LIEUTENANT CIVIL
LAISSONS là les secrets de haute astronomie, Considérons un peu la physionomie; Nous y sommes tenus, puisque Dieu en leurs mains A bien voulu marquer les œuvres des humains, Afin que chacun d'eux, les prévoyant, évite Son malheur advenir par une sage fuite.
Que sert de se flatter au regard de nos corps? Ils ont beaucoup de traicts pareils à ceux des porcs, Des chiens, des chats, des loups, des renars et des aigles : D'où vient que parmy nous il y a des espiègles, Panurges, affronteurs, ainsi que des Catons, Believres et Janins, Socrates et Platons; Et, comme nous voyons, sans plus grandes enquestes. Les naturels instincts et-mouvemens des'bestes Se porter règlement à certaine action, Ainsi l'homme qui naisî de conformation
Ressemblant à quelcune, et en porte Vimage
Sur ses pieds, sur ses bras ou bien sur son visage.
Si elle est furieuse, il sera furieux;
Si elle soucieuse, il sera soucieux,
Pierre est un vray renard : voyez sa teste rousse,
Son port, son doux maintien et sa barbe de mousse;
Voyez comme il sçait bien les gens amadouer,
Comme ce qv^il a dit il sçait desadvouer
S'il craint que son amy le somme en garandie:
Aussi tient on qu'il est de basse Normandie.
Encor qu'en tous climats naissent des gens de bien,
Si un homme est Normant, on croit qu'il ne vaut rien.
L'argument passeroit avec des lavandières :
Car que vaudrois je moy, qui suis né des lisières?
Guillaume, son voisin, a la teste d'un chien;
Il attend, il entend si quelcun luy dit : Tien;
Il abboye sans cesse, et si pince sans rire ;
A toute impression son esprit est de cire.
Il a le nez au vent, et se paist de faux bruict.
Il juge le procès avant qu'il soit instruict.
Si l'on doute d'un tel s^il preste argent sous gage.
Ou de cest escuyer s'il a bien du courage.
Il tranche au mesme tans, pour vuider le débat.
Qu'il fit la cane un jour, sur le point du combat.
S'il a belle audience, il fait un long préface
Pour vous justifier qu'il ne tient que de race,
Offrant de ce qu'il dit bailler certificat,
Car il glose tousjours sur le Magnificat,
Luy faut il pardonner, s'il pèche par nature,
Que Socrate changea par bonne nourriture?
La rigueur de son tainty son regard de taureau.
Le faisoient estimer un pillier de bordeau ;
Bref, sa complexion estoit toute malade.
Il se levoit pourtant d! auprès d'Alcibiade
De la mesme façon qu'il s'y estoit couché,
Et pour rien n'eut voulu le prier du péché.
Le chrestien du jourd'huy sa passion confirme.
Disant : « L'esprit est prompt, mais la chair est infirme »,
Qu'il appartient de rire à ceux qui sont bien nez.
Et que les amoureux ne seront pas damnez ;
Que l'Apostre sainct Paul est en ce lieu trop rude.
Qu'il est trop malaisé d'oster une habitude
Qui naist de la semence ou du puissant destin.
Que c'est où bien souvent raison perd son latin,
La Cour de ces discours son cerveau n'alambique.
Où parler contre amour est marque d'heretique.
Non fait pas ce monsieur qui chérit tant son mal,
A cause que la femme est un bel animal.
Qui fut, comme il dormoit, tiré des flancs de l'homme;
Mais n'auroit il point fait quelque voyage à Rome,
D'où ne revient cheval qui ne change de train ?
Luy ressemble au cheval, qui ne masche sonfrain.
Sur loy ny sur canon, décret ou clémentine,
Hannissant tout le jour après une voisine;
Son caprice V emporte y il est dur à Vespron;
Son ame est une nef qui vogue sans patron^
A la mercy des vens, des flots, de la tourmente y
Rien ne luy est si doux que ce qui le tourmente.
Moy, s'il estoit permis en public se fesser,
J'ozerois bien icy mon humeur confesser;
Mais, sans passer plus outre, on me peut bien entendre :
Jamais les traicts d'Amour n'ont trouvé cœur si tendre
Que le mien en jeunesse, et à présent encor,
Tantost celuy de plomb et tantost celuy d'or,
Baste si je n'estois affligé dPune instance.
Si du péché d'autruy ne faisois penitance.
Si, depuis quelques jours, celle dont la laideur
Dés la première veu'é à la Cour a fait peur
N'osoit pas soustenir, tant elle est abusée.
Que je la dois payer, puisque je l'ay baisée.
Sur sa defformité j'espère neantmoins
Qu'on ne la croira pas, eut elle des témoins ;
Qu'on dira que sa plainte est une pure fable.
Et qu'en tout et par tout elle est non recevable.
Mais aux premiers propos, de grâce, retournons.
Et, s'il vous plaist. Monsieur, regardez nos Memnons,
Qui, trop subjects au gain, n'ouvrent jamais la bouche
Si d'escus au soleil le rayon ne les touche.
Fusse pour une veufve ou pour un orfelin.
Voire fut il yssa de Charles du Moulin,
Le pain quotidian de tous ces pragmatiques.
Considérons un peu, sur nos mathematiqueSy Sous quel astre ils sont nez, et à quel animal Ils peuvent ressembler, eux qui sont bons au mal. Qui tremblent de frayeur de perdre leur prattique, A qui tout point de droict semble problématique . Leur conscience appelle, à chaque différant, Soit à tort ou à droict, les juges à garant.
Mercure les domine, et ces poltrons bravaches, CesplaisansJacquemars qui font laguerre aux vaches; Mais la vierge Erigon ces grands orateurs fit Curieux de l'honneur plustost que du proffit. Avisez bien, leurs mains sont de vieux loups les pâtes, Ils ont des yeux de linx à cotter jours et dates, Pourveu, comme il est dit, qu'on leur face voir cler. De mesme paste est fait maistre Simon leur cler. Comme aussi l'usurier qui, prêtant sa finance. Ne craint pas d'excéder le taux de l'ordonnance, Tyran de son déteur, qui n'ose sonner mot.
Et durant le contract tremble comme un marmot. Jamais il n'est content; voyez sa face etique. Son œil creux, son corps maigre, et sa soif d'ydropique En matière d'argent, dont jamais n'eut assez, il met l'usure au rang despecKez effacez.
Son Dieu, sa loy, son tout, c'est l'or et la monnoye; Il a l'ongle crochu comme un oyseau de proye : Vous aussi qui tenez pour article de foy Qu'on gaigne les pardons à dérober le Roy;
Et ces banqueroutiers, ces voleurs qu'il faut pendre, Et ces rats de grenier, qui ont appris d'attendre Que la famine vienne, et font vœu, ce dit on. Que bien tost à Paris on trouve le pain bon.
Un d'eux par chacun an tué plus de personnes Qu'un jeune médecin en deux ou trois autonnes, Qi^un advocat ne perd de causes en six ans.
Que Janne cet hyver n'a veu de courtisans.
Il a les mœurs de chat, le minois, ou je meure. Ce tuteur effronté qui produit sa mineure.
Et, toutes ses façons sucer ant d'un doux sousris. Vous diriez proprement qi^il guette la souris. Il est tout tel qu'il faut en ce siècle perfide. Où c'est le grand deffaut d'avoir l'ame candide. Selon les gens, les lieux, il se faut refformer, Et aux humeurs d'autruy les nostres conformer, Avoir à ses desseins la volonté portée.
Bref, en tout et par tout se montrer un Protée, Avec François François, avec Bretons Breton; Les modes sont divers, il faut changer de ton. Le monde est un pays où l'onfaict la musique; Qui ne sçait son métier, qu'il ferme sa boutique, Lucidor, qui veut vivre en toute liberté, Tousjours un, tousjours luy, n'y a pas bien chanté. Voyez un peu son nex, ses yeux, sa chevelure : Du généreux lyon il porte la figure; D'avoir hanté Paris il est mauvais marchant.
Un lion ne peut pas faire le chien couchanty Et c'est pourtant la beste à qui la Cour ressemble. Sans fard ny passion, j'en dy ce qui m'en semble. C'est pourquoy, de par Dieu, je garde la maison. Qu'on die si l'on veut que je tiens de l'oison. Qu'on die que je tiens de la cane petiere.
Si fait bien Marion, qui ne chet qu'en arrière, Plus légère d'esprit que n'est un papillon ; Docte à mesler le blanc avec le vermillon.
Des poudres, des parfums, des eaus, sçait la finesse. Qui peuvent redonner aux vieilles la jeunesse. Et retendre les peaus d'un ventre rissolé; Qui mainte fille, femme, a ja repucelé.
Qui replante un dentier avec tant d'industrie Qu'on peut mascher dessus le beurre et la bouillie; Et autre chose et tout, ce n'est mon interest. Puis qu'il en faut parler, je di ce qui en est; Nous devons à son art ces perles bien rangées. Les beautez de Paris luy sont fort obligées.
La Medée de Cour, la sorcière qui l'oint Pour aller au Sabat, la cognoissez vous pointa C'est dedans son tripot, ou plus tost ses echoles, Que se font aujourd'huy les meilleures bricoles. C'est beaucoup de sentir, à mon tempérament.
Que ce grand air de Cour n'est pas mon élément. Je suis né soubs l'aspect des estoilles Pleyades, J'en suis pour les livrets, j'aime les pourmenades.
fay le nez aquilin^ qui me fait un raillardy Mais pourtant en discours je ne suis pas gaillard, Ety quand d^un peu d'aigreur mes vers je synapize. Je n'en veux pas aux sots, j'en veux à la sottize. Si quelcun veut glozer sur mes comparaisons, J'ay dequoy le payer de fort bonnes raisons; S'il ne veut recevoir de moy cette monnoye, Des lors comme à présent je le tiens un Bridoye. Les raisons, dit un Grec, il faut bien recevoir, Et doivent entre nous un grand crédit avoir; C'est le divin outil dont tous les hommes usent. Qui, comme habits d'acteurs, en s'en aidantnes'uzent; Comment, veu qu'elles ont aujoud'huy tant de cours. Que le monde pervers les met à tous les jours. Qu'on s'en sert à Genève aussi bien qu'en Sorbonne, Que le vice est proneur, que la fraude raisonne. Qu'au traffic, au barreau, l'on se fonde en raison, Que la philosophie en fait sa venaison.
Que Macette s'en sert, qui, de fil en eguille, Sçait venir à son but, quand elle dit : a Ma fille. Ce n'est pas la raison qu'une telle beauté.
Faute de beaus habits, vive en l'obscurité.
Si vous n'avez dequoy, ne soyez plus revesche. Quittez ce point (f honneur qui les esprits empesche. Les bride et les retient, et qui n'est rien au fond. Regardez bien plus tost ce que l'es autres font. Ma fille, croyez moy, permettez qu'on vous voye.
Si VOUS voulez changer vostre tstamine en soye,
Faites traffic des yeux, êî troquez aux amans
Vos regards, vos baisers, avec des diamans.
Vendez à purs deniers ce joly pucellage,
Et ne le donnez pas comme on fait au village.
C'est assez fait la chaste, escoutez la raison;
Les fruicts sont bien meilleurs qu'on recueille en saison. »
Mais que jugeriez vous de ces dames romaines,
Subjettes comme nous aux passions humaines.
Et, bien plus qu'à nulle autre, à celles de l'amour.
Qui ne sortoient jamais, soit de nuict, soit de jour.
Sans porter ces discours de Platon fantastique,
Oà il forme à son goust une autre Republique,
Affin de faire voir à leurs maris cocus.
S'ils s'en formalisoient, qu'ils estoient des Jan eus
De mettre un coup d'Estat au rang des infortunes,
Veu qu'un législateur fait les femmes communes,
Donques la raison est un baston à deux bouts.
Dont jouent icy bas les sages et les fous.
Or la Nature entre eux fit un joly partage:
Le sage se croit fou, et le fou se croit sage.
Si le bien et le mal gist en opinion.
On voit de quel coté tombe la lésion.
L'un se paist des horreurs de la melancholie,
L'autre à rien ne se plaist qu'à faire chère lie;
L'un est seulet, pensif, taciturne, escorné.
Comme si à jeusner il estoit condamné;
V autre, joyeux et gay, ne demande qu'à rire, Et quitte au Palatin ses droicts dessus l'Empire. Le vray sage pourtant doit sentir ce qu'il est. Ne pouvant sur ce point cotter mon interest.
J'en prens acte, et à vous, que si sage on repute, Avec raison. Monsieur, j'en remets la dispute.