‹ Premières satires de DulorensChapitre 25 sur 40 · A MONSIEUR BOURBON · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BOURBON

NUL autre comme vous, si vous vouliez, Bourbon, Pourroit noter les mœurs avecques du charbon: Car en ce beau latin vous egalleriez Perse, Qui de son style argu les consciences perse Des grands seigneurs romains, leur donnant des remors , Sous les noms empruntez d'autres qui estoient mors Cent ans auparavant. Du prudent satyrique, Ainsi que du soleil, la carrière est oblique, Aujourd'huy neantmoins chacun s* en veut mesler; Icare audacieux veut encore voler Sur l'aile de ces vers, assez mal emplumée; Un esprit de haut nez queste la renommée; Comme un asne au moulin, il s'employe à l'avoir, Sans mesurer sa force avecque son pouvoir.

Il faut qu'un satyrique évite le scandale.

Qu'il pratique discret la leçon que Dédale Donnoit à son enfant, et qu'il n'observa pas;

Que son vol modéré n*aille ny haut ny bas.

Pourveu qu'ils ayent leu les parties d'Astrée, Ils s^ imagineront faire d'une ventrée Cinq cens vers plus polis, plus nets et plus divins Que ceux là que Lucain faisoit en ses jardins, Ou que vous ne feriez, quand vostre riche veine Jaillit heureusement sur les rives de Seine; Que neferoit Malherbe en sa plus belle humeur. Le sçavoir en nostre ame engendre une tumeur, L'enfle comme un balon, Charité l'édifie; Ils n'ont point fait leur cours en la philosophie ^ Ils n'ont point leu Virgile, encor moins Ciceron, Ils ont leu d'Achilles tué par le talon, Et des sages conseils que luy donnoit sa mère, Dans Oger le Danois plus tost que dans Homère; Ils l'ont peut estre leu dedans quelque Amadis. Je suis bien estonné qui les fait si hardis, N'ayans jamais soustraict la main à la férule, De s'ozer escrimer des armes de Marulle.

Aussi leur advient il comme à ce chevalier A reformer sa mine et porter le colier, A Thaïs la converse à porter une cape.

Au jeune Arcadien à traîner une chape, A l'enroué corbeau chanter en rossignol ; C'est prêcher en françois et sentir l'Espagnol. Ils s'y prennent ainsi que chats à porter mouffles, A qui n'est cordonnier à juger des pantouffies.

A qui n'est pas guerrier endosser le harnois, Aux vieillards fréquenter les joustes et tournois; Et de leurs beaux escrits, qu'on y prenne un peu garde , Qui en retrancheroit ceste phraze mignarde, Ces petits mois de Cour jolyment enfilez, Que le dévot Nerveze a jadis compilez.

Et depuis Renouard en sa Métamorphose, Le reste, à mon advis, ne vaudroit pas grand chose. Mais, quand ces escrivains cinglent en haute mer. Et veulent tesmoigner qu'ils sçavent l'Art d'aimer, Qu'ils ont leu tout Ronsard, et Ovide, et Pétrarque, Dieu sçait à quels périls ils hazardent leur barque. Et en quelles erreurs ^impliquent leurs esprits. Quand, après un discours de Cephale et Procris, Ils font une équipée aux Histoires romaines, Et brouillent hardiment les affaires humaines, Prenans la Republique, où florirent les loys, Pour le tans de l'Empire ou pour celuy des roys, Alleguans Suétone au lieu de Tite Live, Bref y en tous leurs escrits n'y a ny fond ny rive. L'ignorance est aveugle ou elle n'a qu'un œil. Qui à chaque propos prend Paris pour Corbeil, Pensant gaigner Calais tire au pays des Basques. Le monde est vileiné d'opinions fantasques.

Il prendra plus tost goust à ces demy sçavans Qu'aux doctes qui ont veu la demeure des vans. Des pluyes, des frimas; dont la persévérance

Est enfin parvenue au sommet de science.

Qui gist à se montrer bénin à [^entretien, A bien juger de tout y et à ne juger rien En matière de foy qui nous est révélée, Sans demander comment captiver sa pensée; Parler et se vêtir comme on fait à Paris, Voire, s'il est besoin, chanter : Adieu Chris. Qui vit jamais amant, à banqueter, à rire, Après dedans son cœur en faire une satyre?

L'esprit du sage est double et ferme à deux ressorts ; S'il estoit au dedans tel qu'il est au dehors, Et s'il ne separoit sa peau de sa chemise, Il heurteroit le monde et ne seroit de mise.

C'est dommage que moy qui di la vérité.

Qui censure la vie avecque charité.

Qui n'ay intention d'attaquer les personnes.

Ne vai donner advis au gros seigneur d'Alonnes Que sa façon deplait, qu'on le tient sur les rangs. Qu'il est trop orgueilleux; qu'envers Dieu, les plus grands, Soient ils papes ou roys, ne sont que des pygmées; Qu'un bon veneur cognoit le cerf à ses fumées; Qu'un ecclesiastic, tant plus se voit haussé Aux honneurs de son ordre, est tant moins dispensé De se montrer courtois, humble, doux et honneste; Que dessous tout habit on peut faire la beste; Qu'il n'est rien estimable, estant en ces bas lieux. Que la seule vertu, qui fait les hommes dieux;

Que ceux qui sont chargez de mytres et de crosses. Qui ont le sceptre en main, pour qui sont les colosses. Les statues de bronze et les arcs triumphans, Qu*on a veu chevaucher les monstreux elephans, C<esar, Pyrrhe, Annibal, Scipion, Alexandre, Seront bien empêchez quand il leur faudra rendre Conte de tous les maux que leurs soldats ontfaict; Vestat plus relevé n'est pas le plus parfaict; C'est un présent du Ciel que de naistre unpauvre homme, Vivant de son travail, plus tost qu'un gentil homme. Que riche, que puissant, en faveur à la Cour, Si le proverbe est vray, que chacun a son tour. Il se faut conformer aux vaines apparences.

Et faire à ces Messieurs de grandes révérences; Il leur faut rire au nez, approuver leurs façons; Ne les sentez vous plus, en faire des chansons: Car qu'ils ne pensent pas assujettir nos âmes. Ainsi qu'ils font nos corps, ces subjets d'epigrammes, Ces mignons, délicats, qui ont tout à souhait. L'esprit se moque d'eux, et plus fou qui l'en hait. Il rêve, il considère, il remasche, il rumine. Il controlle l'habit, et la barbe et la mine. Les craintes, les desseins, la joye et les douleurs. Et en juge un peu mieux qu'aveugle des couleurs ; Il aime à sindiquer la vanité des hommes, Il en est plus friand qu'un Normand n'est de pommes. Tout est de son gibier, c'est un petit Phœbus,

Dont la vive clairîé découvre les abus,

Et, parmy leur grand nombre, il s'en trouve d'insignes

Dont Vexcés criminel nous fait noircir ces lignes.

Qui produiront leurs fruits en quelques débauchez

Et les retireront de leurs sales péchez,

Paillardize, larcins, jeux, meurtres, tavernage,

Pour voiler ^ux vertus leur généreux courage;

î milans en ce point le jeune Polemon,

Lequel, ayant ouy cette belle leçon

Du Grec Xenocratés, touchant la continence,

Avant son déjeuner, n'eut pas la patience,

Pour mieux la repeter, d'aller en sa maison;

Mais, s'advouant vaincu par la droicte raison,

Arracha de son col la couronne étoffée.

Pour luy faire soudain de sa honte un trophée.

D'autres mépriseront nos advertissemens :

Bourbon, autant d'humains, ai^tant de jugemens ;

Comme nous les voyons avoir divers visages ;

Les uns, s'il echeoiî, voudroient bien estre sages.

D'autres le croyent estre, et ne sont que des fous ;

C'est la lune icy bas vouloir garder des bus,

Et changer en genêts les asnes du Bazacle.

Selon Hypocrates, c'est tenter un miracle

Que de penser guérir contre leur volonté

Ceux qui chérissent plus le mal que la santé.

Pour moy, j'estale icy mes drogues, et vous jure

Que qui n'en veut user ne me fait point d'injure.

J 'a VOIS bien résolu d'écrire quelque, jour Un discours saîyric touchant le fait d'amour, Champ fertil à la gloire; et certes je m'estonnc Qu'il n'aye encore esté cultivé de personne.

Peut estre que le Ciel, et nostre bon destin, Nous avoit réservé ce précieux butin, D'autant que nous pouvons, de nos seules pensées, Par le doux souvenir en ce lieu ramassées, Et sans rien emprunter, dire tout ce qu'il faut. Celuy qui veut du drap sçait ce que l'aune en vaut; Ces autres qui ne font que regratter et suivre Ne doivent espérer après la mort de vivre.

Pour moy, je veux puiser de l'eau dedans mon puis. Et premier faire essay de tout ce que je puis Que de m'approprier la science voisine Et les faisans d' autrui rôtir en ma cuisine. Je croy que la douleur, qui mon visage teint, Demonstre assez le mal dont mon cœur est atteint,

Et que mon corps changé peut fournir de matière. Plus que suffisamment, à ma satyre entière.

J'ay dequoy la bastir à mes propres dépens; Mais j'ay peur d'offencer celle dont je dépens, Qui me peut chastier et rendre misérable, Car le moyen de plaire et d'estre véritable?

Monsieur, à qui jefay, par honneur et devoir. Présent de ces miens vers, vous pouvez bien sçavoir Tout ce que mon esprit conçoit sur ce passage; Vous avez de longtemps fait vostre apprentissage, Et le faites encor, en cet art décevant Où jamais l'homme n'est parfaictement sçavant. Tous jours il recommence, et la moindre fillette Peut monstrer au plus fin qu'il n'est qu'un vray caillette. Le mettre au desespoir et le rendre marry.

Quant il se persuade estre plus favory, Le voila dévalé du plus haut de la roue.

Ce sexe est tout muable, et de nous il se joue Tout ainsi qu'il luy plaist, et nous le voulons bien. Bref, amour est un mal que nous appelions bien; C'est un plaisant erreur, tellement favorable Que, lors qu'un médecin se monstre secourable, Nous voulant délivrer par drogues ou discours, Nous nous mocquons de luy et de tout son secours. Le tenir bien secret est toute nostre estude. Ce qui nous fait chercher la triste solitude, Et les lieux qui ne sont des hommes fréquentez,

Des hommes curieux, et fuir les citez,

Pour souspirer à l'aise, et raconter nos peines

Aux arbres, aux rochers et aux claires fontaines.

Comme s'ils n'estoient pas privez de sentiment.

Mais, puis que nous avons perdu le jugement.

Nous faut-il estonner de toutes ces folies^

La tristesse nous plaist, et nos melancholies

Nous aggreent si fort que nous les nourrissons

De pensers affligeans, et que nous haïssons

Les divertissemens et les contes pour rire.

Cet humeur a gaigné le souverain empire.

Dessus nos actions elle donne la loy.

C'est nostre grand seigneur et nostre unique roy.

Nous relevons tous d'elle, et, pour luy faire hommage,

Nous estimons profit ce qui nous est dommage;

Le berger amoureux néglige son troupeau,

L'advocat, pour aymer, ne va plus au barreau.

Le soldat sa valeur eschange en couardise,

Et le jeune marchand en perd sa chalandise.

Devient pauvre, endebté, ne hante plus la mer:

Ce luy est bien assez d'exercer l'art d' aymer.

Il est trop suffisant pour employer tout l'homme.

Si ce n'est à Paris, à Venise ou à Rome,

Oà vous les rencontrez ces putains de relés.

Mettant en mesme rang les maistres et valets,

Vuides d'affection comme de conscience.

Dont l'humeur est tousjours dedans V indifférence,

Fors qu'elles sçavent bien caresser les derniers, Pour désir qu'elles ont d'attraper leurs deniers. C'est là qu'est leur amour, et, s'il s'en trouvoit une Qui se voulut résoudre à n'estre pas commune Et ne fausser sa foy pour un demi escu, Qui ne tendit plustost les deux mains que le eu, Qui usast de refus, qui fit un peu la beste.

Qui exerçast cet art d'une façon honeste, Qui haistces deux beaux noms de garce et de bordeau, Il faudroit l'admirer, car c'est un rare oyseau. Ainsi, comme des fleurs, les amitiez nouvelles Au sexe féminin sont tous jours les plus belles; Et fusse vous, Monsieur, qui donnez pension, Elle n'aura pour vous aucune passion.

Ne croyez pas changer une loiiable mode.

Vous aurez vostre nuit et vostre heure commode; L'autre temps n'est à vous, elle en disposera De sorte et tout ainsi que bon luy semblera.

La putain vend le temps, le taille et le mesure, Semblable au créancier quand il preste à usure; C'est son fond, son estoffe, et qui dure tous jours, Dont le long et le lai sont les nuits et les jours. Vous aurez beau crier contre son inconstance, C'est vous qui avez tort de prendre pour offence Les traits de son métier et de son naturel.

Injuste et ignorant disciple du bordel.

Si vous pensez aymer dans la petite ville.

SATYREX 79

Ou bien à la campagne, o! qu'il faut estre habile, Si le monde aussi-îost n'entre en grande rumeur, S'il ne marque vos pas et gloze vosîre humeur! Il veut sçavoir pourquoy vous hantez une telle, Le pasteur à cent yeux y fait la sentinelle.

Bref, vous serez bien tost matière du caquet, L'entrée, le milieu, et la fin du banquet; Enfin, par un arest de tout le parentage.

Prononcé par celuy qui craint le cocuage.

Vous serez' adverty du scandale et du bruit : Voila de vos travaux le plus asseuré fruit, La peine que souffroit le malheureux Tantale Dans le milieu des eaux est à la vostf égale; Le regret vous fera tomber en desespoir.

Car vous verrez tousjours, et si n'oseriez voir. Est-ce pas grand pitié, j'enrage quand j'y pense, Qu'amour soit fait larcin plustost que récompense^ Que l'air et le soleil, la lune et la clair' eau. Et tout ce que le monde enferme de plus beau, A tout le genre humain se preste et communique, Mais que le seul amour ne soit chose publique. Qui de nostre pouvoir riaye pas dépendu, Que hors le mariage il nous soit défendu Par la divine loy, qui semble en ce point dure, Et ne s'accorder pas avec nostre nature.

Encline vers ce sexe enclin aussi vers nous, Et que ce péché soit si nuisible et si dous^

8o LIVRE PREMIER

Dieu n'a pourtant rien fait (tout beau, nostre caprice), Il n'a rien ordonné sans raison et justice; Mais nous sommes conceus dans la corruption, Qui cause à nostre esprit ceste rébellion, Et nous ne voulons pas invoquer ceste grâce.

Que nostre infirmité si puissamment efface :

Nous ne voulons agir que par l'homme animal, Ennemy de son bien, curieux de son mal.

Nous aymons mieux courir après des femmelettes, Et consommer nos cœurs de vaines amourettes.

Rêver, maigrir, pallir,' et faire icy les fols. Qu'au devoir principal nous rendre plus dévots. Nous oyons le sermon, nous allons à confesse, Nous sommes bien vaillans à deffendre la messe; Nous sommes en tout temps bien amplement garnis De crois, de chapelets, et de S. grains bénis; Nous croyons paradis, enfer et purgatoire; Mais, sans rien opérer, il nous suffit de croire Et parler de vertu. Au reste, l'action Fait peu, ou rien du tout, à la perfection.

Porter habit décent, composer son visage.

Fait juger que l'on est quelque grand personnage. Si l'on boit, si l'on ayme, ou si l'on rit icy, Le Ciel n'a pas loisir d'en avoir du soucy.

Voila tout justement le point où nous en sommes. Ainsi croit, ainsi vist la plus grand part des hommes. Chacun d'eux est subject à quelque grand péché :

SATYRE X 8l

L'un à son avarice a le cœur attaché, Vautre à l'ambitiony et l'autre à son usure; Mais tous, ou peu s'en faut, s'adonnent à luxure. C'est le joly péché, c'est le crime d'amour.

C'est la vertu du temps, c'est le jeu de la Cour, Où monsîrer que l'on souffre et qu'on ne l'ose dire, Que l'on souspire et meurt sous l'amoureux empire. Que l'on sçait comme il faut servir et bien aimer, Est un brave moyen de se faire estimer.

D'acquérir de la gloire et de la renommée.

Mais principalement lors que la femme aymée, Pour sa rare beauté ou son extraction.

Est en quelque degré de réputation.

Sous ce beau nom d'amour c'est ainsi qu'on déguise, Et fait on plein métier d'infâme paillardise. Le meurtrier ou larron tient son crime caché. L'amoureux ou bien raconter son péché.

Faire des gens cocus sont actes héroïques.

Dignes d'estre couchez es nouvelles chroniques; Se rendre possesseur d'une jeune beauté.

Rompre avec des souspirs un roc de chasteté, L'amolir, le plier avec humbles requestes.

Egale d'un Cdsar les fameuses conquestes.

Quiconque ayme vrayement préfère les faveurs De la dame qu'il sert à toutes les grandeurs. Pourveu tant seulement qu'en sa persévérance Il ose concevoir ur^ once d'espérance,

Le voila si content qu^en l'attente du bien Qu'il possède en esprit^ il ne souhaite rien, S'imaginant en luy toutes les autres choses, Pour grandes qu'elles soient, heureusement encloses. C'est, à dire le vray, la fin de ses plaisirs, Le centre de ses vœux, le blanc de ses désirs; C'est sa religion; il n'a Pâme saisie Que de l'humble respect de ceste fantaisie.

Qui l'a fait Dom Guichot, oubliant sa maison. Et a sillé les yeux de sa droite raison; De sorte qu'il résout, d'une humeur obstinée. De n'estimer plus rien au prix de Dolcinée, Il croit qu'en son amour soit le vray paradis. Et a pour fondement l'histoire d'Amadis, Dont le meilleur présage et les preuves certaines Sont les contentemens qu'il reçoit en ses peines. Qu'il est aveugle et sot, qu'il est fol, l'amoureux, De souffrir tant de mal et s'oser dire heureux, D'honorer son tourment, de chérir son martyre! Je n'ay peu me tenir d'en faire une satyre.

OQ^^^P

A PROPOS de vertu, favois je pas bien dit Qu'elle n'estoit de mise en ce siècle maudit, Que c'estoit un manteau dont l'hipocrite couvre, Aussi bien au Palais comme à la Cour du Louvre, Au plus sainct lieu du temple, au milieu du marché, Avec un teint blaffart, son crime et son péché ^ V argent a pris sa place et gouverne le monde; Quiconque faict dessein, sur l'argent il se fonde; Le marchand n oser oit ses navires armer.

Et, content de son peu, ne monterait sur mer; Mais il en veut avoir, et préfère à sa vie Son furieux désir et son avare envie.

La vertu suit V argent en ordre de raison.

Il faut, comment que soit, faire bonne maison, Avoir du revenu pour tenir bonne table.

Et s'acquérir enfin le nom de vénérable.

Si la table ne va, fussiez vous potestat.

Fussiez vous duc et pair, on n^en fait point d' estât .

Si VOUS doutez pourquoy ce mystère je touche^ Cest que souvent le cœur se gaigne par la bouche. Sans argent on ne peut dresser un bon festin, Sans argent on ne peut s'habiller de satin, Faire le beau garçon et en tout lieu paroistre; L'apprentif, sans argent, ne peut se passer maistre. Sans argent on ne peut payer un bon escot, Un homme est ignorant, et, fusse Jean VEscot, On ne croira jamais qu'il ait la prud^hommie. Il se peut asseurer qu'il n'aura belle amie.

Qu'il n'aura femme riche; il faut avoir du bien. En fait de mariage, on demande combien Dés le commencement; s'il est sçavant ou beste; S'il est beau, s'il est bon, c'est la dernière enqueste. L'argent donne les mœurs, la grâce et la façon; Toux le reste sans luy ne sert d'une chanson. L'argent, dans le trafic, toute chose accommode; C'est ce mont heroïc dont parloit Hésiode.

Le plaideur, quoy qu'il soit actif et diligenf, S'il n'a dequoy payer les recors et sergent.

Procureur, advocat, de tant de longs services, Il est bien en hazard de rendre les épices.

Qui pour lever soldats a la commission Doit de ce bon métal faire provision.

Ou ne doit espérer qu'avoir perdu sa peine, Car il demeurera soldat et capitaine.

L'argent fait le party; selon l' appointements

// est bon ou mauvais, et non pas autrement.

l^ devoir est à prix, et la foy ^abandonne,

Comme quelque putain, à cil qui plus luy donne.

On ne vous donne rien, messieurs les financiers,

De l* Estât ruiné debteurs et créanciers;

Vous ne prenez jamais, il n^est tel que de prendre.

Si le cas y eschet, on est quitte pour rendre.

Si les edicts sont durs, les juges sont humains,

Qui pourront déclarer innocentes vos mains.

En rendant à Casar son or et sa monnoye.

Pourquoy, en la plumant, faisiez-vous crier Voye^

La paillardise règne aux esprits et aux corps;

A Vempire d'argent se rangent les accors.

Enfin l'argent peut tout : les batailles rangées,

Et le canon qui bat les villes assiégées,

Le plus souvent ne sont qu'instrumens inutils;

Mais la pecune agit par moyens si subtils,

Si doux et si certains, que les villes plus fortes

Croient se faire honneur en luy ouvrant leurs portes,

De la mesme façon qi^appaisant sa rigueur,

A cete pluye d'or Danaé ouvrit son cœur.

Or et argent sont un, selon nostre logique.

De cet. aveugle amour la bonne rethorique

Et les vrays médecins : car ce sont les escus,

Plustost que les discours, qui font les gens cocus.

Un coquin fera plus moyennant trois pistoles

Qu'un poète du temps d'un milier de paroles.

Voire de tout un livre, et fut il un Ronsard, Donner, en fait d'amour, c'est la finesse et l'art. On ne fait rien pour rien, toute chose s'eschange Pour les nécessitez, car l'homme n'est pas ange; Il boit, mange et se vest; tandis qu'il est icy, Son corps est en sueur et son ame en soucy.

Tant plus il est grizon, et tant plus il travaille, Foible, froid, et peureux que terre ne luy faille. Si vous manquez d'argent quand vous serez là bas, Charon le nautonnier ne vous passera pas :

Il veut estre avant main payé de son salaire. On ne meurt plus gratis; on marchande au vicaire Le convoy, le service, et pour tant d'oraisons; Et tout cela se faict avec bonnes raisons :

Car, cependant qu'on fait son devoir à l'église, Le soleil fait sa course, et l'appétit s'aiguise. Mais, afin que ce point je rime tout entier.

Chacun doit, comme on dit, vivre de son métier. Les dieux vivoient du leur jadis au Capitole, Le sénat ne prioit de la simple parole.

Une somme d'argent il souloit présenter, Pour la rendre agréable au sire Juppiter.

Hier je lisois cela dans un vieux satyrique.

Si vous ne le croyez, vous n'estes hérétique. Pour moy, je le croy bien, puis qu'il est imprimé, Et fait voir que l'argent fut des Romains aymé Autant qu'il est de nous, joint que, dans leurs comices,

// asseuroit les voix et donnoit les offices. En France tout de mesme, où, par droits annuels. Comme un bel héritage ils sont perpétuels, La femme ne craint plus du trespas la fortune. Les effects du serain, ny du clair de la lune. Qui voudroit de l'argent raconter le pouvoir Et toutes les vertus, il en faudroit avoir.

Dit le père aux escus, selon ma fantaisie.

Aussi bien qu^Appollon dicte la poésie.

Page 1