‹ Premiers essais de philosophieChapitre 10 sur 59 · BERKELEY · texte numérisé non relu

BERKELEY

les idées des choses sensibles dans-l’inlelligence divine.

Je regrette que le temps qui nous presse et cettè leçon déjà trop longue ne me permettent pas de comparer le système de lierkeley. avec celui de Malebranche et avec celui de Platon, leur maître et leur modèle ,a tous les deux

Selon Platon, outre les sensations, nous possédons encore ce qu’il appelle des Idées, par exemple, celles du juste, du beau, etc. L’Idée, selon Platon, est ce qu’il y a de général en toutes choses. Or il répugne que ce qui est général tombe sous les sens et ait été acquis par les sens. Les sens atteignent le particulier; l’esprit seul conçoit le général; il le conçoit, il ne le fait pas. L’Idée, en tant que vtaiment générale, ne peut être, Pouvrage 'd’un être contingent et .passager; elle ne lui ap|)artient pas : d’où vient-elle donc?

Ici se découvre le côté sublime de la philosophie de Platon : ce beau génie est le premier qui ait conclu des Idées à Dieu, et cela en vertu de la loi des substances; car Platon, quoi qu’on en ait dit, ne lait pas les Idt^s des êtres; non, elles existent dans notre intelligence, qui les aperçoit, et dans celle de Dieu, où elles sont comme dans leur sujet propre *.

* Malebranche, qui avait lièsTpeii d'énulition philosophique, ne connais- ,sait que Descartes et sairrt Augustin, niais ce dernier lui tenait lieu de Platon. Pour Berkeley, l’auteur de sa vie remarque que Platon était son auteur favori : l. p' de scs Œuvres, Life af the autor, p. 17. Malehranclie et Berkeley sont les doux modernes qui ont renouvelé avec le plus de succès la forme antique du dialogue, et écrit des dialogues qui sc peuvent lire même après ceux de Platon.

* Ce n’est là qu’un premier mol, et bien imparfait, surla théorie des Idées de Platon ; mais, au fond, nous le muinlcnons vrai. Les idées platoniciennes

ni PREMIERS ESSAIS. — .VMXÉE 1816

3lalebranclie distingue ([iiatrc manières de connaître ; le sentiment, l’idée, la connaissance immédiate et la conjecture. Il ne s’agit pas ici de la conjecture. La connaissance de sentiment nous est donnée par la conscience. La conscience nous atteste l'existence de nos sensations, de nos pensées, de nos désirs, etc.; et ces sensations, ces pensées, ces désirs; attestent l’existence de l’âme qui les é|)roiivc. Vous voyez (pie Malebranche admet déjà le principe des substances; il est vrai qu’il ne l’acTmet pas explicitemeivt et qn’il le décrit d’iine mani(;re obscure. Les idées sont ’a la fois nos pensées et celles de l’entendement divin. Les idées, dans Illalebranche, agissent sur nous et nous modilient malgré nous-mêmes: elles sont eflicacos. Or, si elles nous modifient malgré nous-mêmes, il faut qu’elles soient plus puissantes cpic nous et (pi’elles appartiennent a un être supérieur à l’homme, et cet être ne peut être que Dieu.

' Cette théorie de Jlalebrahche ne diflire pas essentiellement de celle de llcrkelcy, imisqu’elle conclut dés idées à Dieu. Selon Berkeley, il est des idées dont nous ne pouvons disposer ; elles ne nous appartiennent donc pas; cependant elles ne peuvent avoir d’existence indépendante, donc elles appartiennent ’a Dieu. Selon Malebrancbe, les idées agissent sur nous. Dans Berkeley,

ne sont pus des êtres drimêriqucs qui ne résident nulle part; cc sont û la fois les conceptions les plus hautes de l'esprit humain, et dans leur dernier principe les pensées mêmes de Dieu, les types et les lois sur lesquels Dieu a formé le monde. Le Timée ne laisse aucun doute ù cet égard. Voyez le tome XII de notre traduction. Nous avons partout et constamment exposé sous ce point de vue la théorie dc.s idées. Vojtz les leçons de 1818. dl* Viui, DU BV:au et dû Rie^, Icç. i\®, Dieu principe des principes.

fiL'Mt;

les idées sont aussi des puissances supérieures cpii changent a cliaque instant les modifications de notre âme ; et qui peut changer Tàme humaine, si ce n’est son auteur? A qui donc peuvent appartenir les idées, si ce n’est a l’Ktre tout-puissant lùi-méme?

Ainsi, en dernière analyse, les trois philosophes parlent des idées comme éléments, emploient le principe des substances mêlé au principe de causalité comme instrument, et arrivent a Tàme et'a Dieu. Leurs procédés sont mal dégagés, et bien des dilTérenCes les séparent; mais un lecteur atlcntif ne peut méconnaître leur resseinhlancc fondamentale.

Il y a ce rapport entre Platon, Berkeley, Malehranche, <pie tous tes trois placent les idées en Dieu par la loi des substances; mais, parvenus ’a Dieu par les idées, Platon et Malehranche reconnaissent dans ces idées les types des choses qui existent conformément à leurs exemplaires, tandis cpic Berkeley s’arrête à Dieu èt aux idées, et soutient (jue, les idées ne pouvant ressembler ipi 'ades idées, il est absurde de chercher rien au delà*.

lU.’.ME, ITIAIÎÉ DK LA NATL’KE llüMAIXK.

Locke -est le premier qui ait placé la question de la substance sous l'influence de la théorie des idées ; et

* Noyez, sur Mtilcbranchc, la Icç. xi* du tyuirs de 1829^ Esquisse d'une histoire de la pfsilosophie jusqu'au xviii® liéc^e^ et FntüWExrspmLusoPmQtrKs, Philosophie moderne^ ainsi que les de fihihsophie c jrtésienne.

5li fHKMIEnS ESSAIS. - ANNÉE 181G

celle-ci anéaiilil la substance k «loiible titre. En effet, quand même nous aurions une idée de la substance, il resterait toujours a tirer de cette idée la réalité de son objet ; et la chose a été démontrée impossible. Mais cette idée impuissante , nous ne l’avons pas même , selon Locke, car elle n’est donnée ni par la sensation ni par la rêllexion. dépendant Locke croit a la substance, et en dépit de son système et de toutes les lois de la logique la plus vidgaire, de contradiclions en contradictions, |>arli de la tbêorie des idées, il arrive tranquillement au moi et a la matière.

Mais tout le monde n’est pas aussi beureux ou aussi inconsêtpienl : Berkeley rencontre sur son cbemin la tbêorie des idées, il en rejette une partie et il accepte l’autre, qui lui sulUt pour renverser la matière.

Deux parties en effet dans la théorie des idées . la première, que nous n’apercevons immédiatement que des idées; la seconde, que la où il y a idée, là seulement il peut y avoir connaissance. Berkeley adopte ce premier principe, que nous n’apercevons immédiatement que des idées ; il démontre jusqu’à l’évidence qu’une idée est une idée, qu’elle ne peut ressembler qu’a une idée, et qu’il est absurde d’admettre l’hypothèse d’un objet que nous ne voyons pas, quand la nature ne nous fournit immédiatement qu’une idée. Mais Berkeley n’admet pas ce second principe, que toutes nos connaissances sont des idées. Selon Locke et Berkeley, la sensation et la réflexion sont les deux seules voies par lesquelles les idées peuvent s'introduire dans l’en-

iiL'Mt:

tendement; mais Hei’keley prétend qu’outre les idées il y a des connaissances; outre la sensation et la réflexion, ii admet, un peu confusément peut-être, le principe des substances, qui lui révèle l'existence réelle des esprits, celle de l’esprit humain et celle de l'esprit divin.

Voila, certes, un beau débris échappé à la doctrine de Locke. Mais ce débris va nous échapper encore ; la destruction va se consommer. Il faut pour cela réunir à la première partie de la doctrine de Lccke la seconde partie que berkeley en a séparée. Il suflira de rétablir cet autre principe, que non-seulement les idées sont l'objet propre et immédiat de notre connaissance, mais encore qu’elles en sont la borne. Or, si tontes les connaissances que nous pouvons obtenir sont des idées, il est évident qu’il faut renoncer a connaître jamais la substance ; car, on va le voir, il n’y a pas d’idée de substance. C’est sur ces deux parties de la théorie des idées, ainsi rassemblées, que Hume élève ses arguments et foudroie toute réalité.

La philosophie de Hume est contenue dans le Traité de lu nature humaine, ouvrage qui semble écrit par le génie du scepticisme. Publié à Londres, en 1739', il

* Hume nous apprend lui-inênic dans son auloltiofrnpbic (mj/ oten Lift) <pic cet écrit fut composé en France pendant les . années qu'il y passa dans une profonde retraite, à Ucims et à La Flèche, de 17S4 à 1757. Jamais ouvraîîe. dit-il, n’eut moins de succès : il élail mort-né (deadèorn). C’est pour* tant le fond des Hechercheê, et c’est un traité plus solide et plus détaillé. Il contient toute la métaphysique de Hume. Voici son titre : .1 Ireatise ofhuman naturd, being an Attempt to inlroduce thù experimenlal Méthode of reaeonmf} into moral ehbjectn. Avec cette épigraphe de Tacite: /lara temporum félicitas u6i senlire qute velis et quie ientias dicere licet. Lonpo:«, 1750,

IMIEMIERS ESSAIS. — ANNÉE IRIIi

ne produisit pas d’abord tout l’elTet (]iie son autour attendait. Hume le renouvela, en l’alirefteant, dans ses Redierches sur l’entendement humain. Mais dans.ee dernier ouvrage on ne retrouve pas la première opinion de Hume touchant la substance ; elle n’est <|ue dans le Traité de la nature Immuiue. Ce traité n’a jamais été traduit, et il est assez rare en l’rance: nous le ferons cjonnaitre par un certain nombre de citations.

Il est divisé en deux livrer : le premier, de l’Entendement; le second, des Passions. Le premier livre, le seul qui nous intéresse, est lui-même divisé en quatre .parties ; première partie, des Idées, de leur orifiine et deleur composition; deuxième partie, des Idées d’espace et dè temps j troisième partie, de la Connaissance et de la prohit^ilité; quatrième partie, des Systèmes sceptiyues et autres systèmes de philosophie. Cette (piatrième partie contient deux chapitres importants, le chapitre V, de l’Immatérialité de l'âme, on l’immatérialité de l’ânie est convaincue d’être une chimère; et le chapitre VI, sur l’Identité personnelle. C’est d’abord ce chapitre VI qu’il nous faut examiner.

Placez-vous bien au principe de la théorie de Hume, afin d’en voir découler toutes les conséquences. La où il y a idée, et là seulement, il peut y avoir connaissance. Ç’çst le principe, commun de Locke et de Hume. Seu..

2 vol. in-8*. On le trouve réimprimé dans la collection des Œuvres p/ii7o90phi'fues de Hume: The pliihsophicnl Works of Hume, publiée à Londres^ '4 vol. in-8®, en 182G,

' SurCondillac el sur les deux moments bien dislindsde sa philosophie, voyez le. cours de 1819, Philosophie du dix-hidtiéme siècle en France. Le premier ouvrage de Coiidillac reproduit le système <lc Locke ; les derniers

HUME

lement Hume fait ici une grave modification à la ddcti’ine de Locke.

Selon Hume, l’idée dérive d’une impression sensible, plus frappante, plus vive, dont l’idée n’est que le résultat et en quelque sorte le reflet ; ce qui est le dernier s\^lème de Condillac*. Sf donc, nous pouvons connaître la substance, c’est ipi’il y a dans l’entendement l’idée de substance, et qu’il y a eu préalablement une impression de substance.

« 11 y a, dit Hume*, des philosophes qui s'imaginent « qu”a chaque instant nous avons la conscience entière « de ce que nous appelons notre moi, our self, qu’ils « sentent son existence et la continuité de cette exis-

« tence Malheureusement toutes ces assertions "sont

« gratuites, car il n’y a aucune idée de ce moi prétendu. « En effet, quelle impression pourrait nous avoir donnée « cette idée? A cette question, il n’y a pas de réponse « possible. ' •

« Si nous devons avoir du moi une idée claire et intel- « ligible, c’est qu’il y en si quelque impression qui doit « donner naissance a toute idée réelle, to erenj realidea, « (c’est à-diie a toute idée qui a un objet réel). Mais le « moi ou la personne n'est pas une impression (ni, par « conséquent, une idée), mais ce qui est supposé sou- « tenir nos impressions et nos idées. Si (juelque impres- « sion donne naissance a cette idée du moi,, cette im-

voiil benilcdup pins loin ; jls iCtOdmelteiU pltisticnx soiircos do connnissonce, mais une seule, la sensation. C’est à ce »lcrnicr Système qu’est attaché le nom de Condriluc. ^

' ViTl\ VI, of Personal ïdeUlitif, p. édit, de 1759.

tu» PREMIEnS ESSAIS — ANNEE 1810

« pression doit persister la même dan» tout le cours de « notre vie. Mais il n’y a nulle impression constante « et invariable. Nul plaisir ou nulle douleur, nulle « |>assion, nulle sensation ne dure. t,'c n'est donc d’au- « cunc de ces impressions, ni d'aucune autre,, que « ridcs3 du moi peut venir; donc une telle idée n’est « pas. » . .

Dans riiypotlièse de Locke, les arguments de Hume contre l'esprit et le moi sont aussi nets, aussi décisifs, et ne soulTrent pas plus de réplique tpie ceu.v de Berkeley contre la matière. .Aussi Hume ne doute pas plus que Berkeley, et il a le ton assuré d'un liomme profondément convaincu. « Pour mou compte, quand j'entre «lans un « e.\amen attentif de ce que j’appelle moi, je tombe « toujours sur quelque perception ( perception ici est « synonyme de sensation, d’inq»re.ssion et d’idée; il , «y a bien quelques légères nuances, qu’il est inu- « tjle de faire remarquer), je rencontre toujours quel- « que perception de chaud, de froid, de bien, de « mal, de peine, de plaisir; je ne me trouve jamais « vide de perceptions, et je ne puis rien observer que « des perceptions. Quand mes perceptions m’abandon- « neiit, comme il arrive quelquefois dans un profond « sommeil, je ne me sens plus, et ou peut dire avec

« vérité que je n’existe point Si quelqu’un, réllé-

« ebissant sur lui-inéine sérieusement et sans préjugés,

« trouve qu’il a de lui-même une notion différente, je « dois confesser qu’il m’est impossible de raisonner «avec lui. Il peut avoir raison; il peut trouver en lui « quelque chose de simple et d’identique qu’il appelle

HUME

« lui-même, mais je suis certain qu’il ii’y a rien de tel « en moi. »

Hume, on le voit, traite en même temps et la question du moi et celle du moi identique, seconde question trèsimportante que nous n’avons qu’effleurée, et silr laquelle nous reviendrons plus tard.

Dans son point de vue. Hume a bien raison. Nous avons nous-même démontré, avant d’entrer dans la discussion des opinions philosophiques, que la substance immatérielle ne tombe pas sous l’œil de la conscience, et qu’aussilôt qu’on fait de la conscience le juge unique, c’est-’adire quand on assimile toutes les connaissances h des idées, on détruit la substance sans ressource.

Cependant, quelle que soit la puissance des arguments de Hume, il sent lui-même qu’il doit nous rester au fond du cœur un secret penchant à nous croire quelque chose de réel, et il va lui-même au-devant de l’objection qu’on pourrait lui faire, que la croyance à la réalité de la substance que nous sommes est la croyance universelle du genre humain. A cela il répond comme Berkeley répondait a ceux qui prétendaient que la croyance a la réalité de la matière est universelle .

« Vous vous trompez, dit Hume : cette croyance n’est « qu’un raffinement de quelques métaphysiciens ; mais « pour tout le reste du genre humain, je puis assurer que « les hommes ne sont rien pour eux-mêmes qu’uiie col- « lectioB de différentes perceptions qui se succèdent avec « une rapidité inconcevable...

« L’esprit est une espèce de théâtre où chaque péril ception fait son apparition, passe et repasse, dans un

(i-2 PREMIEUS ESSAIS. — AMSÉE IHKÎ

<1 conûnuol cliajigemeiil El que celle mélai»liore de

« tliéàtre ne nous alinse pas; c'esl la successioji de nos .« perceptions (|ui constilue notre esprit, et nous n’avons « aucune idw, même éloignée et confuse, du tliéàtre où « ces scènes sont représentées. » •

Quand même on admettrait avec Hume que la croyance a l'e.xisteuce dti inoiu'esl.pas une croyance constante et univorselle du genre humain, il faut au moins l’admettre comme une opinion^ et cette opinion doit avoir, comme toutes les autres, une raison suflisante. Quelle raison a donc fait imaginer ce raffinement de la suhstance? La voici : selon Hume, il faut distinguer l'identité réelle et l’identité imaginaire. Quand nous voyons un objet rester le même dans différents temps, nous Ibrmons de l'a l’idée d’identité. Puis, une fois cette idée ainsi formée, nous la transportons ailleurs jiour le besoin de notre imagination. Quand nous voyons dilférents objets liés entre eux par une relation étroite, il nous seralde que nous contemplons le même, objet; le passage facile de l’un à l’autre trompe rimagination, et lui fait supposer l’identité où il n’y a que ressemblance. Quand nous voulons nous servir de notre raison, nous reconnaissons le prestige de cette identité ; mais, a la longue, le charme est devenu si fort qu’il est malaisé de le rompre et qu’il captive la raiscui en dépit d’elle-même. Ne pouvant parvenir à le dissiper sans faire violence ’a nos habitudes, nous trouvons plus commode de le justifier par des subtilités métaphysiques; de là l'invention d’une substance, d’un moi, d’une âme.

Ainsi Hume résout le moi dans une illusion de l’imagi-

HUME

Cô

iiatiol). ^ous ne nous arrêterons pas a le combattre. Il faut bien distinguer les associations arbitraires de l'imagination d’avec les lois nécessaires de l’intelligence. L’imagination est capricieuse et cliange ’a son gré ses buvrages, tandis qu’ici il nous est absolument impossible de ne pas placer les qualités dans un sujet; il y a donc un principe, indépendant de Limagination^qui me force d’attribuer toute qualité a un sujet, et mes idées à un sujet qui est moi.

Je ne développe pas cette réponse : il me semble inutile de répondre à un philosophe qui ose résoudre la croyance universelle et nécessaire du genre humain en une illusion ridicule; aussi je ne vous ai rapporté l'opinion de Hume que polir vous faire saisir les conséquences rigoureuses de la théorie des idées.

Mais l’argumentation de Hume n’est pas épuisée. Dans le chapitre V de l’ouvrage que nous examinons. iLinstitiie une discussion approfondie sur l’immatérialité de l’âme, dont il faut vous rendre compte pour que vous connaissiez tout le système que Hume a tiré. des principes de Locke.

D’abord, il se demande si le moi peut être,. et voici comment il se répond a lui-même :

« L'impOssibilité de la substance matérielle a été dé- « montrée; quant a la substance spirituelle, elle souffre « les mêmes difficultés, et d’autres encore. Si nous avons « quelque idée de la substance de l’esprit, nous devons « en avoir une impression ,cofrespondante, ce"^ qu’il est « très-difficile, sinon impossible de concevoir. En effet, « comment une impression représente-t-elle, une sub-

PnKMIEnS ESSAIS. — A.NNÉE 1810 « stance, si ce n'est en lui resseml)lanl, et comment une «impression peut- elle ressembler 'a une substance, « puisque, suivant notre philosophie (celle de Locke). « une impression n'est pas une substance et n'a aucun « de ses caractères'/ »

Cet argument de Hume est invincible dans la théorie de Locke.

« Hais laissons la question préalalde, si la substance « spirituelle peut être, poursuit Hume, et examinons si « elle existe. Si elle existe, quelle est l'impression qui « nous la découvre, et comment cette impression opère- « t-elle? Est-ce une impression de sensation ou de ré- « flexion'.’ est-elle agréable, ou pénible, ou indifférente? « agit-elle continûment, ou périodiquement, ou a divers « intervalles? si elle agit à divers intervalles, quels sont « ses temps d'apparition et de retour, et quelle cause la « produit? On ne peut ré()ondre a aucune de ces tpies- « tions. »

L'analyse n'ayant pu découvrir aucune idée ni aucune impression de substance, Hume va chercher la substance par une autre méthorle, celle des définitions. « On dé- « finit la substance, ([uelque chose qui peut exister par «soi-méme; or je soutiens (pie cette définition est « vicieuse; en ce qu’elle convient non-seulement à la « substance, mais h tout ce qui peut être conçu, et qu’elle « ne distingue pas la substance des accidents, et l'esprit « de ses perceptions. Voici quel est mon argument : Tout « ce qui est conçu clairement peut exister ; tout ce qui « est conçu clairement d’une manière peut exister de « cette manière ; fout ce qui est différent peut être dis-

IHJME

(iô

« lingué : or, mes perceptions sont différentes, donc. « elles peuvent être distinguées ; donc elles peuvent être « considérées comme séparément existantes; donc elles « peuvent exister séparément ; les perceptions existent « donc par elles-mêmes, les perceptions sont donc des « substances, d’après votre déiinition même. »

Si la méthode expérimentale et la méthode des déljnitions ne peuvent donner la substance, il faut absolument y renoncer ; la substance est une chimère. Aussi Hume se rit de toutes les recherches sur la matérialité ou l’immatérialité du moi. Le moi n’est ni esprit ni matière, car il n’est pas.

Mais je veux vous faire connaître un des arguments les plus singuliers de Hume, celui par lequel il attaqué la notion de substance au nom ùiéme de la religion. Je soutiens, dit-il, que la doctrine de l’immatérialité, de la simplicité et indivisibilité d'une substance pensante est un vrai athéisme, et servirait à justifier les sentiments pour lesquels Spinoza est si universellement décrié.

En quoi consiste le système de Spinoza? H consiste à rassembler tous les phénomènes matériels et spirituels dans un seul sujet simple et indivisible, dans lequel s’accomplissent toutes les lois les plus diverses de la nature, sans qu’elles altèrent son éternelle et immuable ' simplicité.

Quel est, demande Hume, le principe de cette horrible hypothèse, hideoiis liiipoihe$is‘! C’est, dit-il, la loi des substances. Et voici quel est son argument :

« Nous ne connaissons que des idées. Toutes nos idées dérivent d’impressions. Les qualités des objets exté- '

W5 PREMIEnS ESSAIS. — ANNÉE 1816

rieurs seul pour nous des idées. Ces idées dérivent d’impressions. Or, une impression n’esl pas différente d’une impression. Donc, si j’attribue aux idées de mes opérations un sujet, un soutien simple et indivisible, je dois de môme attribuer un sujet simple et indivisible aux idées des objets extérieurs, puisque toutes mes idées se résolvent en des impressions qui ne peuvent différer les unes des autres, ni, par- conséquent, donner naissance à des idées de nature différente, supportées par des sujets différents. Donc, les opérations de l’intelligence et les qualités de la matière ont un soutien commun, un sujet simple et Indivisible. »

Hume reproduit sans cesse cet argument : « Croye/.vous que vous connaissiez quelque chose dont vous n’ayez pas d’idée? Vos idées ne sont-elles pas b mesure de vos connaissances? Ces idées ne dérivent-elles pas d’impressions dont la-nature est la même, et qui, par conséquent, doivent se rencontrer dans le même sujet? Si vous donnez aux unes un sujet simple, ne devez-vous pas donnerunsujetsimpleaux autres? etc.,»

11 est donc certain, d’après Hume, c’est-'a-dire d’après Ix)cke,. car Locke est ici responsable des conséquences légitimes que Hume tire de scs principes; il est, dis-je, certain qu’il n’existe ni esprit ni matière, qu’il n’existe que des idées sans objet, sans sujet, sans lien réel, ombres vaines que l’imagination seule retient suspendues en quelque sorte sur l’.abime du néant universel.

Tel ébit l’état de la philosophie anglaise quand Thomas Reid parut.

REID

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