JE MENNUIE DE LA TERRE
A. M. le juge Pouliot
René, 13 ans, mine chétive de phtisique.
Sa main décharnée se pose sur sa poitrine comme pour empêcher la vie de s’exhaler dans les spasmes de la toux. Sa bouche laisse glisser ces mots faiblement articulés : |
“Je m'ennuie de la terre.”
Pauvre petite fleur de la campagne étiolée à la ville ! Son père avait abandonné la culture depuis cinq ans pour venir travailler aux usines de Victoriaville.
— Tu n'es pas seul, mon petiot, à éprouver ce sentiment...
Il me regardait fixement avec de grands yeux alanguis par la souffrance et portant déjà des reflets d’éternité.
‘Je m'ennuie de la terre.”
C’est le cri inavoué, étoufté par l’orgueil, qui monte du fond des âmes torturées par la misère des villes. La guerre met encore plus
d'émoi dans ce remords qui se change en une détresse comme jamais on n’en connaît à la campagne.
‘ Je m'ennuie de la terre.”
C’est l’aveu ingénu de ces enfants assoiffés d’air et de lumière et qui étouffent dans les courettes minuscules des habitations urbaines. Pour ces petits le souvenir des champs vastes, des coteaux verdoyants, des bancs de neige témoins des premiers ébats est un supplice incessant.
‘* Je m'ennuie de la terre.”
C’est la meurtrissure profonde mise au cœur de l’ouvrier des villes, quand il réfléchit sur la liberté de l’homme des champs.
La gaîté, la tendresse, l'intimité, la paix familiale sont des produits ruraux qui ne résistent pas toujours à l'exportation.
‘Je m'ennuie de la terre.”
C’est la vérité qui émane des œuvres de plusieurs écrivains célèbres qui ont fait leurs demeures au milieu des champs et des bois, comme Botrel, Mercier, Bazin, etc.
‘“ Je m'ennuie de la terre.”
C’est la plainte nostalgique qui enveloppe les âmes délicates, nobles et pleines d’idéal. .. sans que parfois cette plainte monte aux lèvres.
— Mon gars, tu t’ennuies de la terre, mais tu iras bientôt habiter les jardins du para-
dis..
Tu t’ennuies de la terre... Moi aussi.