‹ Premières satires de DulorensChapitre 31 sur 40 · A MONSIEUR BATAILLE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BATAILLE

BATAILLE, l'amitié qu'à bon droictje vous porte M'a remis en vigueur, car la Muse estoit morte; Je m'estois conseillé de ne me plus fâcher, Et j'avois résolu de ne les pins prêcher, - Les hommes de ce tans, aussi profés aux vices Et aux mauvaises mœurs comme aux vertus novices. Pour voir si, leur mettant la bride sur le col. Ils changeroient de train. On chante par bémol. Quand l'air ne réussit en la clef de nature.

On semé tous les jours les bleds à l'advanture. Peut estre, mon amy, que presser les esprits, Et courre sans pitié le mal comme un loup gris. Qu'au lieu de le guérir, tel remède l'irrite. Lorsque le parler nuict, le silence proffite. Et d'ailleurs le cœur dit pour son propre interest, Il crie incessamment à chacun ce qu'il est; Nos penser s, nos remors, sont les verges divines; Nos plaisirs soucieux couchent sur les espines.

Monstrons nous bien contens, bien gays et bien hardis ;

Nous faisons nostre enfer dans nosîre paradis.

Durant que l'appétit sur la raison domine.

Nous avons mauvais jeu et faisons bonne mine,

Tristes par le dedans, enjouez au dehors,

A cause des procès de l'esprit et du corps.

Il est vray que souvent on lit sur nos visages,

Qui sont de nos esprits les plus vives images.

Tout ce qui les travaille, et les ronge et les mord.

Ainsi tacitement ils advoûent leur tort.

La face du méchant est maigre, etique et fade;

Il ne peut plus celer que son ame est malade,

Il ne ravasse plus que gibets et corbeaus.

La vertu a bon taint, et si fait les corps beaus.

Il ne seroit besoin de parler ny d'écrire.

Tout le monde n'est rien qu'une grande satyre, Oà chaque créature est posée en son lieu.

Entre les animaux Vhomme est un petit Dieu.

Ils luy rendent l'honneur, ils luy portent l'hommage. Raison pour preciput luy escheut en partage.

Toute chose icy bas se range à son devoir, Et luy seul manque au sien, le fait il pas bon voir ^ Le fait il pas bon voir, cet ingrat trouble feste, A cause de ce point au dessous de la beste, Pensant se rehausser avecque son orgueil.

Comme si l'on voyoit Tours devenu Bourgueil^

Ainsi comme l'on vit, ce n'est pas vivre en homme.

J'approuve les pardons qu'on envoyé de Rome, Car je suis caîholic plein de simplicité, Ennemy capital de tant de vanité.

De faste, de sottize, et de tant de fumée.

Je sens d'un fier courroux mes veines allumées Contre tous les discours et tous les entretiens Dont usent ces mignons qui se disent chrétiens, Qui craignent aussi peu enfer que purgatoire, Au lieu de méditer qui s'amuzent à boire.

Qui font du jour la nuit et de la nuit le jour, Qui croyent que jurer c'est estre homme de cour. Qui font autant de cas d*un sçavant que d^un asne. Qui un peu trop matin vont réveiller Diane : Importuns Orions qui n'aiment que les bois, Qui chassent sans rêver que la chasse a des loix. Que les nobles jadis prindrent cet exercice Pour se duire à la guerre et s'éloigner du vice. Contre ces fanfarons aussi hauts que cyprès, Happelourdes^ butors, qu'il ne faut voir de prés Pour ne les trouver laids, non plus que des peintures. Qui n'observent ny tons, ny règles, ny mesures. En leurs deportemens rudes et mal courtois, Jefay, quand je les voy, le signe de la croix. S'il est vray que nostre ame est nombre et armonie, Vous devez bien fuir leur triste compagnie.

Qui ne faites estât que de parfaicts accords, Pour ce qu'ils sont pestris à l'esprit comme au corps;

Et rCest rien si contraire à la douce musique,

Qui rejouyt les bons, que leur trempe rustique.

J'en veux aux mercadans qui ne font que mentir,

Et à ces courtisans qui veulent trop sentir;

J'en veux à ces prélats qui quittent leurs églises.

Aux avares baillifs qui font tant de remises,

Et salent leurs dictons avec un tel excès

Que misère est icy compagne de procès,

Moy qui suis du métier, devrois-je point m'en taire i^

Je veux un de ces jours mettre par inventaire

Leurs péchez et les miens, pour nous rendre honteux;

Il ne fait guère bon clocher devant boiteux.

0! qu'il m'est bien permis de me faire de f este!

Thevet ne vit jamais une si grosse beste,

Un esprit si perclus, un si gros animal.

Que celuy qui prétend me convaincre de mal.

Pour ce que je me couche en ce joly grimoire ;

Il croit pourtant avoir assez belle entendoire.

Aussi fait bien Turpin, qui s'est trop haut monté.

Pensant que le bon sens suivit la qualité.

Tout ainsi que le cens suit tousjours l'héritage.

A luy le deshonneur, et à nous le dommage.

Les asnes aujourd'huy ne sont plus au moulin. Nos Mydas sont garnis chacun d'un beau béguin; Je ne le di qu'à toy, livret, ne le publie :

Tout le globe terrestre est celuy d^Arcadie.

Ce siècle est merveilleux qui d'un docte rieur,

D'un valet, éPun bouffon, sçait faire un gras prieur;

Et, pour mieux témoigner qu'il hait l'ingratitude.

Il paye en biens sacrez la longue servitude,

La grandeur a ses droicts, et si n'a jamais tort.

On pèche seurement tandis que Dieu s'endort.

Il n'est que d'attraper des terres de l'Eglise;

Un chacun fait traiter son ulcère à sa guise.

Les petits néanmoins en font difficulté.

Ils apprestent à rire aux gens de qualité.

Qui, francs de tout scrupule, en fondent leurs cuisines,

Leurs carrosses, leur train, leurs pompes et leurs mines.

Que le bien est plaisant qui rient sans travailler!

Qu'un renard est ravi qui trouve un poulailler!

Tout le monde est banquier, tout le monde traffique.

Conscience devient une femme publique.

Qui porte ses désirs au profit seulement.

Sauf à plaider sa cause au bout du jugement.

Où elle alléguera des raisons assez vives.

Entre autres qu'elle suit les vieilles traditives.

Et l'usage commun, que ce n'est d'aujourd'huy

Que les jeunes amans foulent les licts d'autruy.

Que l'ambition règne, et le luxe et l'usure.

Que qui peut renoncer bien tost à la peinture

Pour vaquer au salut fait sagement; mais quoy!

La nature souvent est contraire à la loi.

Et que diront nos gens qui ramènent Sodome,

Après avoir payé tant de vœux à Saint Cosme,

Ces infâmes pedans qui corrompent les mœurs.

Qui font tomber lesfruicts encor qu'ils ne soient meurs.

Et Macette qui fait son traffic X V église.

Où sous un saint habit la fraude se déguise?

Car Peglise est aux bons le lieu de Voraison,

Le séjour du respect, la cœleste maison.

Aux mechans un bordel, un hostel de Bourgongne,

Ainsi comme il entend chacun en taille et rogne.

Ces vandangeurs d'Estat, la fable des voisins.

Qui ont incontinent coupé ceps et raisins.

Et, au lieu de faucher ce beau pré, qui le fouillent

Pour le rendre steril, et ceux qui leurs mains souillent

Du sang des innocens en diverses façons.

Ceux de qui les propos ne sont que hameçons.

Ces pipeurs, ces caphars, 'de qui la face blesme

Représente la mort, si ce n'est elle mesme.

Qui dissimulent tout et qui n'ont rien de franc,

Qui aux despens du Ciel veulent venir à rang,

Qui n'ont aucun soucy de la vie éternelle.

Bien qu'ils ayent desja le pié dans la nacelle.

Qui sont bien résolus de mourir à la Cour,

Qui ayment plus l'argent que l'œil n'ayme le jour,

La Muse en cet endroict n'est point passionnée.

Mais je ne voudrois point suivre leur destinée.

Sermoner de la sorte ^ et fusse je sçavant, Il ne faut pas douter que c'tst battre le vant. Que c'est semer du sel, que c'est faire la beste.

Si fesîois plus discret ou maisîre de ma teste^ Je verrais tout passer que je n'en dirois rien. Car, selon mon advis, le monde est Jean de bien. Qu^on ne me prenne pas pour un homme fantasque, Qui au lieu de bonnet chausse la nuict un casque; Je suis bon compagnon et de tous bons accors. Mais favois tant soit peu de graine dans le corps. Chacun selon son gré se purge et se décharge. Quant j'ay l'esprit lassé du travail de ma charge, D'escouter, de juger, de donner des deffaux, Je me mets à rêver sur mes propres deffaux.

Et puis, avec dessein d'en faire pénitence.

Je les recruble icy parmy ceux de la France.

Cognoisse qui voudra ce qui luy appartient, A mon petit esgard je sçay où il m'en tient ; Meu de sainte fureur, je peins ainsi les crimes : Non que de mes couleurs je fasse des maximes; Mes pensers, comme oiseaux, volent de tous costez, Pour voir s'ils trouveront quelques moynes bottez. Car à ces nouveaux cas je reprens mon haleine. Et aux subjects communs je suis plus mol que laine ; Mais tous s'en vont communs, amy, je le prevoi, Et les cas reservez vont le chemin du Roy.

Il faut céder au mal et luy prester l'espaule, S'il ressemble au noyer, qui, tant plus on le gaule. Tant plus est de rapport. Qui pourroit, c'est bien dict; Moy, qui suis libertin, j'ayme le contredit.

Quand l'appétit me vient, pour Vappaiser je mange, Et moy de me gratter si tost qu'il me démange. Je ne me promets pas de reformer la Cour, On prendroit aussi tost les lièvres au tambour; Mais si Denyse, à qui ma plume fait tant guerre. Qui a les yeux au ciel et le cul contre terre. Veut changer de méthode et pleurer ses péchez, Ny les anges ny moy n'en serons pas faschez.

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