‹ Premières semailles. Préf. de M. l'abbe Camille RoyChapitre 7 sur 32 · UNE INCOMPRISE · texte numérisé non relu

UNE INCOMPRISE

A ma tante Josephine

Mon étonnement n’a jamais surpassé mon chagrin toutes les fois que, derrière une prunelle voilée de mélancolie et de tristesse, j'ai découvert une grande âme incomprise. Que d’âmes endolories, que de vies stérilisées, que de cœurs naufragés à cause de l’indifférence d’un milieu inapte à les apprécier !

Ame de châtelaine ou de paysanne, d’artiste ou d’ouvrier, toujours je vous plains quand vos grandes qualités se développent dans un milieu indifférent ou hostile !

J’ai une amie à qui le genre humain doit la vie, à qui je dois une large part de mon plaisir d’existence... et qui est une noble incomprise. Comme l'indifférence de ceux qui la connaissent, le mépris de ceux qui la délaissent,et le fanatisme de ceux qui l’attaquent me font du mal au cœur ! Soit erreur, ignorance ou préjugé, ma grande amie la Terre, est trop souvent délaissée !

Si la terre eut été mieux comprise et mieux aimée, on l’eut labourée avec plus de soin et ensemencée avec plus d’ardeur. On aurait biné et sarclé afin de ralentir l’évaporation par le sol et par la plante mauvaise ; on ne l’aurait pas fatiguée par les mêmes cultures répétées aux mêmes endroits ; on aurait suivi un assolement rigoureux ; on n’aurait rien laissé perdre des éléments fertilisants produits par les animaux et dont la terre épuisée manque presque toujours ; en un mot, on aurait mieux suivi les données de l’agriculture moderne... Notre Terre, comme les terres bien cultivées d’ici et de là, aurait bien moins souffert des conditions atmosphériques défavorables, et elle nous mettrait plus de douces visions sous les paupières et plus d’espoir au cœur !

O Terre incomprise, que de déceptions ton front pâle et desséché réserve encore aux insouciants et aux entêtés de la vieille routine ou aux auteurs de ton infécondité !

O Terre incomprise et difficile à comprendre, tu souffres de l’incurie de ceux qui te cultivent ou te défendent sans une préparation suffisante, et de l’impertinence de ceux qui s’obstinent dans l’ignorance de tes lois, de ton tempérament ou de ton caractère !

Grande Amie ! Grande Incomprise !...

Je veux mieux te comprendre pour mieux t'aimer.

Page 1