‹ Premières satires de DulorensChapitre 35 sur 40 · A MONSIEUR DU ROUVRAY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DU ROUVRAY

PUISQUE monsieur H aligre a maintenant les seaus, Pensez que vos amis vous vont voir à monceaus. Et que tel qui souloit^ envieux, vous maudire, Vous donne le bon-jour à cause de la cire, Qu'il vous fait les doux yeux, et, d'un discours de miel Animé d'un souris, appelle coup du Ciel L'heureuse élection de ce grand personage.

Qui pourroit garantir un Estât de naufrage.

Il vous jure qu'il est jaloux de vostre honneur, Qu'il est participant de ce rare bon heur; Comme vostre valet, qu'il aspire à la gloire Et au contentement de le vous faire croire Plus tost par des effects que par de vains propos. Les grands, au tans qui court, sont le jouet des sots. Ceux là, suivant la loy de la belle acortize. Se croyent obligez de souffiir la sottize.

De luy permettre en tout de jouir de ses droicts, La voyant doucement régner en tous endroicts.

On ne distingue plus le poli du barbare, Ny le bon du mauvais : le mérite est trop rare. A grand peine, entre mil, en trouveriez vous un Qui fût tant seulement garni du sens commun; Mais pourtant le plus fol a Vame assez hardie Pour conter librement aux saincts sa maladie ; Importuner le Ciel, les Grâces, le Destin, De le faire aussi beau que le jour au matin; De luy donner l'amour de quelque illustre dame, Qui die en le baisant : « Tu es roy de mon ame; » De le faire monstrer au doit par les passans, Et le mettre en estime auprès des plus puissans. Qui tiennent à honneur de le voir à leur table, Et que vous, du Rouvray, luy soyez favorable. Vous estes à son gré depuis les roy s derniers; Si les hommes pouvoient se prizer en deniers. Selon mon jugement, vous égalez la somme Que d'icy à cent ans l'Eglise porte à Rome; Vous valez plus d'escus que n'en ont aujourd'huy Nos bons donneurs d'advis, de cet Estât Vapuy, La baze et la colonne. Où vas tu, ma satyre^ Mais le sort ne vous a rendu meilleur ny pire.

Comme vostre voisin, je sçai vos actions; Vous n'avez point trampé dedans les factions, Ny Vos frères aussi; vostre foy ne trafique Des symptômes du tans; vous vivez à l'antique; Vostre ame généreuse est de si bon alloi

Qu'elle a pour seul object le service du roy;

Si cet estât de grâce ou vous estes ne change

Vos façons et vos mœurs, vous approchez de l'ange.

Vostre bon naturel n'a point rompu son cours,

Ceste courtoise humeur se met à tous les jours.

Au fond de vostre cœur ne loge la feintize,

Vous estes le patron de la mesme franchise :

Elle a voulu poser son siège en vostre front;

On ne cognut jamais homme qui fust si pront

A servir ses amis ffeffect et de parole.

Vous n'avez jamais leu ny Jason ny Bartole;

Mais Dieu vous a pourveu d'un jugement si droit

Que vous pouvez sans eux résoudre un point de droict.

Trouver expédient d'auomoder l'affaire.

Vous estes bien souvent juge compromissaire,

On remet en vos mains les plus grands interests.

Sans robe et sans bonnet vous donnez des arests.

J'en parle asseurement, et si Von m'en doit croire :

Car j*ay bien plus d'esprit que je n^ay de mémoire;

Je me cognois en gens, j'ay le nez aquilin,

Je suis nay de l'estoc du prophète Merlin,

Et pouvois espérer des moyens plus honnestes,

Si ce siècle brutal n'eut adoré les bestes.

Je ne gagnerois rien de m'en estomaquer,

J'auray bien plustost faict d'en rire et m'en moquer.

Si le bien me venoit, j'ay des mains pour le prendre;

Sinon je ne suis pas résolu de me pendre.

Ny forcer le bonheur : bon pour ce patelin, Qui est aussi doUillet comme un rat de moulin, Qui, en mots bien triez et en geste qui dance, Dit qu'il chérit un tel autant qu'homme de France, Affin que son portier, qu'il courtise bien fort. En tans et en saison luy en face rapport,

Vrayemeni je suis bien prest d'attraper la fortune, Qui n'ay jamais appris comment on importune, A faire le miclot et à jouer les deux, Qui vay, comme l'on dict, le grand chemin des bœus. Qui ne flatte ny mens, qui di ce que je pense. Bien que j'aye l'honneur de vostre cognoissance. Et que je sçache un peu les règles du devoir. Depuis cinq ou six mois je n'ay osé vous voir, Fuiant l'opinion d'estre un homme folastre, Qui en prospérité ses amis idolâtre, D'estre quelque lourdaut, fol à double rebras, Qui en aime bien mieux la manche que le bras. Qui ne chérit en eux rien moins que leurs personnes. Leur grâce, leur mérite, et ne les trouve bonnes Que selon les faveurs et le bien qu'ils luy font, J'ay la vergogne aux yeux et le respect au front; A l'aune de vertu les hommes je mesure.

Je ne les prise moins, s'ils sont vestus de bure. Que les voyant couvers de pane ou de satin.

Et je ne daignerois m'en lever plus matin Pour estre des premiers au lever d'un marane,

l86 LIVRE SECOND

Soit il duc ou marquis; mon humeur ne profane L'honneur et le devoir , je ne les rends sinon A ceux qui par beaux faicts acquièrent du renom. Mais non pas aux plus grands qui s'adonnent au vice. Il faut, mesme en ce cas, observer la justice : On doit louer les bons et leur donner des vers, Les peindre et les graver en dépit des pervers. Tel vilain me revient cent fois plus que tel noble; Tout vin n'est à mon goust qui croist en bon vignoble; Les ventres sontfautiers ainsi que les climas, J'ayme mieux de bon drap que de meschant damas. Ne me tenez jamais que pour un hypocrite Si c'est vostre fortune, et non vostre mérite. Justement advoué dedans le Thymerais, Où, comme un clair soleil, il inspire en ses rais Des désirs curieux de vous faire service, Qui a piqué ma muse à rimer ce caprice.

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