‹ Premières satires de DulorensChapitre 36 sur 40 · LA TROUPE · texte numérisé non relu

LA TROUPE

OR SUS, Père Boilleau, du Charmoy, les Robers, Compagnon et M or eau, je vous donne des vers; Cependant que je suis sur le mont de Permesse, Il vaut mieux m'acquitter de la vieille promesse. Si la loy nous enjoint d'aimer nos ennemis, A plus forte raison d'honorer nos amis ; L'amitié, à mon goust, est chose très-sacrée, C'est ce qui nouT console et ce qui nous recrée. C'est la rare vertu qui se pratique ez deux, Oà d'un mesme vouloir les esprits glorieux Louent le souverain et font ce qu^il commande; C'est ce qui fait durer nostre joyeuse bande. Que jamais l'envieux ne pourra traverser.

Il n'est rien de si doux que rire et converser En toute liberté, que d'ouvrir sa pensée.

Je suis un roy voyant cette troupe amassée De gens de bonne mine, et qui sont si bien nez. De ces beaux résolus, de gens qui ont du nez.

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De qui la belle humeur est la mesme franchise, Et qui n'ignorent rien si ce n'est la sottise.

Au diable l'un d*entr'eux qui soit sot ou caffart. Qui soit traistre à son ventre, et ne boive sans art. Qui n*aye veu son monde, et de qui le ramage Ne monstre qu'autrefois il a esté en cage.

Qui sente son bourgeois, ou qui aille au devin Pour sçavoir s'il sera quelque jour echevin.

Ce n'est pas de ce vent que s'enfle sa vessie. Sa devise est : « Beuvons et qu'on ne se soucie. » // ne s'empesche point des affaires de cour.

Si le roy dans Paris fait battre le tambour; Mais dire les bons mots, et puis vuider la coupe Sur toutes les santez, c'est le soin de la troupe. Les festins qu'elle fait sont si délicieux Qu'on les peut comparer à ces banquets des dieux. Laissons là les bons vins et la viande exquise. Qui peuvent contenter l'humaine friandise.

Dont ils sont abondans; la musique de voix.

De luts, de violons, violes et haubois, Y ravit les esprits en ses douches merveilles, Parmy le cliquetis de flacons et bouteilles. Mille chansons à boire, et, après tout, le bal. Les dames, des plaisirs le seul esprit vital. L'entretien, le ragoust, la sausse de la vie. Qui rend ce marjolet plus maigre qu'une pie.

Plus riveur qu'un oison, plus sot qu'un estoumeau,

Qui força Jupiter de se faire taureau, Et, de dieu qu^il estoit, devenir une beste.

Dans la troupe dorée il est tous les jours feste, Sans en excepter un, tous les jours mardy gras. On n*y discourt jamais des champs qui sont ingras, Ny de passer contracts pardevant les notaires, D* autant qu'il est escrit : « A demain les affaires. » « Cest à faire à niais, dit le Père Boileau, C'est à faire à balours et à gens delà l'eau De parler de procès quand on est à la table; Il n'est, je veux mourir, chose moins agréable. Sans me brouiller l'esprit j'ay vescu jusqu'icy. De mon joyeux cerveau j'ay banni le soucy, J'ay pensé que c'estoit une extrême folie D'en faire le séjour de la melancholie, Enfans, si me croyez, vous ferez comme moy; Mais il est tans de boire à la santé du roy : Cest plus que de raison, puis qu'il est si bon prince; Après, du gouverneur de la noble province, Qui nous fournit les blez et les vins en saison. Les perdrix, les pleuviers et cette venaison. » // n'a pas si tost dit que toute l'assistance, Disposée au devoir, luy rend obéissance :

Et laquais de verser, et verres de trotter.

Messieurs les beuvereaux, allez vous y froter; L'un crie : « Donne moy, apporte, » l'autre boute : Veux tu qu'à mon honneur je face banqueroute f

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Et vistâj mon amy, prodais moy du clairet. »

Cest, à le faire court, à qui boira plus net Et à qui fera voir qu'en ce brave exercice Il est un vieux routier, et non pas un novice.

Cecy ne sera pas au goust du citoyen Qui en ses jugemens est pire qu^un payen ; Sur ces jolys propos, sans adviser nos trongnes, Il nous condamnera comme des francs yvrognes. Il est si ignorant que c*est une pitié; Il se trompe tousjours plus de juste moitié, Il n'est bon qu'à rouler dedans le mariage.

Jamais son petit sens ne sera hors de gage.

Ses advis, ses discours, sont tous desordonnez, Et ne faut espérer qu'il s'affine le nez Par la suite des ans ny par l'expérience.

Qu'il nous appelle fous, nous prendrons patience; S'il nous met seulement au rang de Jean du Puis, Nous en serons tenus au cour ail de son huis; Mais il ne se cognoist en gens comme en monnaye. Il prend Marc pour Renard, c'est le pis que j'y voye. Cette troupe est l'object de son entendement; C'est tout son entretien, c'est son vray aliment; Il en fait ses choux gras, il s'en levé, il s'en couche, Moreau ou du Charmoy sont tousjours en sa bouche. Ces mignons de vertu, ces esleus de satin.

Qui contre leurs statuts entendent le latin.

Tout le pays chartrain resonne la famille;

Joly, parlant de nous, enfile son égaille; Maisîre Pasquier nous subie, et Jean fait des leçons Sur nos deportements à ses petits garçons ; Il leur fait un grand plat des mœurs de ce viconte, Et puis de compagnon qui embrouille son conte, « Mes enfans, leur dit il, ne soyez des pervers, Ne vous engagez pas au chemin des Robers, J'entens du beau greffier, et de ces deux chanoines; Vous y consommeriez bien tost vos patrimoines : Car en fait de débauche ils se sont tout permis, Les autres avec eux se moquent des formis.

Ils font trop bonne chère et veulent estre braves, Ils sont, en bonne foy, plus libertins qu'épaves. » Barbe sur ce subject faict tourner son fuseau ; Le théâtre, les jeux, la table et le barreau. Vous tiennent sur les rangs; la noblesse polie Dit que se voir ainsi c'est la meilleure vie. Qu'elle passe en plaisirs celle des plus grands roys, Quand elle nous a veus seulement une fois, En cet esprit joyeux qui met tout par ecuelles. Bref, que vos passetans luy sontfebves nouvelles; Plustost qu'à ces tirez et à ces beaux suivans. Qui seront pour jamais logez aux quatre vans. Crayonnez par Botru sous le nom ÎFOnozandre, Qui ne s'enyvreroient, fust ce avec Alexandre, Qui pensent qu'il n'est point de plaisir hors la cour. Et ne voudroient pour rien vivre ailleurs plus aPun jour.

Pourtaniy si par hazard quelque bien on y gouste, Il s'en faut trois deniers qu'il vaille ce qu'il couste, Fardi, sophistiqué, difficile, imparfait.

Sucré en apparence, et amer en effect.

Or, les contentemens, dans les petites villes, Sont, sans comparaison, plus purs et plus faciles. On y vit, on s'y vest avec moins de cherté, Moins de cérémonie et plus de liberté; Le séjour est plus doux, à qui a Vame saine.

Que celui de Paris arrouzé de la Seine.

Mais c'est mal resonné, car ce qui fait Paris, Ma foy, ce ne sont pas les rats ny les souris, Encor moins les maisons, ni les murs, ni la foule De ces peuples divers, qui de tous lieux s'y roule, Comme flots dans la mer; c'est le roy, c'est la cour. Le magnifique abord des seigneurs d'alentour; Ce sont les braves gens, tels que vous pouvez estre. Qui n'ont pas tous jours veu le jour par la fenestre. Qui chantent au leutrin, et, en nobles rieux, Sçavent fort bien roter au nez des sérieux.

Qui penseroient venir, pour trancher des sévères Et des reformateurs, damner le tans des pères; Dire, pour se monstrer ennemis des François, Qu'il ne se faut soûler la vigile des Roy s; Ainsi que de propos en changeant de grimace.

Qu'on se doit retirer comme fait la limace; Que le monde est subject à divers accidens,

Qu'eia ne rient jamais sinon du bout des dens; Que tous ces débauchez qui vont à la taverne Et y passent les nuits ont un pié dans PAveme; Ces délicats aussi qui font de gros banquets. Et des friands repas sous le nom de bouquets, Qui ne sont composez de nos fleurs de bien dire; Mais, pour conclusion, mau de pipe les bire, Ces pedans sans raison, ces cerveaux canonnez, Ces sots impertinens, ces veaux engiponnez, Pour n'avoir eu le fouet dedans r Académie, Dans ce bois où Platon, qui ne veut décevoir, Enseignoit le moyen de rire et de se voir; Et puis, en son festin avec Appollodore, Socrate et Diotime, il nous Renseigne encore. Vrayement jamais ne fut que Us meilleurs amis, Pour nourrir l* amitié, la nape n'ayent mis; Le bon Job la mettoit en la loy de nature; Nous pouvons bien jouer sur cette tablature.

On se peut rejouir à la table, en tout lieu, La vertu comme ailleurs y garde son milieu ; Elle y boit, elle y mange, elle y fait des merveilles. En parlant elle paist Vame par les oreilles.

Et qui donrait aux grands un si ferme embonpoint. Sinon cette vertu qui emplit leur pourpoint?

Aussi voyons nous pas qu'ils font si bonne chère, Et qu^ils passent leur tans, imitons les donc, Père. Mais, durant que boirons, advertissez Vanier

Qu'il ne se frotte pas le ventre iPun panier.

Et dites à Hezar que boire en conscience,

Droit, dru, pur, à longs traits, c'est la gaye science

Que prattiquoient jadis Achiles et Nestor,

Disciples de Bacchus, et tout le siècle d'or.

Qu'en tant que besoin est j'appelle en garantie.

Si quelqu'un m'en prioit, je tiendrois sa partie.

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