LE PRESIDENT DE MESMES
ENCOR une et puis plus, pour faire la vingtaine. J'apperçoy maintenant que c'est chose certaine Que faire vers y ou non, ne dépend pas de nous; Que, quand on nous auroit embrassé les genous, Nous ne pourrions tirer de nos fantasques testes Ces mots qui dans un livre expriment des tempestes, Encores moins ceux là qui peuvent animer, Tant ils sont emmiellez, les dames à aimer.
Et transmuer en feux leurs glaces desdaigneuses. Qui leur donnent la fièvre et les rendent rêveuses. Il faut que nous soyons de nous mesme en humeur; Que nostre sang s^eschauffe, et qu'il y ait rumeur Au fond de nos esprits; qu'une force divine Trouble la fantaisie, ainsi que la piscine Qui donna guerison au vieux paralytic.
C'est un bon médecin qu'un homme satyric.
Lors que, sans passion, par voye légitime.
A la mode d* Horace il sçait toucher un crime, Juvenal est trop aspre, et si nomme les gens; Perse fait plus de peur que quatorze sergens; Renier coule assez bien, si les eaux estoient pures ; Sigognes est parfaict à dire des injures, A dechifrer des nez, des yeux, des vieux manteaux. Et ses vers en tel cas sont des coups de marteaux. Sur le dos malautru de ceux qu'il veut maudire. Il a laissé le bon, et a chassé le pire.
Car il faut s'exercer sur les esprits malins. Et laisser là les nez, camus ou aquilins, Laisser là les bossus, les boiteux et leurs hanches. Approuver un pourpoint pourveu qu'il ait deux manches. *Ny le corps, ny l'habit, les courts ny longs cheveux. Ne font le moine icy, mais la vie et les vœux. Il ne faut s' amuser aux vaines bagatelles.
La prodigue coquette a le cœur aux dantelles, Et au cher point coupé; si son triple collet N'en est accommodé, croit que son corps est let. Madamoiselle, quoy! elle est désespérée
L'autre tasche à couvrir sa laideur d'affiquets;
Ses bras, son maigre sain, sont chargez de bouquets.
Comme au jour de safeste un baston de village.
A ce soin d'agréer compensez le visage.
Les hommes sont ornez de riches passemens,
Et ne sont scrupuleux de faire faux sermens.
OUy si la preuve m est tant soif peu màlaizée, De nier un depost; leur langue est toute uzée A force d'affirmer qu'ils sont vos bons amis; Mais, si quelque secret vous leur avez commis. Vous estes asseurez qt^ils vous tiendront en bride. Au reste, leur nature est grandement timide.
Quand il est question d'obliger un amy, Ils n'auront pas un sou jusqu'à la Sainct Remy : S'il faut prester argent, leurs debteurs ont ce terme. Les autres S. Martin, qui ont leurs biens à ferme. Plus constans que rochers en la prospérité.
L'amitié se mesure avec l'utilité.
Avec les passetemps et la bouffonnerie.
Le monde, à dire vray, n'est qu'une momerie.
Un jeu de tirelaisse, oà les simples esprits. Qui vont leur grand chemin, le plus souvent sont pris. 'L'honneur est unfantosme, et la foy est un leurre; Nous faisons la plus part à Dieu barbe de feurre. Faire profit de tout, c'est le vieux quolibet; Qui ne le croit d'enfer qu'il s'en aille au gibet. Nostre religion ne sert plus que d'un masque. Sous lequel à présent se fait maint tour de basque. La malice du temps adjouste aux sept péchez ; Les pauvres confesseurs y sont bien empeschez, Pource qu*à nouveau mal nouvelle pénitence.
On va reimprimer les cas de conscience.
Et dit on qu'ils seront aussi gros cette fois,
Ou bien peu s'en faudra, que Plutarque en français .
Vaîheiste y lira ses maies, advantures,
Les greffiers y verront leurs chères escritures,
Ils contiendront les coups des braves financiers,
Et les tours du baston de tous les officiers;
La peine des menteurs qui pensent faire accroire,
A force de jurer, que la neige soit noire;
Des princes qui, au lieu de donner le repos
Et Vaize à leurs sujects, les surchargent d*impos.
De tailles et tribus, si bien que leur échine
Ployé comme le bois d'une foible machine;
Des femmes qui auront, en faveur d'un amy,
Hasté par le poison le trespas d'un mary;
Des prestres indevots qui n'auront dit leurs heures.
Et des banqueroutiers qui changent leurs demeures;
Des devins, des sorciers et des magiciens.
Des mauvais médecins et des pharmaciens ;
De toy, tuteur suspect, qui d'un pupil te joués
Et de son revenu te donnes par les joues.
Nos cœurs et nos pensers demeurent arrestez Aux plaisirs qu'à nos sens donnent les vanitez; Les tourmens que l'on dit attendre en l'autre monde Ceux dont l'impiété sur l'incertain se fonde Sont creus ainsi qu'on croit ce qui ne touche point. Comme qu'auprès du ciel la terre n'est qu'un point. On les voit de si loing que l'œil en perspective, J'entens l'œil de l'esprit, jusques à eux n'arrive.
Par ce brave moyen le corps d'un éléphant
Ne paroist qu'un ciron ; en fin c'est jeu ^enfant
Que nostre opinion, qui se borne à son aize,
Qui brille et qui tressaut comme l'eau sur la braize.
Nos désirs sont fiévreux, et nostre volonté
Se tourne tantost d'un, tantost d'autre costé.
Aujour^huy plus dévots que chartreux ou qu'ermites,
Nous sommes bien faschez quand matines sont dites,
Et nos cœurs penitans ne respirent que Dieu;
Nos corps mortifiez ne se plaisent en lieu.
Tant qu'ils sont à l'église, où nous rions aux anges,
Qui sont bien estonnez de nos façons estr anges,
Que nous n'ayons point pœur de ces feux éternels.
Jean, dés le lendemain, va dans tous les bordels.
Il r^est pas si souvent chez luy qu'à la taverne.
Ou avec un Aterge il boit à la moderne;
Aux putains et au vin il a mis son penser.
Son oncle est résolu de ne l'en plus tenser;
Aussi bien ne fait il que s'y rompre la teste :
Qui pourroit arr ester le cours d'une tempeste?
Tout rassoté qu'il est, il fait de l'entendu.
Son lit exécuté nagueresfut vendu;
Le ser géant effronté, quand ce vint aux custodes.
Fit un cri qu'on ouït là bas aux antipodes.
Bien qu^il soit tous les jours de ses voisins mocqué.
Que de mille brocards il se voye attaqué,
Il n'en fait pas semblant, il s^y rend insensible,
// dit que p0ur bien rire on n'offense la Bible :
Car il est un peu clerc, mais il n'admise bien
Qu'il ne sera qu'un sot quand il n'aura plus rien.
S'il estoit marié, ce seroit encor' pire;
Chacun cognoist assez l'humeur du jeune sire.
Qui pour boire et jouer néglige son tra^.
Laisse mère et petis affamez en leur me.
Dieu! quelle sottise! A ces prodigues pères
Que les loys du pays ne sont elles sévères!
On leur devroit au moins, comme on fait aux mineurs,
A faute de bon sens, créer des curateurs :
Car c'est tuer soy mesme avec sa geniture,
Que dissiper les biens dont pend la nourriture,
En peine et en sueur de long temps amassez ;
C'est causer du regret aux parens trespassez.
L'autre ne feroit pas en dix ans une aumosne,
Quoy que chaque dimanche on le maudisse au prosne ;
Il est si tres-mesquin et avaricieux
Qu'il ne croit plus de Ciel : ses escus sont ses dieux;
Il craint plus que la mort que son bien diminue,
Il est tout déchiré, sa femme est toute nue.
Ou ses habillemens sont des haillons usez;
Sa barbe est proprement celle des accusez,
Et jamais le barbier ne le tondvy le pense.
Il pleure quand il faut faire de la dépense;
S'il mange, c'est du pain, encore bien petit.
Et n'est selon son goust sausse que d'appétit;
Mais ses dens vont bien dru quand quelcim le convie; Ses valeureuses mains imitent la furie D'Achilles combattant, lors qu'elles vont au plat, Ou d'un diable affamé qui déjeune au Sabat ; Un autre prêt de luy ne fait pas ses affaires, Cest la peur et Veffroy des tables estrangeres. Si chacun a son vice et sa propre façon, Si l'esprit en nos corps est un maistre maçon. Qui tantost suit les loix et taniost s'en eslongne. Selon que l'appétit luy taille sa besongne.
Duquel es actions il peint les mouvemens, N'eslevera fil pas de rares bastimens De foin et defestus enduits de viles fanges^ Peut il pas espérer d'estre semblable aux anges Quand Dieu l'aura tiré de robscure prison Dans laquelle il n'a pas usé de la raison.
Son précieux mereau, sa glorieuse marque.
Mais aux vens de l'erreur abandonné la barque, S(lins crainte, sans soucy de venir à bon port. Sans penser qu'en naissant nous allons à la mort. Que du bien et du mal il faudra rendre conte. Aussi bien le baron et marquis que le comte.
Le marchand, l'artizan, le prestre et laboureur ^ L'esleu et le sergeant comme le procureur.
Qui a le diable aux mains, et, pour toute science. Tient qifon ne sçait encor oà est la conscience. Et bien moins ce que c'est f II pousse, U s'entremet,
lyS LIVRE SECOND
De son pauvre client il barbouille Varmet.
J'en rçay plus mille fois que je n'en oze dire. Non que faye éprouvé des plus mauvais le pire. Mais je suis résolu d!escrire sobrement, Et des fautes d'autruy tirer enseignement.
Un langage indiscret n'appartient qu'à des pies, Et puis j'ay leu Varrest contre les vers impies,
La terre est assez grande, où se font tant de maux, Oà la, plus part des gens vivent comme animaux. Peur fournir de matière aux plus fâcheux caprices, S.ir.: ir.encr guerre aux deux, et chercher des supplices, Gii, co:r.r.e ces gcans, pour le juste loyer D'un effort insolent, se faire foudroyer. Cc.ni:, qui se soldait d'objects communs repaistre, VcvJ, la folle qu'elle est, se jouer à son maisire. Ho: y.ax prcrjîenî resr.ort, et. nos pieds, et nos mains; L:: f::7:mcs aiment Fail de leurs cousins germains, E'.l: : sera mcin; souvent en leurs maisons qu'aux rués : Ny aller j ny vyiir, c'est à faire aux îcriucs. En dépit des prescheurs, il se faut contenter, II:i::lr:r vr. sein de neige et les pécheurs tenter, Pjrohlre en doux a'traiîs sur les autres moins belles, ■C::::-i:s au caldru'rcr les feeies solennelles r.r les jo'irs cuiriers; et les hommes du tans :;:',.' p -;;;:;:": d: tout point s'ils sont vrays charlatans, S'ils :ç,:y:nî cdorer ces enf^n: de Fortune, (Irû firent,, cor.a: chcux, plantez en bonne lune.
C'est d'oà le beau Gilet a tiré son honneur,
Qui sceut si dextrement troquer une faveur ;
Au milieu de la Cour il en tenoit boutique.
On se moque de ceux qui vivent à V antique.
Qui font difficulté de mentir à propos ;
Au goust d'un vieux routier ce ne sont que des sots.
Aussi, qu'il pleuve ou gelé, ou que le tans se hausse,
Vous leur voyez tousjours un mesme haut de chausse,
Mesmes souliers, pourpoint, et un mesme manteau,
Qui a servy souvent de ciel et de rideau,
Mais, trop las de durer, crevé sur les épaules
De ces nobles resveurs qui censurent les Gaules.
Bref, les humains icy suivent leurs passions;
En matière d'amour ce sont des Ixions,
En fraudes et larcins ce sont des Prometées,
Des Judas à leur maistre, en contract des Protées.
Leurs esprits, qui pourroit les voir, sont tous plastrez.
Et ne sçay si l'on doit se fier aux chastrez
Pour les constituer gardiens de nos filles.
Et s'ils n'y voudroient point tramper leurs flasques quilles.
On s'en sert hardiment, car leur effort est vain.
Et la paste ne s'enfle à faute de levain.
La raison ne fait plus en nos cœurs son office.
Mais la peur que le monde évente nostre vice;
Nous nous esîudions à broyer des couleurs;
Pour peindre nosire fait, nous sommes des voleurs.
Ce qui est deu à Dieu, nous le rendons à l'homme.
l8o LIVRE SECOND
Noas sommes endormis d*un léthargique somme.
Celuy qui nous reprend n'est plus de nos amis; Moy qui brouille cecy, je m'en suis trop permis : Car, au lieu de penser à la vie éternelle, Celle cy m'a ravy l'esprit et la cervelle; Je me suis dévoyé du chemin des vertus; fay creu que les plus fins estoient les mieux vêtus. De l'heur de mon voisin mon ame s'est emeue, L'esclat de la grandeur m'a donné dans la veue. Une autre fois j'ay creu que la perfection Estoit de s'exercer à la dévotion.
Que la mort aussi bien estoit proche et commune, Que la prudence estoit vasalle de fortune :
Témoin cet Adonis, qui fut maistre passé.
Qui n'est plus en faveur pour un verre cassé, A l'heure qu'il croioit qu'en ce siècle de boue. Aux affaires humains il n'y eut plus de rode.
Le plus seur est. Monsieur, qui en avez plus veu Que je n'en puis entendre et que je n'en ay leu. De suivre doiicement le cours des destinées, De penser que déjà nos meilleures années Ont passé vistement, et qu'il faut essayer.
Si peu qui nous en reste, à le bien employer; Que le monde est un bois tout remply d'embuscades. De ruses, trahisons, remises et cassades, Et que, tel qu'il puisse estre, il en faut déloger, Comme le pellerin d'un pais estranger,
Le voiageur recréa de son hostelleriej, Ou bien comme celuy qu'aux nopces l'on convie, Qui sort gay de la table après avoir disné.
Quelque muguet dira que c'est bien deviné, Que je suis un grand sot de farcir ma satyre De discours sérieux, au lieu de mots pour rire. Mais ce n'est pas à luy de me donner leçon.
Puis que je ne prens rien de toute ma façon.
Ainsi comme il me plaist de mon sens je m'escrime. Non que je ne voulusse estre dans son estime. Si ce n'est un niais, un Jobelin bridé.
Qui ne parle jamais qu'avec un front ridé :
Car il faudroit que j'eusse une bonne escritoire Pour escrire à son goust, comme vous pouvez croire.