‹ Premières satires de DulorensChapitre 29 sur 40 · LE COMTE DE TILLIERES · texte numérisé non relu

LE COMTE DE TILLIERES

Ambassadeur d'Angleterre

J ^ESTIME justement un homme ce quHl vaut.

Bien que vous appeliez l'admirai d'Annebaut Vostre oncle ou vostre ayeul, que des princes de France, Des ducs et mareschaux soient de vostre alliance. Que vous soyez yssu d'une maison (f honneur, Que de tous les costez vous soyez grand seigneur; Quand Aimon ou Roger seroit vostre grand père, Si vostre ayeule estoit VEstoille Poussiniere, Quand vous seriez un roy, quand vous seriez sofy, De tous ces tiltres vains pour moy je dirois fy, Si vous n'aimiez l'honneur pardessus toutes choses, Et si vous ne cueilliez les vertus comme roses; Dans les difficultez si vous n'aviez la foy.

Si l'on ne vous tenoit bon serviteur de Roy,

Et si yostre prudence, au fait d'une ambassade,

N'avoit fait recognoistre à la France malade

Ce qu^un homme de bien, soit au prés ou au loing,

Quand il est employé, peut servir au besoing :

Car, durant tout le cours d'une fâcheuse guerre.

Vous avez destourné l'orage qu'Angleterre

Pouvoit verser sur elle en faveur des mutins.

Qui l'abboyent sans cesse ainsi que des mastins.

Qui forment sans subject tous jours plaintes nouvelles.

Et sous le nom de foy se montrent infidelles.

Pour asseurer l'Estat contre tous accidans.

Ce n'est assez d'avoir des Achilles dedans.

Mais il faut au dehors envoyer des Ulysses,

Qui sçachent mépriser les doux attraicts des Circes

Et les corruptions des princes estrangers;

Dont l'esprit clair voyant prévienne les dangers.

Evente les dessains, et, avec accortise,

Sçache mettre de l'eau dans un feu qu'on attise,

Dés le commencement, en donnant des advis;

Qui sçache comme il faut, en ses menus devis.

Ou lors qu'en plein Conseil on luy prête audiance.

Selon l'occasion user de l'éloquence.

Ménager son humeur, et, gardant le respect.

Tout voir et tout ouir sans se rendre suspect,

Ostez moy ces pedans qui n'ont qu'une posture.

Qui relèvent si fort de leur sotte nature

Qu'ils ne veulent en rien diminuer ses droits,

En dépit des boiteax qui veulent estre droits. Et marcher à beau pied quand la Cour est en housse. Qui avecque les dieux ne feroient pas carrousse, Qui n'ont jamais appris à rien dissimuler:

Moins qu' avecque les loups toujours il faut urler; Et qu'un train si réglé ne convient qu'à la beste^ Non à l'homnuy qui a la raison dans la teste, Qui doit s'accommoder aux lieux et aux saisons^ Imitant le soleil, qui, changeant ses maisons, Epand diversement icy bas sa lumière.

Il n'est pas artizan qui n'a qu'une manière^ Que Triboulet se tienne à son pais de Bloys^ Estant en Angleterre il faut vivre en Anglois^ En grave sénateur quand on est à Venise.

Bref, un ambassadeur doit estre homme de mise. Mais c'est assez parlé latin devant les clercs. Si en le descrivant nous âe sommes prou clers. Comte, ye suis (Fadvis que chacun vous tontemple^ Qui aux plus excellens pouvez servir d'exemple.

Je suis pourtant fasché que l'obligaiion Dont je yotts suis tenu semé f opinion Que tout ce mien discours ne soit qu'afféterie. Mon humeur ne cognait la vaine jfatterie.

Je di ce que je pense, et ne mets en escrii Que le vray dont se plaist un généreux esprit;. Je n'ay pas tant de soin de me rendre aggreable Que je veuille parer ma scène ^une fable;

Ma Muse ne fait pas des vers pour le loyer,

Encor que vous puissiez un beau labeur payer;

Je ne suis pas piqué d'une espérance vile,

Rien que vosîre valeur ne reveille mon style.

Ce que vous méritez, estant absent pour nous

En Visle où les moutons ne craignent point les loups.

Leurs ennemis jurez, où, franc de la misère.

Le berger amoureux caresse sa bergère,

bien heureux bergers, et plus heureux cent fois,

Selon mon jugement, que ne sont pas les roys.

Qui devr oient là changer leurs sceptres en houlettes,

Pour consacrer leurs jours aux douces amourettes !

Le magistrat fait voir, au train des actions. Si son homme est subject à quelques passions. Et si son habitude est vicieuse ou bonne, Tout ainsi que la base, eslevant la coulonne. Et V exposant aux yeux, fait que plus aisément Celuy qui la regarde en fait son jugement, Espluche ses raisons, examine son ordre^ Sur vos deportemens on ne sçauroit que mordre. On cognoissoit jadis les dieux à leur marcher, A la juste vizée on esprouve l'archer; Mais l'homme de vertu paroist en la pratique Et au doux maniment d^une charge publique.

Maintenant qu'il y a nombre de malcontans.

Que les meilleurs esprits deviennent charlatans, Que de foy, de devoir, qui sont choses divines.

On fait autant d' estât que de vieilles matines.

Que les cœurs sont vénaux et les affections,

Et qu'on n'en peut avoir qu'au prix des pensions,

Que le plus inutil prétend deux mille livres.

Bref, que les bonnes mœurs n'habitent plus qu'aux livres,

Que la foy est un monstre, on la doit bien chérir.

Sur tout ce que je di l'on peut bien enchérir.

Puisque, au lieu de proffit, en tout ce long voyage.

Vous avez employé plus que vosîre héritage

Ne vous peut rapporter par an de revenu.

Vous ne seriez plus tost en France revenu

Que le Roy, qui cognoist ceste grosse dépence

Faite pour son honneur, ne la vous recompense.

Il peut tout ce qu'il veut, et, en toute saison.

Son vouloir est submis au gré de sa raison.

Qui dit que, pour tenir toujours ses Estais calmes.

Et autour de ses lys faire croistre les palmes.

Il doit recompenser ceux qui l'ont mérité.

Qui ont fait recognoistre à la nécessité

Qu'ils ont le cœurfrançois, et que leur humeur franche,

Pour chose que ce soit, ne branle dans le manche.

Car, à dire le vray, les magnifiques dons

Qu'un roy faict avec chois encouragent les bons.

Conservent son Estât, ainsi que le supplice

Corrige les mauvais et chasse la malice.

Mais ce n'est pas icy qu'il faut philosofer.

Un ouvrage de prix on peut bien estofer

De pourpre, é^or, de scye; un discours satyrique. Dont le sens est commun et la veine publique, Sans grand occasion ne doit hausser son styl. Et mon esprit rfest pas si fœcond qu'eau du Nil; Ma fresle nef ne peut voguer que terre à terre; Je ne puis, quand je veux, concevoir un tonnerre. Faire naistre un déluge en despit de Vtris, Ny crier comme quand on trouvoit Osiris; Cest à faire à celuy qui, faute d'ordinaire.

Ne peut faire de vers s'il n'est pensionnaire. Non à moy, qui ne s'est autre chose promis Que le contentement d'honorer mes amis.

Je n'en prens q\^à mon aise, et mesure ma peine. Ma force et mon dessein au cours de mon haleine; j£ sçay combien mon feu peut durer de momens. Je doi à mon humeur mille remercimens, Qui me rend insensible aux désirs de la gloire, Et ne fait point de vœux au temple de Mémoire,

A MONSIEUR

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