LA TERRE SE PLAINT
Je cheminais, l’âme morose, dans une région que je n’avais pas visitée depuis ma tendre enfance. Le triste aspect des champs où des animaux rabougris paissaient misérablement parmi les marguerites et les renoncules, le mauvais état des routes, où l’herbe triomphait facilement du pied des passants, et pardessus tout le spectacle de plusieurs maisons fermées, de plusieurs foyers sans âme, ne firent qu'accroître ma mélancolie. Les granges très vastes, les robustes clôtures de cèdre, étaient les principaux vestiges d’une prospérité disparue...
La ferme de Pierrot, au milieu du rang, se distinguait par le bon ordre des cultures et par l’éclat des habitations récemment restaurées à la chaux et au goudron.
Le propriétaire était là qui me regardait venir, les mains dans ses poches et sanglé dans
un pantalon du pays qui ne faisait aucune concession à son énorme ventre.
Après les salutations d’usage, je m’adressai sérieusement à Pierrot :
— Pourriez-vous, lui dis-je, m'expliquer comment des fermes aussi prospères autrefois soient aujourd’hui ruinées et désertées ?
Son œil cligna avec une assurance bien évidente.
—— Écoutez, moi qui ai toujouts vécu ici, je vais vous dire ça.
— Dites vite, fis-je avec animation !
—Eh bien! monsieur, autrefois, vous savez, on gagnait gros d’argent avec le bois de papier ; et à présent, regardez : tout le bois est disparu, les coteaux restent nus. Ensuite, ici, on ne s’occupait pas beaucoup des vaches ; tous les revenus venaient de la vente du foin et des patates.
Et me frappant l'épaule en signe d’intimité, comme pour me presser aussi de donner mon approbation, Pierrot continua :
— Et une terre qui produit beaucoup sans jamais rien recevoir finit toujours par s’épuiser... Moi je ne suis pas plus fin qu’un autre — c’est le correctif habituel des compliments qu’on se destine — mais j'ai toujours cru qu'il valait mieux que je m'occupe de mes animaux que de mon bois. ..Aussi quand je vends du foin ou des patates, j'achète du son et de la moulée pour nourrir mes animaux et pour enrichir les fumiers... On riait
de moi pour ça. Dites-moi, aujourd’hui estce qu’on ne dirait pas que la plupart des terres se plaignent de l’abandon ou des mauvais traitements ?...
— “ La terre se plaint ”, c’est vrai, Pierrot, et je me mis à réfléchir au sens figuratif puissant de cette expression, sans attacher plus d'importance à la suite de la conversation.
‘“ La terre se plaint ” quand l’incurie des cultivateurs laisse son front couronné de plantes infâmes, et son sein baigné dans l’eau qui la tue.
‘* La terre se plaint ”, privée des abondantes moissons d'autrefois qui roulaient en une immense mer d’épis mobiles et sonores pour la gloire des humains.
‘ La terre se plaint ” à l’unisson des habitants qui n’ont pas su la comprendre et qui gémissent péniblement loin d’elle.
‘ La terre se plaint ” de l’ingratitude des hommes qui lui demandent toutes ses richesses sans retour jamais.
‘ La terre se plaint ” par la voix des agronomes qui ont étudié les pulsations de son cœur commele médecin celles de son patient.
‘ La terre se plaint ” de la dureté de cœur des humains qu’elle nourrit et qui comprennent mal ses besoins, ou qui la soumettent au traitement d’une pratique séculaire ruineuse.
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