UNE BIEN TRISTE HISTOIRE
‘ Crache et puis reprends ”’... Un geste des lèvres accompagne celui des mains de François pour imbiber de salive les trayons de sa pacifique bête : c’est le seul moment où est rompu le bruit rythmé du lait sh tombe sur du lait.
Philippe a le teint hâve, la figure livide d’un tuberculeux dont l’activité achève de se consumer dans ce léger travail du patient trayeur... ‘“ Crache et puis reprends ” pendant que de nombreux germes de mort tombent dans le liquide dont l'humanité attend la vie:..
—“ Philippe, de grâce, ne crachez pas ainsi sur vos doigts en tirant les vaches. Vous ne savez pas tout le tort que vous pouvez causer.”
— ‘ Pouah ! fit-il avec une moue malséante dans son visage aminci, qu'est-ce que cela peut bien faire quelques gouttes de sa-
live dans une si grande masse de lait? Personne ne s’est plaint jusqu'ici ; du reste, c’est la coutume, je fais comme les autres.”
— “ C'est une mauvaise coutume qu'il faut abandonner à tout prix, pour ne pas exposer la vie de vos consommateurs. Vous ne savez pas la quantité de microbes que vous livrez avec votre lait. Ces microbes tombant dans un milieu favorable se multiplient avec une rapidité prodigieuse. Si vous en avez mis cent il y a une heure, mainteuant il y en a mille au moins, et bientôt il y eu aura des millions, surtout si le lait est conservé dans un endroit chaud.”
Deux grands yeux chargés d’une obstination puissante et muette me fixèrent quelques instants.
‘* Crache et puis reprends ”... et une nouvelle application de salive contaminée fut faite sur le pis rebelle. |
— “ Ce n’est pas propre ce que vous faites là ; sans compter que vous exposez le pis à des gerçures ou crevasses de toutes sortes.”
— “ Que feriez vous à ma place ?” grommela Philippe.
— “, D'abord, je ferais plutôt la traite à sec, après avoir frotté le pis avec un linge bien propre. Tous ceux qui ont essayé cette méthode la trouvent bien préférable à l’autre, croyez-moi.
‘Si vous voulez humecter le pis pour la traite, au moins servez vous d’eau bien fraf-
che et ne vous asséchez pas les poumons au détriment de vos semblables
‘“Vousn'êtes pas sans avoir entendu parler de tous les dommages causés par la tuberculose bovine et de toutes les mesures prises pour enrayer les progrès de ce fléau. Des troupeaux entiers ont dû être sacrifiés pour satisfaire aux exigences légitimes des bureaux de santé, pour éviter la contagion de la tuberculose chez les humains. Et cependant le microbe de la tuberculose bovine, à cause des transformations ou de la période d’acclimatation qu'il doit subir avant de s’attaquer à l’homme, est bien moins virulent que celui que vous ingérez dans votre lait. Jugez par là de la gravité de votre action au point de vue de la santé publique et de votre conscience.”
... Quatre années ont passé depuis cet entretien, et Philippe a passé avec elles. Je n'avais plus jamais assisté à la traite de ses vaches. Une immense désolation plane, il me semble, dans le coin du village qu’il approvisionnait de lait.
Eu ces dernières années, plus d’une vingtaine de blancs cortèges ont escorté jusqu’au cimetière des enfants morts d’une façon prématurée. Et les gens croient que quelqu'un a jeté uu sort, que cette mortalité infantile
n’a rien d’explicable autrement... Le médécin et le curé connaissent bien la cause du sortilège, et le sorcier n’a su chercher d’autre refuge que dans son ignorance aussi profonde qu’obstinée, que dans uvre tradition néfaste.
Le monde est rempli de sorciers de ce genre, dont l’incurie inconsciente cause toutes sortes de désastres, de maladies ou de morts.