‹ Premièros méditations et Nouvelles méditationsChapitre 33 sur 54 · SAPHO · texte numérisé non relu

SAPHO

ét.Igik xnrnivu.

VkvnoKE se levait , la mer battait la plage ;

Ainsi parla Sapho debout sur le rivage ;

Et près d'elle, é genoux, les filles de Lesbôs

Se penchaient sur Tabime et contemplaient les flots.

180 MÉDITATIOIIS

Fatal rocher, profond abîme. Je vous adore tans effroi!

Yons allez i Tenus dérober sa TÎciinie :

J^ai méconnu i*Amour, l'Amour punit mon crime.

Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !

Yois'tu de quelles fleurs j'ai couronné ma tête?

Vois : ce front, si long-temps chargé de mon ennui,

Orné pour mon trépas comme pour une fête ,

Du bandeau solennel étincelle aujourd'hui.

On dit que dans ton sein... mais je ne puis le croire,

On échappe au courroux de l'implacable Amour;

On dit que, par tes. soins, si l'on reuait au jour.

D'une flamme insensée on y perd la mémoire.

Mais de Tabirae , 6 dieu ! quel que soit le secours ,

Garde-toi , garde-toi de préserver mes jours !

Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices

Un oubli passager , vain remède é mes maux !

J'y viens, j'y viens trouver le calme des tombeaux.

Reçois, ô roi des mers , mes joyeux sacrifices!

Et vous , pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?

Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos!

Importuns souvenirs , me suivrez-vons sans cesse ? ' C'était sous les bosquets du temple de Ténus ; Moi-même, de Ténus insensible prétresse.

Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse : Au pied de ses autels , soudain je t'aperçus. . Dieux ! quels transports, nouveaux! ô dieux! comment décrire Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ! Ha langue se glaça, je demeurai sans voix, Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre.

Non , jamais aux regards de Tingrale Daphné

Ta ne paru* plus betu ,- divin filt de Laione ;

Jamais le tbyne en main , de pan^irea covvonné^

Le jeune dieu deTInde^ en trioÉipke ttatné,

N'apparut plus brillant ans regarda d'Érigone.

Tout fortik... de lui seul je me aouTina, bélai!

Sans rougir de ma flamme , en tout temps, â toute heures

J'errais seule et pensi-?e autour de sa demeure :

Un pouToir plus qu'bumain m'encbafinait sur ses pas.

Que j'aimais à le Totr de la fonle enivrée.

Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,

Lancer le disque au loin d'une main àssnrée ,

Et sur tous ses riraux l'emporter dans nos jeui!

Que j'aimais i le voir, pencbé sur la orinière

D'un coursier de l'Élide aussi prompt que les venta ,

S'élancer le premier an bout de la carrière ,

£t, le front couronné, revenir i pas lents!

Ah! de tous ses suceèa que mon âme était fièrè!

Et si de ce beau front de sueur humeoté

J'avais pu seulement essuyer la poussière !

dieux! j'aurais donné tout, jusqu'A ma beauté,

Pour être un seul instant ou sa sœur ou sa mère!

Tous qui n'avex jamais rien pu pour' mon bonheur,

Vaines divinités des rives du Permesse ,

Moi-même, dans vos arts j'instruisis sa jeunesse ;

Je composai pour lui ces chants pleins de douceur ,

Ces chants qui m'ont valu les transports de la Crvèce,

Ces chants qui desEnfùs fléchiraient la riguenr,

Malheureuse Sapko! n'ont pu fléchir son ceour,

Et son ingratitude a payé ta tendisse.

Kedoublex vos soupirs! redoublet vos sanglots^ Pleurez ! pleure» mt honte, ô fiUes de Lesbos!

182 MÉDITATrONS

Si met soinf , «i m«f chante, li mef trop faibles charmes

A son indifférence avaient pii l'arracher;

Si ringrat cependant s^était laissé toucher ;

SUl eût été du moins attendri par mes larmes ;

Jamais pour un mortel , jamais la main des dieux

n'aurait filé des jours plus doux , plus glorieux.

Que d^éclat cet amour eût jeté sur sa vie!

Ses jours i ces dieux même auraient pu faire en\ie ;

Et Tamant de Sapho, fameux dans l'univers ,

Aurait été , comme eux , immortel dans mes vers.

C'est pour lui que j'aurais, sur tes autels propices,

Fait fumer en tout temps l'encens des sacrifices ;

Ténus! c'est pour lui que j'aurais nuit et jour

Suspendu quelque offrande aux autels de l'Amour.

C'est pour lui que j'aurais, durant les -nuits entières,

Aux trois fatales sœurs adressé mes prières;

Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux,

J'aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux.

Pour lui j'aurais voulu, dans les jeux d'Ionie,

Disputer aux vainqueurs les palmes du génie.

Que ces lauriers brillans , à mon orgueil offerts ,

En les cueillant pour lui m'auraient été plus chers!

J'aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire ,

Et couronné son front des rayons de ma gloire.

Souvent i la prière abaissant mon orgueil ,

De ta porte, 6 Phaon! j'allais 'baiser le seuil.

Am moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse

Me refuse à jamais ce doux titre d'épouse.

Souffre, à trop cher Phaon, que Sapho, près de toi.

Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loiv

Que m'importe ce nom et cette ignominie.

Pourvu qu'à iet cètés je consume ma Tie ; Pourvu que Je te -voie, et qu*à mon dernier jour D'un regard de pitié tu plaignes tant d'amour ! ^le crains pas mes périls , ne crains pas ma faiblesse , Yénus égalera ma force à ma tendresse.

Sur les flots y sur la terre, attachée i tes pas , Tu me verras te suivre au milieu des combats ; Tu me verras , de Mars affrontant la furie , Détourner tous les traits qui menacent ta vie , Entre la mort et toi toujours prompte i courir... Trop heureuse pour lui si j'avais pu mourir j

Lorsqu'enfin, fatigué des travaux de Bellone,

Sous la tente, au sommeil ton âme s'abandonne,

Ce sommeil , 6 Phaon ! qui n'est plus fait pour moi ,

Seule me laissera veillant autour de toi ;

Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière ,

Assise i tes côtés durant k nuit entière,

Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,

Je charmerai ta peine, en a^usndant le jour.

Je disais; et les vents emportairnt ma prière;

L'écho répétait aeul ma plainte solitaire ;

Et l'écho seul encor répond à mes sanglots!

Pleures! pleures ma honte, é filles de Lesbos!

Toi qui fus une fois mon bonheur et ma ^ire , lyre! que ma main fit résonner pour lui.

Ton aspect que j'aimais m'importune aujourd'hui , Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire ■ Et mes feux, et ma honte, et l'ingrat qui m'a i^i. Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste l Aux autels de Vénus , dans ses sacrés parvis ,

184 VÉDITATIOnS

Je ne te raipends pu : f^a» ]» cMurrouz câleite Sur ces flots orageux disperse tes dâiris!

£t qne de mes iourmeus nvl Testige ne reste ! Que ne piiis-je de même <fngloutir dans ces mers Et ma fatale gloire , et mes «hauts, et mes -vers! Que ne puis-je efiaeer mes traces sur la terre i Que ne puis-je aui Enfers descendre tout entière! £t, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon, Emporter avec moi l'opiurobre de mon nom!

Cependant si les dieux que sa rigueur 4mtrage

Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ;

Si de ce lieu suprême il pouvait s^approcher 5

SU venait contempler sur le fatal rotcher

Sapho , les yeux en pleurs , ertante , échevelée,

Frappant de vains sanglots la rive désolée,

Brûlant encor pour lia , lui pardonnant son sort.

Et dressant lentement les apprêts de. sa mort!

Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,

Il se repentirait de «a longue injustice;

Sans doute, par mes pleurs se laissaat- désarmer,

11 dirait à Sapho ; Tis ^micor pour aimer I

Qu'ai-je dit? Loin de moi, queU|ae xemords, peut-être,

A défaut de Tamour dans son ocNir a pu naître j

Peut-être dans sa fuite , averti par les dieux.

Il frissonne, U s'urrête^ il revient vers ces lieux :

Il revient m'airéter sur les bords de l'abîme.

Il revient 1^.. il m'appelle... il sauve sa victime!....

Oh! qu'ent^ids-je ?.... Écoutes... du oêté de Lesbos

Une clameur lointaine a frappé les échos !

Jl'ai reconna Taccent de cette voix si chère,

J'ai vu sur le chemin s'élever la poussière!

vierges! Tegurd«i; ne le voyez-TOOf pti Descendre la coUine et me tendre les bfesf Mais non! tout est muet dans la nature entière, Un silence de mort règne au loin sur la terre ; Le chemin est dësert!.,. Je n'entends que les flots!... Pleurez! pleures ma lionte, 6 filles de Lesbes!

Hais dëjâ s'élançant -vers les cieux qu'il colore

Le soleil de son char précipite le cours.

Toi qui irions commencer le dernier de mes jours.

Adieu , dernier soleil ! adieu , suprême aurore !

Demain du sein des flots tous jaillirez encore;

Et moi je meurs! et moi, je m'éteins pour toujours!

Adieu, champs paternels! adieu, douce contrée!

Adieu, chère Lesbos à Yénus consacrée!

Rivage où j'ai reçu la lumière des cieux;

Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance,

D'une tremblante main me consacrant aux dieux,

Au culte de Yénus dévoua mon enfance ;

£t toi, forêt sacrée, où les filles du ciel ,

Entourant mon berceau , m'ont nourri de leur miel ,

Adieu ! Leurs yains présens que le vulgaire envie ,

Ni des traits de l'Amour, ni des coups du destin ,

Misérable Sapho, n'ont pu sauver ta vie!

Tu vécus dans les pleurs , et tu meurs au matin!

Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée ;

Ainsi , cruel Amour , sous le couteau mortel ,

Une jeune victime à ton temple amenée.

Qu'à ton culte en naissant le pâtre a destinée ,

Yient tomber avant l'âge au pied de ton autel.

Et vous qui reverrei le cruel que j'adore ,

Quand Tombre du trépas aura oou?eri mes yeux , Compagnes de Sapho , portei*lui ces adieux ; ( Dites-lui.... qu'en mourant je le nommais encore !...

Elle dit. Et le soir, quittant le bord des flots. Vous revîntes sans elle , 6 yierges de Lesbos î

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