‹ Premières semailles. Préf. de M. l'abbe Camille RoyChapitre 23 sur 32 · LES PIEDS SUR LA TABLE · texte numérisé non relu

LES PIEDS SUR LA TABLE

Ne vous est-il jamais arrivé, étant accoudé à une table d'hôtel pour lire, causer ou écrire, de voir deux grosses bottines routières se poser vigoureusement ea face de vous ? Celui qui à pu oublier cette impression n’en a pas été aussi vivement affecté que mol.

C’est du “make yourself at home ” dans son application la plus grossière, c’est un acte condamné par la politesse la plus élémentaire.

Il n’y a pas plus d’une semaine, j'observais au milieu de deux hommes d’âge et de condition respectables, un jouvenceau nouvellement promu à la moustache, qui, pour se donner de l’aplomb, retranchait sa figure mince derrière deux énormes semelles.

Les pieds étaient au niveau des têtes comme s’ils avaient dû prendre une part prépondérante à l’entretien. Ça, c’est plus que du laisser-aller ou du sans-gêne.

Imaginez maintenant qu’une heure après, le coude mignon ou la main fine d’une belle dame vienne se poser dans l’empreinte du pied disparu : cela répugnerait à la galanterie de notre race.

Il y à assez souvent des semelles aveugles, qui n’ont pas su éviter l’endroit par où un animal a laissé des vestiges de son passage, et si ce pied à son tour s’égare sur une table, il pourrait se faire que le propriétaire passe pour un autre animal que celui qu’il est en réalité.

On a toujours considéré comme un acte de la plus profonde humiliation de baiser les pieds de quelqu'un, et nous ne protestons pas lorsqu'un individu quelconque met son moule à pieds à la hauteur de nos têtes...

Soyons plus fiers que ça !

Dernièrement, J’entendais raconter par un vieux voyageur qui à traversé soixante fois l’océan, que lors de l'occupation de la France, en 1870, les Boches eurent recours à ce procédé d’exhaussement des pieds pour humilier les nobles vaincus de notre sang. Les Français qui osaient protester par leur rire étaient sévèrement punis. Je n’ose pas croire que le même sort me soit réservé !

Les quelques rares Canadiens qui se livrent

à ces actes d’exaltation des pieds ne sont-ils pas les victimes de quelques exemples d’origine yankee ?

Quel qu'’ait été le motif qui nous ait inspiré au début, il faut savoir éviter ce geste prussien et ne pas lui sacrifier la longue et solide tradition de courtoisie de notre race.

À bon entendeur, salut !

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