LE PRESIDENT DE BELIEVRE
EXCUSEZ moy. Monsieur, si j'ose vous offrir Ces vers, que bien plus tost je ne devois soupir, A cause de leur styl, qui est tant soit peu rude, Voir jamais autre jour que celuy d'une estude. Un poète n'a pas la clef du sentiment ; La mouche de Phœbus régit son mouvement.
Ce feu, ceste fureur dont Pâme est échauffée, Qui tient comme un tyran la raison estouffée. Qui renverse nos cœurs et affole nos sens.
Tellement qu'on les doit déclarer innocens.
Puis qu'un si grand pouvoir à son gré les manie. Et que du fait d'autruy procède leur manie.
Les gousts sont differens ainsi que les palais. Mon SIEUR) fui entendez les raisons du Palais, Qui sçavez discerner le vray de Vapparence,
Et qui distribuez le droict à la balance.
Vrayement, pay bien pensé que, si je vous fai voir
Quelque œuvre mal basty soubs ombre de devoir y
Que vous me payerez d'un « Je vous remercie »,
Et que vous casserez les flustes de Marsie ;
Vous rirez de leurs sons afin de l'afliger.
Ce qu'il en fait pourtant, c'est pour vous obliger :
Car aux grandes vertus on rend les grands bornages,
Et les beaux, dit un Grec, veulent voir leurs images.
Les naïfves beautez résident ez esprits,
Dont les meilleurs portraicts sont les doctes escrits :
Car, en dépit du tans qui dévore l'ivoire.
Les marbres et le cuir, ils gardent la mémoire.
Les peintres d'apresent n'ont plus si bonne main
Ny telle invention qu'Aristide Thebain,
Qui, phœnix en son art, fit voir en ses peintures
Les sens et passions de toutes créatures,
De sorte qu'à sa toile, à son fresc, à son bois.
Si un menteur dit vray, ne manquoit que la voix.
Ces vieux Romains avoient un autel à la fièvre;
Moy, je veux faire icy le portraict de Believre,
Non que j'y sois porté de mesme affection :
On mesure l'effect avec l'intention.
Eux luy faisoient honneur pour flatter sa malice.
Je ne révère en vous qu'une entière justice
Qui les rigueurs du droict tempère d'équité.
Qu'une douceur de mœurs jointe à la gravité,
Qu'un sçavoir excellent ennemy d'asnerie,
Et qui mené la guerre à la chicanerie,
Aux délais superflus, aux fuites, aux longueurs,
Qui au cours des procès causent tant de langueurs,
Tant d'ennuis et de frais, qui vuident l'escarcelle,
Que bien souvent le jeu ne vaut pas la chandelle.
Le plus rusé plaideur, eut il les dieux amis.
N'en retire jamais tout ce qu'il y a mis,
Moy, qui si gentiment la matière examine,
Ay, comme chacun sçait, passé par Vestamine :
Non que de mon humeur je sois homme de plet.
Mais on purge le corps quand il est trop replet.
Si un faquin m'attaque, il faut que je me rende.
Que j'en sois à quia, ou que je me défende.
Jamais en mes procès je ne suis demandeur;
La malice du temps en veut à ma candeur.
C'est un malheur pour moy que tous jours on m'ajourne.
Et n'est point question d'un remuement de tourne,
Ny d'avoir occupé la terre d'un mineur ,
Encor moins s'agit il de quelque point d'honneur,
Ny de crimes commis en exerçant ma charge :
De tels cas. Dieu mercy! le monde ne me charge.
On me traduict pourtant ainsi qu'un charlatan.
On me fait des procès dessus des nies d'antan.
Sur le point d'une eguille ou sur une chymere.
Si je n'avois un peu bouquiné mon Homère,
Qui monstre comme on vit icy et à Paris,
Sous les deportemens d' Hélène et de Paris, Que la vie n'est rien qu'une grande Iliade, Que la plus part des gens ont la teste malade,^ Que celuy qui fait mal croit pourtant faire bien, Que le plus scélérat se dit homme de bien.
Je serois ja gasté; toutes les calomnies,' Exploits, commissions, et ces querimonies, M'auroient, comme limiers, tirasse de façon Que ma muse en auroit oublié sa chanson.
Ma foy, j*ay résolu de chatouiller mes peines^ Pour adoucir la mer des sottises humaines.
Excuser les deffaux et la meschanceté, Et ne mettre tous jours le droict de mon costé.. Il faut quitter du sien, on ne sçauroit qu'y faire. Et, comme son argent, ménager sa cholere.
Ménager son dépit; on n'y fourniroit pas.
Trop de pipeurs avec, de larrons, d'hipocrites. Qui au temple et ailleurs contrefont les hermites. Trop de presteurs soubs gage, et trop de patelins* La franchise régna du tans des paladins, Et la simplicité ne trouve plus de place;.
Mais la pauvre science est plus froide que g^ace; Soit dedans une chaire ou dedans un parquet.
On ne fait plus d' estât que d'un joli caquet, On faict trafic par tout de la cajolerie, Cest à la cour des rois la bonne mercerie.
Et du plus prompt débit. Qui ne sçait cajoller, Faire le complaisant, mentir et enjôler; Qui ne sçait à propos inventer des nouvelles, Aux plus grandes laideurs dire qu'elles sont belles, Qu'elles bruslent les cœurs du feu de Cupidon; Qui ne sçait accointer jEnée avec Didon, Qui ne sçait haranguer pour avoir la lipée.
Qui ne sçait comme on prend les sots à la pipée, Qui ne sçait ses discours rendre doux comme miel. Et se qualifier cousin de l'Arc-en-Ciel, Dire que ses ayeuls sontyssus d^ une fée.
Que l'on passe en valeur le bon fils de Pelée, Et puis, au bout du conte, avec un doux souris. Maudire la fortune et tous ses favoris, Que l'on ne cognoissoit il y cb trois semaines. Alléguer là dessus les histoires romaines.
Faire comparaison des Inès à Sejan, A la Cour de Jésus de S. Pierre à S. Jean; Qui d'affaires d'Estat ne grabele et ne juge. Qui ne parle de tout plus viste qu^un déluge. Qui n'est poudré, musqué, qui n'est pront au devis. Qui à gauche ou à droit ne donne des advis.
Qui n'aide à tost mourir à la France mourante; Qui ne sçait comme on met un pucelage en vente. S'acquérir du crédit sur un bon créancier, Estre premier commis du plus grand financier ; Qui ne sçait ce que c'est que de ferrer la mule,
Plaider effrontément encontre sa cedule;
Qui ne sçait faire choir le sort sur Mathias,
Et bailler à tous coups du galimathias,
Former un incident sur oiiy ou sur voire;
Qui n'oze seulement dire : « La pie est noire »,
Humble et respectueux à un plus grand que soy.
Son esprit pour la Cour n'est pas de bon aloy;
Il est bon à planter des chous en son village.
Mais c'est trop sermoné sur un mesme passage,
Moy je ne daignerois m'en lever plus matin.
Si un homme icy bas n'est amy du destin,
S'il n'est né sous l'aspect d'une bonne planette.
Et, fut il fils unique, ainsi que Gaudinette,
Fut il la vertu mesme et la perfection,
Si n'aura-f il jamais aucune pension;
Il n'aura que des poux, des clous, ou de la gale.
Il sera plus chagrin qu'un rat dans une maie.
A quiconque a beau pied n'eschet pas beau soulier.
Avoit'On jamais veu le fils d'un chancelier
Se donner au public, fatiguer et paroistre,
Affin de témoigner et de faire cognoistre
Que vous estiez entré dans le temple d'honneur
Par celuy de vertu, et non par la faveur?
Au moins si ce n'estoit par celle des Charités,
Qui toutes trois. Monsieur, caressent vos mérites.
Accompagnent vos pas, amoureuses de vous,
Jusques à tant qu'un jour, en dépit des jaloux,
Elles VOUS ayent mis au banc de vostre père.
Le Ciel à leurs désirs, favorable, obtempère. Rien ne peut arrester le cours de vos desseins, Je m'en rapporte bien aux jugemens plus sains. Vous estes assisté d'un si puissant génie Que, sans vous obliger à la cérémonie.
Au dol, à la finesse, auxfadeses de court.
Vous pouvez réussir par un chemin plus court. Cest trop parlé de vous, j'ay peur de faire dire Que cecy soit une hymne au lieu d'une satyre. Je cognois bien ma force et n'entreprens jamais, Pour ne pas demeurer accablé sous le fais.
Œuvre qui la surpasse; et d'ailleurs je regrate. Je remasche souvent les faits du bon Socrate, Car j'ayme à feuilleter son escholier Platon. Un jour, allant souper chez le bel Agathon, « // luy faut ressembler », dit ce grand personnage. Il prit des souliers neufs et lava son visage : D'où vient ce quolibet : le beau va chez le beau. Encor que le matin je n'habille qu'un veau.
Que ma teste soit vuide et ma plume légère, J'honore fort les grands, et, si je considère Qu'il ne les faut loiier que de bonne façon.
Assez rustic d'ailleurs, je sçay cette leçon. Comme aussi qu'autrefois le monarque Alexandre, Par un edict 'exprés, s'advisa de défendre A tous peintres d'alors de faire son portraict.
Fors au brave Appelles, dont il aima le traict; Si je vous ay touché, recevez mon excuse :
Opposant vos vertus aux vices que j'accuse, Aux mœurs et aux façons de ce siècle brutal, J'ay creu, monstrant le bien, faire haïr le mal.
La bonne République est meslée de toutes, Dedans une forest y a diverses routes :
La satyre n'est rien qu'une grande forest.
Qu'un miroir dans lequel on voit ce que l'on est. Où avecque licence, au devoir limitée.
Nature variable est au vif imitée.
C'est un jardin de fleurs, on y recueille aussi Les roses, les œillets, les lys et le soucy.
Symboles des ennuys, des craintes, de la joye. Soubs les contes du temps de ma commère l'oye. Elle met tous les morts sous un fidelion ; Le chien, qui n'en peut mes, bat devant le don; Elle taille en plain drap et se donne carrière; Tout ce que l'homme fait est sa propre matière; Sous le nom d'un qui dort dedans sainct Innocent, Elle drappe un qui vit, punais s'il ne le sent. Ce n'est pas d'aujourd'huyque l'on fait des blasphèmes; On trouveroit encor chez nous des Polyphemes, Des Gracques, des Verres, des Claudes, des larrons. Force Catilinas, mais peu de Cicerons.
Nous pouvons enfiler en mesme patinostre Les tans du roy Artus, du roy.Jan, et le nostre;
On ne sçauroit faillir, tout se rapportera, Puisque ce qui se fit se fait et se fera.
Les vices régneront en ce monde oà nous sommes Tandis qu'il y aura des femmes et des hommes.