaisé, quand il faut traffiquer Et avoir pension, d'ainsi sophistiquer!

Le pauvre est inventif, et, d'une humeur maline, S'offre à tout ce qu'on veut pour bastir sa cuisine.

// aura composé, dans un mois au plus tort.

Contre la Cour de Rome un volume plein d'art. Contre les cardinaus et contre les dispences, Et le taux que l'on met aux sainctes indulgences; Et puis, pour mettre fin à son fameux escrit, Monstrera que le Pape est le vray Antéchrist^ Voila le mot pour rire, et qui est nécessaire Pour estre promptement payé de son salaire, Moy qui pour les blasmer m'emploie à ce labeur, Le seray je du mien. Prélat, par ta grandeur, En quelcun de mes fils que je te recommande, A qui tu peux un jour donner une prehande?

Ne te moque de moy si je suis mandien :

J'imite en ce faisant Homère, gardien.

Prince et patron sacré de nostre poésie.

D'ailleurs, ce que j'en fai n'est que par fantasie. Retournons aux propos que nous avons quitez, Retranchons les abus et partialitez; N'estoîent les passions qui rompent l'assemblée Par émulation, l'eau n'est point si troublée. Mais, au lieu de chercher doucement le salut. Et à la vérité regarder pour tout but, Tousjours devant les gens nous tirons à la gloire Et bruslons du désir d'emporter la victoire.

Il faut injurier et crier en tous cas.

Pour faire voir qu'ils sontfidelles advocas.

Quand on veut faire accord, il faut que les parties,

Puis quelles ont dessein de demeurer amies, Se rangent à raison au lieu de s'obstiner.

Exemple : nos curez ont un droict de diner Et de collation aux f estes bastonnieres ; Si nous le remettons avecques ces lumières Dont le sexe dévot éborgne Jean du £oin, Nous ne remettons rien, s'ils ne sont de besoin; Et, quand nous mangerons de la chair en caresme, Et dufourmage avec, il en sera de mesme; L'adversaire content s'obligeroit au lieu.

Ainsi que nous faisons, d'adorer nostre Dieu, Voire iroit dés demain comme nous à la messe, Pourveu tant seulement que luy fissions promesse De reformer son nom et la rebaptiser:

Si peu, pour paix avoir, il ne faut refuser.

Enfin, pour nous tirer de toutes brouilleries. Nous luy remettrions encor nos confrairies.

Pour en venir à bout, on doit de ces contras Chasser les descendans des occis à Coutrats, Ministres appointez et moynes de tout ordre, , i

Qui sont intéressez et ne veulent démordre; Ces prieurs inutils, qui craignent justement. Si l'on s'accommodoit, un triste changement.

Gentilshommes, sçavans, gens de jurisprudence. Us pourroient bien passer avec plus d'apparence; Ils sont hors de soubçon, et, en sages humains, Enclineroient tousjours du costé des Romains,

6o LIVRE PREMIER

Hors les poincts de la foy permettans d'accortise

Qu'on bannit les abus qui se^font en l'Eglise,

Coulez depuis cent ans, les excès et deffaux

Reduisans au milieu. Excusez si je faus; -

Une satyre put si elle n'est hagarde;

Au mal désespéré le médecin n'hazarde;

Un jardinier peut bien dire d'aussi bons mos,

Quand il est en humeur , que le prophète Amos,

Je sais homme de paix, d'humeur fort délicate,

Et, comme un chat à l'eau craint de mouiller la pâte,

Je crains d'entrer en guerre, et de souiller mes mains

Des meurtres et du sang de mes cousins germains.

Cependant je prevoi que ce vent nous l'amené.

Qui, siflant en courroux, noircit les bords de Séné.

Ce ne sera pas moy qui la commencera,

Ny qui le dur harnois premier endossera,

Deslors comme à présent au moins je m'en excuse;

Imitant Archimede au sac de Syracuse,

La mort me trouvera descrivant les malheurs

Qui menacent l'Estat pour nos mauvaises mœurs,

Pour cette liberté mère des hérésies.

Qui san dessus dessous tourne les fantaisies.

Ainsi qu'en mes me ruche et mouches et fresldns.

Sont parmy nous confus les mauvais et les bons.

Confus d'une façon bizarrement estrange.

Qui m'engendre une peur qu'à la fin ce bon ange.

Qui nous garde si bien, en regardant cela,

S'en estonnâj s'enfasche, et puis nous quitte là, Moy, trop soûl d'y penser, je finis ce grimoire, Et, en attendant mieux, je vay disant que voire.

A MONSIEUR

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