‹ Premières satires de DulorensChapitre 26 sur 40 · A LA ROYNE · texte numérisé non relu

A LA ROYNE

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OETE devenu, je ne veux rien, sinon A ce commencement celer un peu mon nom, ^Ajfin de mieux sentir ce que Von pourra dire. Soit en bien, soit en mal, du train de ma satyre.

Je serai satisfait si Pon en dit du bien;

Si l'on en dit du mal, je ne respondrai rien,

Pource que je cognoi qu'en matière de livres

Les gousts sont differens, aussi bien comme aux vivres.

L'un veut un style haut, et l'autre un style bas.

Les oreilles du tans recherchent les appas.

On ne pourroit fournir aux humaines délices,

Quand on auroit Phœbus et les neuf Sœurs propices.

L'appétit se promené, et vouloir empescher

D'en dire son advis, ce serait trop pécher.

Pour moy, je tens le dos à toute réprimande, Et, si j'ay fait le sot, j'en veux payer l'amende. Madame, c'est à vous, à qui tres-humblement S'offre ce mien discours, d'en faire jugement; Qui réglez vos désirs, et n'estes affamée De rien tant que d'honneur et bonne renommée; Qui les perles et l'or n'estimez un fétu, A qui l'argent est vil auprès de la vertu.

Je vous donne ces vers, à cause de leur tiltre, Après que dans mon cœur j'en ay tenu chapitre : Car l'honneur après Dieu, de mesme que la foy. Puis qu'il faut parler clerc, sont deus à nostre Roy ; A vous par conséquent, qui estes sa compagne. Née pour nostre bien dans les terres d'Espagne. Je serois trop ingrat à mes affections.

Si je ne îesmoignois par quelques actions, Reine, des bons François agréable délice.

Mon zèle raisonnable à vous faire service.

Je n'ay, quant à présent, rien de plus précieux. L'honneur est cet encens qu'on jette au nez des dieux; L'honneur est l'aliment des races généreuses, Le cœleste loyer des âmes bien heureuses :

Car les esleus là haut seront autant de roys. Voire eussent ils esté Lazares autrefois, Ou ce que l'on appelle au monde la canaille.

C'est l'estrange revers de la grande médaille.

L'honneur est ce démon qu^adoroient les dzsarsy

Pompées, Scipions, meprisans les hazars;

Cest le bien qu^il s'achète au prix de nostre vie.

C'est Vobject déplaisant de la maline envie;

C'est un subject qui est, et jamais ne se voit,

La chymere pour qui Dom Guichote resvoit,

Et les vieux chevaliers de cette Table ronde.

Pour qui ces paladins erroient par tout le monde ;

C'est ce que chacun croit, et peut estre qui n'est.

Qui en comparaison passe tout interest

De bource et de plaisir; un fantastic idole,

Qui en leur pauvreté les pauvres gens console

D'un doux imaginer : au milieu du malheur,

Vous les oyez crier : « Nous sommes gens d' honneur! »

C'est la splendeur qui fait reluire les familles,

C'est cette belle fleur que l'on recherche aux filles.

Chose vile à vos yeux je n'aurois présenté;

Mon plaisir est de plaire à Vostre Majesté;

Et croy que peu donner à la reine de France,

C'est le péché mortel en fait de bien séance.

L'honneur est ce morceau plaisant et délicat

Pour lequel un marchand fait son fils advocaty

Et de là conseiller, s'il a de la monnoye :

Il est par ce moyen de sa mère la joye,

De toute la maison, jusque au chien et au chat;

Et, s'il est secrétaire, il ne paye rachat

De tous fiefs qu'il acquiert, relevans du royaume.

L'honneur des beaus esprits est le musc et le baume. Madame, c'est l'odeur qui suit vos actions^ Quoy que V erreur le fonde en nos opinions, Et que selon son sens un chacun l'establisse, Affin que son désir à l'aise s'accomplisse.

Il veut bien en ce point tromper son jugement; Pourveu qu'on se contente, il n'importe comment. Sage est qui dextrement ses notions divise, Ou n'a dedans l'esprit que trois grains de sottise : Es affaires d'Estat il ne sue d'ahan, Il parle comme il faut des armes de Rohan ; Papiste ou parpaillot, sans faire différence, Conclud qu'on doit aux rois la pure obéissance. L'honneur est un vieux saint qu'on chôme tous les jours. C'est l'idole régnant en l'empire d'amours.

Qui embrouille à tous coups l'humaine fc^ntasis De ce fascheus poison qu'on nomme jalousie.

Qui luyfait concevoir des monstres inconus, Qui fait voir à Macé des hommes, tous cornus. Qui luy ressemblent tant qu'il ne se peut résoudre Que fourrer à ce trou, ny quelle pièce coudre ; Le pauvre misérable! il est bien empêché.

Il croit qu'estre cocu c'est le plus grand péché. Soit il vray, soit il faux, et, sur cette créance, Il en bat sa poictrine et enfaict pénitence; Il croit, si quelcun rit, quil se mocque de luy. Que son heur et malheur dépend du fait d'autruy.

Si fait bien ce monsieur, qui les esprits assomme, Quand il dit si souvent qu'il est bien gentilhomme. Filant un long discours sur son extraction; Au surplus, fait la figue à la belle action.

Les faits plus glorieus de son père il s^ applique : Voila comment l'honneur cet importun explique, L'interprète et le loge, ainsi qu'un bon fourrier. Il vaudroit beaucoup mieux n'estre que roturier Que de ces vanitez avoir Vame bouffie, La chair ne sert de rien, mais l'esprit vivifie. L'homme estant icy bas, ce dit le vieux Alain, Par vice ou par vertu se fait noble ou vilain. Au monde et à la Cour, c'est parler en novice. Où le vice est vertu et la vertu est vice.

L^ autre dit qu honneur gist à paroistre sçavant. Et l'homme ambitieus à marcher le devant Et avoir en tous' lieux la première séance; Mais Vavaricieux le met en abondance D'escus, possessions, et de gros revenus; L'amoureux dit quil est au plaisir de Venus, A se faire estimer par de grandes métresses, A domter la rigueur de ces rares Lucreces, D'autant que la vertu n'est sans difficulté; Madamoiselle croit qu'il consiste en beauté : Son ame s'esjouit, quand elle est bien parée. Quand pour elle les yeux vont à la picorée.

Quand elle plait à tous, quand son mary a pœur

Qu^un brave courtizan ne lui gaigne le cœur : Car c*est le droict du jeu que les plus curieuses , En donnant de r amour, deviennent amoureuses. Le Chevalier françois le pose en certain point Qui des moins insolens la conscience point:

Si de la moindre injure ils ont quelque scrupule, Ny les édicts du Roy, ny du Pape la bule.

Les pourront empescher d'en demander raison : Il se faut éclaircir d'un ouy ou d'un non.

Ils envoyent là bas dans le Cocyte boire Leur ame, et à main gauche ils laissent purgatoire. Le bigot, c'est pitié, soustient, par ses raisons. Que tout l*honneur dépend d un nombre d'oraisons. Et que c'est bien assez d'adorer Dieu de bouche; Sa paresseuse main seulement son nez mouche.

Il ne recognoit pas qu'il a l'esprit démis.

Il s'imagine avoir tous les saints pour amis; S'il marie un enfant, cet homme de négoce, Il les feroit prier volontiers de la nopce; Il se itiesle de tout, son règne 'est aujourd huy, Au ciel est son traffic, et la terre est à luy. De ce mignon de Dieu la posture est estrange. Les façons, les propos; il a le brevet d'ange. Le voir parler de guerre au milieu d'un conseil. Ce sot est à mes yeux eclypse de soleil.

Horreur à mon esprit, effroy dans mon courage; Il ne respire rien que sang et que carnage.

Chacun court à rhonneur, mais par chemins divers : l,es uns sont plus cachez, les autres plus ouvers. Diogene et Platon, si leur vie on contemple, Democrit, Heraclyt, nous serviront d^ exemple. Tel voudroit estre en haut, qui porte l'œil en bas. Le sage sçait frapper oà il ne vise pas, Semblable au battelier qui, en suivant l'usage, Vers les lieux desirez ne tourne le visage :

Il y parvient pourtant à force d^avirons.

Ainsi qu^une escrevice allant à reculons.

O! combien y a fil parmy nous d'escrevices, A qui Von fait présent d'estats de bénéfices. Sous ombre que Von croit qu'ils n'en font point de cas. Et qu'ils auront trouvé ce qu'ils ne cerchoient pas : Ces tristes marmiteux, confrères de lippée.

Qui les foibles esprits prennent à la pipée.

Moutons par le dehors, et au dedans des loups. De richesses, d'honneurs, jamais ny las, ny soûls ! L'habit trompe les gens, et souvent un cilice. Aussi bien qu'un manteau, est fourré de malice. De vanité, d'orgueil, il n^est profession Qui oze se vanter d' estre sans passion.

Les dieux disputoienî bien les premiers rangs à table. Toute la Cour de France aspire à connestable. Ver, Vie, Martin, Mangot, ainsi comme ruisseaus, Au Chancelier leur source ont reporté les seaus. La mort à ces messieurs en a bien baillé d'une;

Elle fait les grands coups au jeu de la Fortune,

Elle darde ses traicts au soir et au matin :

Cest le grand instrument de monsieur le Destin,

Qui la sçauroit prévoir avec des éphémères,

En saison opportune il feroit ses affaires.

Il pourroit éviter maintes calamitez ;

Ses dessains et projects se verroient limitez

A la fin de sa vie; il n^espouseroit femme,

Qu^il ne sceut le moment qu'elle r endroit son ame;

Se mariroit sans cesse, et si feroit estât

De ne prendre jamais la fille sans V estât.

Que d' estais, que d'honneurs, et combien d'epitafes.

Autant ou environ qu'au droict de par agrafes,

En quatorze ou quinze ans! et, si nous croyons tous

Ce qu'un Espagnol dit, qu'il n'est rien de si dous,

Meslé parmy l'amer de l'importun mesnage.

Que l'espoir de gouster quelque jour du veufvage.

Qui pourroit concevoir les grands contentemens

Qu'heureux il recevroit de tous ces changemens f

Un grand amy de Christ, S, Jean le bon apostre.

Enfile jolyment en une patinostre

Le plaisir, la richesse, et cette vanité

Dont l'esprit des humains est ainsi transporté;

Ce sont les trois objects à qui sans plus le monde,

Qui de soins, de malheurs et de malice abonde.

Fait ses dévotions, ingrat et oublieux

De l'honneur, du respect qu'il doit au Dieu des dieux.

Car honneur à Dieu seul, au seul Seigneur hommage^

Au Roy de France après, son plus parfaict image.

Celuy que les petits, soit par force ou par art,

Veulent s'attribuer, est un enfant bastart.

Un faux germe, un fantosme et une vaine gloire.

Un sot pourtant se plaint qu'on ne le vend en foire.

Qu'il seroit bien content d'y mettre ses deniers.

Et qu'il en rempliroit sa cave et ses greniers.

Pour la vraye Junon il embrasse la nué.

Il s'impute à vertu quand quelcun le salue.

Il s'en flatte, il s'en aime, et croit estre quelcun.

Selon son propre sens se gouverne un chacun.

Luy allegassiez vous la Genèse et l'Exode,

Il ne reformera son train ny sa méthode.

Et c'est un grand hazard, à la fin du sermon.

Si vous n'estes payé d'un : « c'est bien dit, c'est mon »,

D'un : « Je le croirés bien », d'injures, s'il arrive.

A laver teste d'asne on y perd sa iescive;

C'est au fond de la mer rechercher des moissons.

C'est pescher dedans l'air les humides poissons.

Et c'est avec les dens vouloir prendre la lune.

C'est la rare vertu vouloir i endre commune.

Marguerites jetter on ne doit aux pourceaux;

Quand tout le genre humain mourroit à grands monceaux,

Si le mal trop puissant se moque du remède,

Le docte Hyprocratés veut que son art luy cède.

Il faut en tous endroicts son honneur conserver.

Ma Muse, je le sens, ne faict plus que rêver;

Ma veine se tarit, mes rimes se font dures;

Et, quand le latin faut, on en vient aux injures.

En parlant à la Reyne il faut estre discret.

Volontiers un resveur conteroit son secret,

Et le secret d'autruy, les vertus et les vices.

Ses sens ny ses esprits ne font plus leurs offices.

Avant que mon humeur ait pris le mors aux dens.

Qui pourroit n'espargner princes ny presidens.

Voire, s'il s'adonnoit, drapper les gens d'Eglise,

Je finis ce discours, de peur d'une sottise :

Car il ne faut jamais estre trop soucieux,

Ny causer librement de ce que font les dieux.

N'en déplaise aux frians de la haute censure.

Qui chassent à l'honneur dans le champ de l'injure.

Et couchent tous les grands en leur papier journal,

Affin d'avoir séance au banc de Juvenal,

Et enfin, s'ils ozoient, porter son nom et armes :

Aussi bien, comme moy, ce sont de bons gendarmes

Et de bons zélateurs de la perfection.

Si j'avois seulement la bénédiction

De vostre Majesté, Princesse libérale.

Ou qu'on vescut de chant, comme fait la cigale.

Ma foy, je chanterois à la belle saison;

Mais j'ay, l'esprit brouillé du soing de ma maison,

De payer une rente au terme qu'elle expire.

Ce qui fait qu'à toute heure il n'a pas faim de rire.

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