‹ Premières semailles. Préf. de M. l'abbe Camille RoyChapitre 21 sur 32 · ON EST TOUJOURS DANS LA MISÈRE · texte numérisé non relu

ON EST TOUJOURS DANS LA MISÈRE

A M. l'abbé Bois

— C'est un dur “ mékier ” que le ‘ mékier ” d’habitant ; on est toujours dans la misère ! me disait un homme du sixième rang, avec un accent de désespoir tristement significatif d’un prochain abandon de la terre: è

— Qu'avez-vous donc, mon ami Pitre?

De la misère, il y en a partout, vous le savez bien !

— Ce n'est pas aussi pire que chez nous.

Moi, ma femme est malade, parce que l’hiver elle a trop de besogne pendant que je vais aux chantiers. Ma petite fille a pris du “ frète ” aussi, et mon garçon veut partir pour se gagner un peu d'argent. J’ai deux vaches que le mal de pattes a emportées... J’ai dû acheter du foin à dix-sept piastres...

— Et vous avez bonne santé, vous, au moins ?

— Je suis pas mal tousseux. C’est dur la vie dans les bois.

— Bourrez votre pipe, lui dis-je, en lui présentant ma blague, quand je sentis que l’économie de son tabac pourrait bien faire l'affaire de mon sens olfactif.

— Vous qui avez étudié longtemps, vous n'avez pas de remède à ma situation ? Tächez donc de me donner un petit coup de main !

— Je connais un remède infaillible ;- si vous voulez l’appliquer, vous vous en trouverez sûrement bien. C’est l’avis de tous ceux qui l’ont essayé. Ils déclarent qu'ils ne pourraient plus s’en passer.

— Si c’est encore un remède “ patent ”, le docteur Pageau va dire que ce n’est pas ça qui nous sauve. J’ai déjà dépensé plusieurs piastres pour des sirops et des pilules, et ça n’a pas été beaucoup mieux.

— Je suis bien de votre avis, Pitre.

Une vaillante bouffée de fumée coupée par plusieurs coups de tête approbatifs fut sa réponse. Pendant ce temps-là, je laissais glisser dans un sachet des petits grains ronds très nombreux. La mine déconfite de Pitre, le pli soucieux de son front prouvaient nettement qu'il redoutait une nouvelle invasion de pilules dans un estomac déjà rendu hostile

par l’abus de ces projectiles.

S'efforçant d’être poli, mon interlocuteur ajouta :

— Dois-je mettre cela dans l’eau ?

— Non, dans la terre, mon ami !...

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