A MONSIEUR FRERE DU ROY
QUI est cest importun qui, se donnant la voix, S'est ozé baptiser VAristarque françois.
Aux despens de Renier y à nostre préjudice, Qui dispute la gloire au mary d'Euridice, Hormis que ses beaux chants n^ animent les rochers. Et que ses jolis vers ne sont pas beaucoup chers. Car ils ne coustent rien que six blancs le volume^ Mais sur tout il en veut au tiltre spécieux, Il croyoit qu'au dedans tout y fut précieux.
Qu'il ne contient en soy chose qui fut commune. Que ce fust un présent de la bonne fortune, Qu'il fist la moue à Perse, Horace et Juvenal; Il craignoit de pécher en le rendant vénal :
Car ce qui est sacré sans nulle controverse N'est plus des biens humains et ne tombe en commerce. Voyant que ce livret n'est de nul marchandé, Que comme auparavant il est achalandé, Il déteste l'auteur, il hait le caractère,
Plus que la vieille Anes ne craint le commissaire. Plus qu'un pauvre curé ne hait un faux dismeur, Cest exemple, Monsieur, a refroidy l'humeur En laquelle j' estais de faire des satyres; La faveur et le bruict sont les plus doux zephires Qui à nos actions donnent le mouvement; Après tant de travaux c'est nostre payement.
Mais, quand le tans ne veut non plus lire nos carmes Qu'un riche paysan voir chez soy les gendarmes. Un noble des sergeans; quand nos doctes escrits Ne sont pas des ragousts aux délicats esprits, 01 que nous sommes sots, et que la riche Muse, Qui nous inspirait lors, trouve qu'elle est camuse!
Que sert de le celer. ^ ce que je fais icy N'est que pour tesmoigner que je suis en soucy De vos deportemens et de vos exercices; Si toutes les vertus ne sont pas vos délices. Si vostre orne royale abhorre le péché.
Si, quand le soleil luit et quand il est couché. En tout tans, en tout lieu, si vostre cœur souspire. Gros de tenir un jour les resnes d'un empire. De paroistre un Achille entre tous les guerriers. Et de se voir le front couronné de lauriers.
Pour apprendre Vhonneurvous avezde grands maistres. Et Passez bons regens, vos glorieux ancestres. Henry le Grand tout seul, dont vous estes enfant, La perle de nos roys, ce prince triomphant.
Peut de ses hauts exploits, dont l'histoire est rempliey
Rendre vostre jeunesse en tout bien accomplie.
Si, esloignant de vous toute présomption,
La gangrené de Famé et la corruption,
Comme de beaux patrons vous les voulez ensuivre,
Et les estudier, car c'est le meilleur livre.
Nostre bon roy Louys est encor un miroir
Sur la glace duquel surnage le devoir.
L'honneur, la pieté, la justice et la gloire;
Vous serez tout parfait si vous le voulez croire :
L'idée des vertus, et la forme des loix.
Sous son règne pourtant les bizarres François,
Dieu! quelle pitié! ne changent leurs coustumes.
Et pour cette raison ils craignent tant nos plumes,
Qui censurent le vice en toute liberté.
Qui osent sans rougir dire la vérité.
Ils les craignent autant que des larrons les juges,
Les paillards de revoir encores les déluges.
Les petits escoliers de rendre leur leçon.
Et moy mon créancier Philippe d'Arançon.
Nos vers sont des sermons, et, ne vous en déplaise. Vous qui en sçavez plus que les livres de Blaize, Scolastics entestés d'un diable de latin.
Qui dictes qu'en hébreu poète est un lutin, C'est un brave sermon qu'une juste satyre.
Qui les mord en riant et les pince sans rire. Ces jeunes débauchez, ces pilliers de bordeaux,
Qui marchent en plein jour avecque des flambeaux. Qui apprennent trop tard les règles du ménage, Qui durant les accords mangent leur mariage; Ces bourgeoises qui font leur Dieu de leurs habis. De qui les belles mains eclattent de rubis, Qui tentent nos dévots; dont les appas estr anges Font crier les plus saints qu'ils ne sont pas des anges; Fléaux de bons maris, ruines des maisons, A qui les fols désirs tiennent lieu de raisons; Bref, qui dedans Paris, arrosé de la Seine, Veulent tousjours sembler aussi belles qu'Heleine, Parées comme Armide allant voir Godefroy.
Si pour deux ou trois mois je pourrois estre roy, Je ferois aussi tost une belle ordonnance.
Qu'aucun ne s'habillast au royaume de France, Fut il un gros marchand ou un rogue artisan, Gentilhomme champestre ou mignon courtisan, Que suivant ses moyens, ou suivant ses offices. Je reglerois aussi tant de pauvres Apices, Qui apprestent à rire à leurs proches voisins. Et qui par vanité reçoivent les cousins.
Les ducs de Franc-repas, escumeurs de marmites. Qui, de peur d' estre veus, sont tousjours en visites; Rats dont toute la France est rongée aujourd'huy, Qui ne trouvent rien bon qu'en la maison d'autruy.
Nos corps sont informez d'une ame généreuse; La pauvreté chez nous est toute ambitieuse;
SATYRE II lOJ
C'est assez d'attraper la bonne opinion.
Nous caressons l'image avec Pygmalion,
Et délaissons le vray à la philosophie.
Pourveu que nous roulions, que nostre maison rie.
Que nous soyons tousjours suivis de beaux laqués.
Nos vœus sont accomplis, et bran pour les aquests.
Pour les retraicts avec; c'est afaire aux avares,
A ces riches vilains qui vivent en Lazares,
Qui ont bon vin en cave et boivent du râpé,
Qui aiment mieux mourir que prendre un recipé,
A cause qu'il faudr oit payer l'apotiquaire;
Qui n'ont jamais appris que c'est de bonne chère.
Qui pleurent en vivant les frais de leurs tombeaux,
Qui usent des escus comme on fait des tableaux.
D'une statue antique, ou des choses sacrées;
Qui mangent rarement chez eux poires sucrées,
Encores que le sucre oste la crudité;
Parfumez de misère et de calamité.
Mais c'est un grand malheur que ce vice mestrise.
Qu'il meine à la baguette un tas de gens d'Eglise,
Qui enfin par degrez sont devenus Simons;
Et, puisque, selon nous, satyres sont sermons.
Je croy qu'ils descendront au Plutonique centre.
Et qu'ils ont, ces caphars, tous les diables au ventre.
Qu'ils les ont aux roignons, puisqu'ils vont adjugeant
Les grâces de l'esprit à qui a plus d'argent.
Que le Ciel est fasché que ce haut Estât cloche!
La satyre en ce point use de sinecdoche.
Ses coups plus violens, ses traicts impétueux,
Ne voleront jamais contre les vertueux :
Aussi n*espargnent ils ny drap ny escarlate;
Son refrain est par tout : Qui est galeux se gratte.
Bien qu'en ce jeune corps loge un esprit chenu.
Nous espérons pourtant, quand vous serez venu
En âge un peu plus meur, que, comme un prince habile.
Vous ne sommeillerez que sur Vescu d^ Achille;
Que vous ne dormirez non plus que le soleil,
Qui, se couchant jamais, ne ferme son seul œiL
Il regarde soigneux icy bas toutes choses;
Cest luy qui au printemps fait renaistre les roses,
Et, au fascheux hiver, c*est son esloignement
Qui redonne à la terre un triste habillement.
Vous ne direz. Monsieur, mof qui ne soit sentence.
Sous le Juste Loys vous purgerez la France,
Les colombes feront leurs nids aux morions.
Vous couperez la teste aux triples Gérions,
Vous réglerez ses jeux, ses habits et ses dances.
Mais vous les choysirez ces messieurs des finances :
Ils sont honnestes gens, pourtant s'ils ayment l'or :
Si font bien nos docteurs Tabarin et Mondor, '
Qui rattirent à soy d'une façon jolie.
Qui ont sceu transporter en France l'Italie.
Vous serez le support de tous les beaux esprits.
Des modestes sçavans qui sont dans le mépris.
Et n'ozeroieni parler à cause qu'on les siffle^
Qui disent à refaire encor qu'ils ont morniffle,
Regardez de travers aux lieux où ils sont nezy
Et qui sont à la Cour tellement profanez]
Que pour fuir Vinjure ils cachent leur science.
Et font profession de V utile ignorance :
Car qui veut s'advancer, estre dans le coulanty
Disposer du bon heur y il faut estre ignorant.
Il faut estre ignorant pour avoir des pistoles :
C'est pourquoy si souvent je maudi les escholeSy
Les livres, les regens, encrcy plume, cornet;
Je vous appelle ingrats, ma robe et mon bonnet,
Et prendrois, quand je suis au plus chaud de ma vervey
Volontiers à partie et Thêmis et Minerve,
Pour m'avoir empestré dans leurs arts ocieux.
Comme un acteur tragic, je chatirois mes yeux.
Qui se sont affoiblis aux lueurs des chandelles-,
Durant les froides nuicts fait maintes sentinelles.
Au lieu que je devois apprendre l'entregent,
A coller ma moustache, à conter de l'argent,
A jurer comme un homme, à mentir en vieux Plinê^
Plier et pallier, pour toute discipline :
Car pour ces beaux garçons furent faiçts les destins^
Et pour eux le soleil se levé les matins,
La nuict en leur faveur esclaire icy la lune.
Ils dorment aux costez de la bonne fortune^
Les gracieux zephirs netoyent leurs habis,
La Cour crie après eux : Orale pro nobis.
Et qui pourra curer les esîables d'Augie ?
Bien que la France soit par un Juste régie.
Qui donne bon exemple, on ressent toutefois Que la noire malice est au dessus des loix, Que la pauvre justice est noyée en ses formes, Que Paris est remply de Lazares de formes, De pippeurs, de mattois; que depuis certain tans On le voit fourmiller de braves charlatans.
Joueurs de gobbelets, de chartes, de merelles ; Mais c'est le vieux séjour des doctes maquerelles Et des belles putains ; il y a des cocus Plus que ce financier n*a dérobé d'escus Au Roy depuis deux ans, et si ne les rapporte Si je le veux. Monsieur, que le diable l'emporte : Car c'est le sang du peuple opprimé des impos, A qui Von ne tond plus la laine sur le dos; Ainsi qu^un doux agneau on le tue, on Vecorche. Vous qui dans le conseil luisez comme une torche, Prince grave, bénin, courtois et plein de foy, Qui recognoissez bien que l'on trompe le Roy, Et que Sa Majesté ne cause ce desordre, Le plus tost que pourrez il y faut donner ordre : Car ceux que vous sçavez ne diront pas : « Toubeau, Le peuple n'en peut plus »; ils ont part au gasteau. Ne souffrez plus qu'au vice on donne les louanges. Les hommes volontiers dénicher oient les anges.
Les nobles aujourcPhuy tranchent des petits rois Et des petits tyrans entre les villagois ; Ils font comparaison au saint de leur paroisse; Un sergeant n'oseroit, qu'il ne leur apparoisse De tout le tu autem, sans leur permission^ Donner devant le juge une assignation; Croyent estre pestris d'une meilleure boue, Et qu'on les ait tournez dessus une autre roué; Leurs liberalitez sont des coups de baston, La France auroit besoin d'un troisième Caton, Qui s'oposast aux mœurs, ou d'un prudent Ulysse, Qui avecque douceur faisoit la guerre au vice. Vous serez tous les deux, nous nous le promettons. Race du grand Henry, en vous nous remettons Ce qui nous peut rester de la bonne espérance. Joignez donc vos désirs à vostre suffisance.
Rendez l'honneur aux bons et perdez les meschans. Rappeliez les vertus aux villes et aux champs. Faites que vostre nom vive dans nos histoires. Et relise ces vers, qui sont de bons mémoires.