‹ Premières semailles. Préf. de M. l'abbe Camille RoyChapitre 31 sur 32 · IL FAUT EN SEMER · texte numérisé non relu

IL FAUT EN SEMER

Près du vieux fournil, sur un banc rustique ravagé par le temps, l’aïeul se tient son menton pointu appuyé sur une canne d’aulne, tandis que sa tête, dépouillée de la plupart de ses fils argentés, est inondé des rayons du soleil couchant.

L'’odeur des foins fraîchement remués envahit la campagne. Comme un sabre brillant, la faulx couche les tiges avec un bruissement léger, et la faucheuse, avec un bruit de mitrailleuse, fait les plus rapides trouées.

Deux lourdes charges font craquer les charrettes devant la grange.

— Ça fait quatre voyages, quatre gros voyages de plus de cinquante bottes que l’on a retirés de la pièce du ruisseau, vint annoncer le petit Gérard tout triomphant.

— Es-tu bien sûr de ça? fit nerveusement l’octogénaire.

— Mais oui, c’est papa lui-même qui me l’a dit.

— Plus de deux cents bottes de foin dans un arpent, où on ne récoltait d'ordinaire qu’une charretée de petit foin semblable à de la mousse, cela me surpasse.

Le vieillard mit doucement la main sur l'épaule de son petit-fils, comme pour l’avertir qu'il avait quelque chose d’important à lui dire.

— Dites, grand-papa, trouvez-vous que c'est un beau résultat ? reprit Gérard, comme pour faciliter l'émission de la pensée de son aïeul.

— Écoute, mon petit, ce que tu vois cette année ne s’est jamais vu, même quand la terre était neuve et pleine de feu, comme au temps où j'étais petit bonhomme. Ton père a bien raison de cultiver à sa façon. Tu te souviens que je l’ai trouvé extravagant lorsqu’il enfouit dans cette pièce plus de vingt livres de graine de trèfle, de mil, de dactyle, de fétuque, etc., eh bien ! je t’assure qu’il avait raison. Il est déjà remboursé trois fois cette année par les cinq piastres qu’il a pu dépenser. Retiens bien, mon gars, que pour avoir du foin, il faut en semer. Si j'avais su ça de mon temps, je n’aurais pas été obligé, comme j'ai déjà fait pendant deux hivers, de prendre le chaume de la toiture de mon étable pour empêcher le bétail de mourir de faim... Je croyais que le foin devait pousser tout seul, sans que les humains aient à s’en occuper.

Ton père à raison de dépenser beaucoup pour des graines de prairies, parce qu’il est payé au centuple, mais il serait peut-être encore plus sage de produire cette graine sur la ferme afin de pouvoir en semer davantage.

— Grand-père, papa sera content que je lui dise ça, et le bambin disparut en répétant : ‘‘ il faut semer de la graine pour avoir du foin...”

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