‹ Premiers essais de philosophieChapitre 13 sur 59 · BEATTIE, CAMPBELL, D. STEWART · texte numérisé non relu

BEATTIE, CAMPBELL, D. STEWART

VOUS citer, et il ajoute ce peu de lignes pour commentaire: « La sensation est le seul objet propre et immédiat « de la conscience; la croyance du je ou du moi, quoi- « qu’elle paraisse si inséparable de l’exercice de la con- « science qu’on peut ’a peine la considérer comme posté- « rieure dans l’ordre du temps, l’est cependant aussi dans « l’ordre de la nature, s’il est permis de se servir de cette « distinction scolastique. En elTet, d’abord la croyance du « moi suppose que la conscience a déjà été occupée par « quelque sensation ou quelque afïeclion antérieure ;

« ensuite il est évident que cette croyance est plutôt un « jugement qui suit l’exercice de la conscience qu’une « instruction directe de celle-ci. 11 me semble donc plus « exact d’appeler la croyance de notre propre existence « un accessoire de l’exercice de la conscience que de « dire que notre propre existence est un fait qui tombe « sous la connaissance immédiate de la conscience « comme les sensations, etc. »

Ainsi M. Dugald Stewart distingue deux faits dans l’opération de la conscience; l’un qui est antérieur : la la perception d’une sensation ; le second, qui lui est à peine postérieur : la croyance à l’existence du sujet sentant. A parler rigoureusement, à peine postérieur est inexact; les deux faits si bien distingués par M. Dugald Stevart sont simultanés et contemporains.

Si l’action de la loi des substances était réellement postérieure, en quelque degré que ce fût, à l’action de la conscience , il s’ensuivrait que le premier fait, ’a savoir, l’opération de la conscience, serait vide de la croyance du moi, c’est-à-dire que la conscience ne

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nous donnerait d’abord que la sensation, et encore ne nous la donnerait pas comme nôtre. Examinez les conséquences de cette hypothèse : si la sensation nous est donnée d’abord sans aucun rapport d’appartenance au sujet sentant, qui est nous-mêmes, la sensation en cet état n’est qu’une abstraction. Mais il est évident que l’abstraction suppose dilTérentes parties qui coexistent dans quelque chose de concret. Nous pouvons séparer ces diverses parties les unes des autres et n’en considérer qu’une seule, c’est l'a l’abstraction, el nous pouvons concevoir ainsi la sensation tonte seule sans sujet sentant; mais débuter par l'a est impossible, radicalement faux en soi, et ne mènerait d’aillénrs à rien de réel. Ce n’est pas en débutant par une abstraction qu’il serait possible d’arriver jamais a aucune notion concrète. Cet argument, que nous avons déjà proposé contre la théorie de Locke ‘ . n’est pas le seul qu’on peut élever contre celle de M. Dugald Stewart.

Si on retire 'a la sensation le sujet sentant, il faut qu’on dise : Ma conscience me révèle d’abord la sensation, non pas comme mienne, mais comme sensation. Mais y pense-t on bien ? De quel droit dira-t-on alors ma conscience? Si le moi n’est pas d’abord sous la sensation, il ne doit pas être davantage sous la conscience ; si la conscience ne vous révèle pas la sensation comme vôtre, la conscience ne doit pas non plus vous apparaître comme vôtre. L’opinion que nous combattons, poussée h sa véritable conséquence, donnerait le résultat suivant : le pre-

* Pliis haut, p. 37

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liEATTIfc:, CAMPBELL, I). STEWART S5

inier fait de l’esprit humain est une conscience apercevant line sensation, l une et l’autre sans aucun sujet; c’est-a- (lire que le premier l'ail de l’esprit humain impliquerait une double abstraction. Kn effet, faites-y bien attention: la sensation toute seule est une idée abstraite; la conscience sans sujet qui la supporte est aussi une idée abstraite. Quel .sera donc le rapport entre ces idées abstraites? un rapport abstrait, et nous aurons un rapport abstrait entre deux abstractions, au lieu de la réalité du sujet qui soutient à la fois la conscience et la sen- .salion !

Interrogez-vous vous-mêmes, et vous reconnaîtrez que toutes les perceptions que vous donne votre conscience sont vôtres. Lorsque je m’examine, il m’est impossible de trouver en moi quelque perception qui ne m’apparaisse pas comme mienne. Si l’on me disait : Dites-uons ce que la conscience vous atteste en ce moment des ]thénomènes qui se passent au dedans de vous, je répondrais que je sens que je parle. Si ces mots sont l’expression lidèle de ce ipii se passe en moi, nous devons y lire comme dans un miroir les différents phénomènes intellectuels. Ouvrez ces mots « Je sens que je parle » : n’est-il pas vrai que le je ou le moi s’y produit deux fois, et par conséquent que j’ai deux fois raison? D’abord, la conscience n’agit pas en général, mais c’est ma conscience qui agit et qui se présente à moi comme mienne ; je ne dis pas quelqu’un sent, mais je sens. Puis, après avoir dit : je sens, j’ajoute que je parle; il m’est impossible de •séjiarer et l’acte de la conscience de son sujet et la parole de sou sujet; l’une et l’autre m’apparaissent également

on moi. Quand vous l éllcichisscz, ce n’est jamais que sur vous-m(îmes que vous réllécliissez. Vos moditicatious, vos facultés, se rencontrent toujours dans votre moi et le supposent. C’est le moi qui agit, pense, sent. Les modi- (ications ne sont jamais séparées du sujet qui les contient, car les modilications ne sont que le sujet lui-même modilié d’une certaine manière. Tout part du moi, et tout s’y rapporte; il est 'a la fois et la circonférence et le centre; il est toujours tout entier dans toutes les parties de son existence indivisible et dans tous les points de sa durée continue.

L’observation intellectuelle ne nous laisse apprécier aucun intervalle entre l'opération de la conscience et celle de la loi des substances, et en même temps elle atteste une grande différence entre ces deux opérations.

Il y a du plus et du moins dans les perceptions de la conscience, il n’y en a point dans la croyance ’a notre existence. Il y a des sensations si faibles qu’elles sont à peine remarquées, et des sensations si fortes, au contraire, que la perception en est extrêmement énergique; nous sentons plus ou moins de douleur, plus ou moins de joie. 11 est incontestable qu’il y a une grande variation *’ dans les perceptions de la conscience, mais il est tout aussi certain qu’il n’y a aucune variation dans la croyance à notre existence. Je ne crois pas plus ou moins que j’existe ; je le crois purement et simplement. Le fait est incontestable ; reste ’a savoir pourquoi il n’y a pas du |)lus ou du moins dans la Croyance à notre existence, taudis qu'il y en a tant dans les perceptions de nos sensations. On ne peut en trouver d’autre raison que la na-

BEATTIK, CAMPBELL, D. STEWAKT feô

turc même des choses. Les phénomènes qui tombent sous l’œil de la conscience sont mobiles ; il est donc naturel que la perception participe de la nature de son objet, et qu’un phénomène variable produise des aperceptions variables. 3Iais l’être ne change pas; l’être est ' ou n’est pas ; il n’est pas plus ou moins ; par conséquent, il ne se peut pas que la perception de cet être soit ellemême mobile, et que l’être simple, un, identique, ne communique pas son caractère ’a la croyance que nous en avons. La vie, c’est-a-dire l’ensemble de nos sensations et de nos actes, est diverse; l’existence est une. Mais la vie n’est pas l’être ; d’où cette grande espérance : la mort qui détruit la vie peut donc ne pas détruire l’être. Mais je m’arrête, de peur de me laisser entraîner aux grandes et hasardeuses perspectives qui s’ouvrent devant moi, et je rentre dans les limites de la question qui nous occupe.

Je rends justice à la sagacité de M. 1). Stewart. Le premier il a distingué deux faits où, jusque-la, on n’en avait vu qu’un seul. 11 n’a pas nié leur simultanéité, il l’a même aperçue ; mais il ne l’a point établie avec la netteté et la rigueur qu’une pareille démonstration exige, et nous avons dû redresser ou plutôt achever sa théorie.

Une dernière observation : vous voyez que la philosophie écossaise ne doit pas son empire a la mode, qui élève un jour une philosophie et le lendemain la renverse. La philosophie écossaise est l’œuvre du temps. Suivez avec moi la marche de l’esprit humain en Angleterre, dans le cours du dernier siècle : les théories les

«6 PREMIKIIS ESSAIS. — ANNFli: 1816

plus hardies se pressent, sè combattent, se dctruiseiit l’une l’autre, pour faire place a une philosophie meilleure. • ‘ .

D’abord, à la fin du dix-septième siècle, Locke donm^, l’Æ.ssüi sur r Entendement humain, où toutes les réalités.sont ébranlées. y

En 1710, Berkeley publie le Traité sur les principes de la connaissance humaine, qui, appliquant a la matière la théorie des idées, détruit la matière ; l’asgument présenté dans un premier ouvrage., Berkeley le reproduit et le conlirmc, en 1713, dans un second, le D\ulo(pie^ ' d’Uijlas et de Pliihnous, et en 1730 dans un troisième, •’ qui est VAlcijphroH. »■'

En 1739, Hume s’empare à son tour de la théorie des idées, adopte les conséquences que Berkeley en avait tirées contre la matière, les tourne contre l’esprit, içt le détruit au même titre.

En 17G4, Reid renverse les conséquences de Hume et de Berkeley dans leur principe, c’est-à-dire dans la théorie .de Locke; il rétablit le moi, mais décrit un peu confusément le [irocédé qui le découvre. La confusion con- , tinue et s’accroît sous Beattie, qui mit en 1770, et sous Campbell, qui écrit en 1770. En 1810, dans scs Essais pliilosophi(jues, 31. D. Stewart distingue les deux faits jusque-là confondus, sépare l’opération de la conscience et celle du principe des substances. En 1814, dans un nouvel ouvrage, il maintient et développe une théorie qui devient le point de départ de la nôtre. Heureux si nous avons pu ajouter quelques lumières h celles que nous avons reçues, et faire quelques pas

LK IBîJlTZ

de plus dans celte grande routé, de l'expérience etdu sens commun que noos oUvre la philosophie écos- ■ «aise ! s . . , ■

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Plusieurs leçons consacrées a l’exposition . et à la disenssioD des opinions de hocke, de herkeley, de Hume,

,^dë Ueid, de ses successeurs et particulièrement de * M. D. Ste\yart, sur la' substance et sur le nnîi,onl dû ;

vous mettre en possession de cette partie importante , de la philosophie moderne, et vous faire connailre son histoire, ses révolutions, cl le point oh elle s'est arrêtée.

J'ai tâché de vous montrer comment le scepticisme s'introduisit dans la philosophie, 'a la suite de la théorie des idées. Vous l'avez vu, d'abord faible et caché dans Locke, compromeUre les réalités-, plus fort et plus audacieii.x dans llcrkeley et dans Hume, lesattaquer-el les détruire toutes successivement, jusqu,':! ce qn’enlin Iteidiel- M. 1). Stewart le forcent, pom- ainsi dire, à hicher sa proie et a rendre les existences qu'il. :ivait englonties. 'v:

Aujourd'hui nous passerons en Allemagne, et la phi- . losophie jle cette grande nation nous montrera d’une manière plus sensible enéore le rapport nécessaire de 1 idéalisme et du scepticisme.

-Le premier desphilosophès allemands, en date comme • en génie, est Leibnitz. • ...

88 IMlEMlKItS ESSAIS. — ANNÉE 1810

- Si l’on me denianclailù quelle école appartient Leibnitz, je répondrais: Âloiilosetà aucune. Son caractère dislinclil'cst l’étendiie. Leibnitz renferme en lui tout ce qu’ont eu de meilleur cl de plnsopposé les plus grands hommes de tous les siècles, sans ressembler h aucun d’eux. Sa Atistc érudition a tout end)iassé. E.xccplé l’astrologie jti> diciairc et la magie, dit Leibnitz, je ne dédaigne rien. 11 avait étudié la philosophie du moyen âge; et sous ce fumier, comme il le dit, il avait su trouver de l’or. Parmi les anciens, c’est h la fois Platon et Aristote, parnéi les modernes, c’est ’a la fois Locke et Descartes, que ce beau génie, conciliateur en tout parce qu’il est toujours profond et vaste, essaya de réunir, et c’est avec toutes ces forces ainsi rassemblées qu’il tenta la conquête de la vérité universelle ; mais son plus ferme appui est toujours son propre génie. On sent qu'il est encore plus riche de son proi>re fonds que de toutes les richesses qu’il emprunte; et, au milieu des docüines qu'il imite, il demeure original parles vastes combinaisons qu'il en sait taire, et jtar cette .synthèse puissante qui sera éternellement admirée, malgré les vices de quelques-unes de ses parties, tant que le goût dir grand et du beau n’aura pas péri sous des habitudes frivoles, tant que les vrais attributs du, génie philosophique, la force et l’étendue, trofuveront enéore des admirateurs parmi les hommes*. ■ - ■

Si Leibnitz renferme en quelque sorte tous les autres

* Ün voit de quelle admiraliori, dès le début même de nos éludes, nous étions touebé pour Leibnitz. Chaque jour Ta rortiliéc en réclainmt davantage . Mais il ne nous appartenait pas de pénétrer’ d’aboH dans toirte sa

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