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et elle ne peut être sentie sans que le moi ne soit déjà, t.etle première sensation, n'ctant pas arrivée jusqu à la conscience, |)érit tout entière et ne laisse aucune trace: qu une seconde lui succède, elle sera bien la seconde pour 1 observateur du dehors ; mais elle ne sera pas la seconde pour l 'être sentant; elle sera la première; et, si elle n est pas aperçue par le moi, celle qui lui succédera sera la première encore. Après une suite aussi longue (ju on voudra de pareilles sensations inaperçues, il n’y aura jamais matière à re.vercice de la mémoire, car la mémoire présuppose nécessairement la conscience; elle n’est qu’un retour sur la conscience. 11 est très-vrai qu’aussitôt que la mcMnoire entre en exercice, elle donne I identité du moi, qu elle la donne au premier acte de" réminiscence; car, si elle ne la donnait pas au premier, il n y a pas de raison pour qu’elle la donmit au deuxième, au troisième, etc. ; mais pour donner l’identité du moi, il faut que le moi ait été aperçu auparavant ; si elle nous apprend que nous durons, il faut (|u'auparavant nous ayons su que nous sommes.

Il est donc hors de doute que la mémoire suppose 'aperception du moi : et comme d'autre part la mémoire précède la comparaison et par conséquent la réllexion et le discernement, il faut conclure contre Wolf que le discernement, loin de précéder l’aperccption, est de toutes parts précédé par elle.

Mais enfin qu’est-ce que Mérian entend par l'aperception du moi ?

Il n’y a rien de bien clair l'a-dessus dans le mémoire de .Mérian, et nous sommes forcésde trouver son opinion

ACADÉMIE DE BERUN

dans les passages de Locke et de Leibnitz quSl cite comme l’exprimant fidèlement.

Mérian reconnaît son opinion su.r l'aperception du moi dans le chapitre ix du livre IV. où Locke dit que nous avons une perception immédiate, intuitive et irrésistible de notre existence.

On peut interpréter ces paroles de Locke de deux manières diiïérentes. Locke a dit, dans sa théorie de la connaissance, que toute connaissance suppose deux idées et un rapport perçu, et il a apjiclé connaissance immédiate la perception immédiate d'un rapport entre deux idées'. En supposant donc que Locke eût été conséquent à luiméme, l’aperception immédiate et intuitive de notre existence supposerait déj’a deux idées connues, et serait très-médiate. Mais il est possible que Locke ne songeât plus â sa théorie générale de la connaissance quand il a avancé que nous avions une connaissance immédiate de notre existence: peut-être s’est-il contredit et entendait-il cette fois une connaissance réellement immédiate. 11 paraît que Mérian a pris le passage de Locke dans ce dernier sens. Ce qui le prouve, c’est le passage de Leibnitz qu’il cite après, et qui est clair et précis. Leibnitz dit : « Nous ne connaissons rien de plus clair que la substance; car nous la connaissons immédiatement; l’ânie est intime a elle-même : elle se sait bien parce qti elle est elle. »

Nous lirons donc l’opinion de Mérian dans ces paroles auxquelles il souscrit, et nous en conclurons qu’il

' V.iycz plus haul, page 34.

regarde l'aperception de la substance comme immédiate.

Nous allons faire contre cette doctrine quelques objections fondées sur le raisonnement et l’expérience.

D’abord, dans toute la durée de notre existence, nonseulement nous sommes, mais nous sommes dune certaine manière; non -seulement notre être existe, dure, persiste, mais il est sans cesse modilié, soit par sa force interne, soit par l’inlluence des objets extérieurs.

Descartes, Leibnitz et Wolf prétendent que l’bomme est essentiellement actif et l’âme essentiellement pen- ■sante : dans cette hypothèse, l’âme pensant toujours est sans cesse modiliée.

Même si on adtnct que l’âme est tantôt active et tantôt passive, on admet encore qu’elle n’est jamais sans modifications.

Hume a dit * : Ceux qui, en réfléchissant, tombent sur leur moi, peuvent avoir raison: mais j’avoue qu’après bien des observations je ne suis jamais tombé que sur des perceptions; je n’ai jamais conscience que de mes idées. Nous sommes de l’avis de Hume, et nous dirons à Mériari : Vous pensez que la substance est aperçue immédiatement. Pourquoi se récrier alors sur l’obscurité de la notion de substance? Rien n’est si clair que les' objets directs de la conscience; or la notion de substance est obscure ; comment donc serait-elle une aperception directe de la conscience? I.a

* Voyez plus haut, page (*0.

ACADKMIE DE BERLIN '

douleur et le plaisir nous sont parraitemenl connus, parce que la conscience les atteint directement; au contraire, nous ne savons rien de la substance ; sa nature nous est entièrement cachée. Si quelqu’un la connaît, qu'il la décrive, ou qu’on avoue que la substance -ne nous est pas donnée par une aperception immédiate.

Reid a été ici plus sage que Mérian. 11 a très-bien vu (jue nous n’apercevons pas immédiatement la substance. Peut-être s’est-il mal exprimé ; mais enlin il a reconnu que, dans le jugement porté par la conscience et dans lequel nous est donné le moi, il y a deux choses, la modification et la substance ; que la première tombe seule sous la conscience, et que la seconde nous est révélée par une suggestion naturelle agissant à l’inverse de la logique ordinaire, puisque ordinairement pour percevoir le rapport il faut les deux termes, tandis (|ue dans ce cas le terme que nous voyons suggère celui que nous ne voyons pas et le rapport qui les unit ‘.

Après cette analyse des mémoires de Mérian, poursuivons notre étude de l’école de Berlin.

M. Ancillon père, ministre protestant, membre île l’académie de Berlin, est auteur de mémoires du plus grand intérêt, insérés dans les mémoires de cette Académie, sur plusieurs points très - importants , le principe de causalité, la certitude, les fondements de la métaphysique, où le scepticisme de Kant est solidement réfuté. Nous considérons M. Ancillon comme

' I.a Iht'orie du jugcmcnl prirtiilif, indépcnd.iiit de toute comparaison, est partout dans nos écrits, par exemple dans les leçons de 1819 sur Reid et dans celles de 1829 sur Locke.

rilF.MIKUS FSSAIS. — AN>KK I81Ü

1111 métaphysicien plein de sens et de sagacité, i|ui inélite une place dans riiistoirc de la philosophie allemande de celte époque. Son lils, Krédéric .\ncillon, secrétaire perpétuel de l’Académie, est connu |iar des Mékiiijies de litlèiature et de philosophie, *2, vol., Paris, 1801), où nous avons remaniiié particulièrement un Essai sur l’existeace et sur les derniers systèmes (pii ont paru eu Allemayne.

^1 Ancillon lils a, dans cet essai, exposé les systèini's de Kant, de Ficlite et de Schelling, di.sciité leurs principes et leurs conséquences, et fait voir comment ils se suivent, en quoi ils dilTèrent et en quoi ils se re.ssemblent.

.M. Ancillon se demande ; (Ju’est-ce que l'existence absolue? à (|uoi il se répond a liii-niéme que c’est une abstraction. On a reproché ’a Leibnitz et a AVolf de commencer par la po.ssihilité pour descendre ’a l'exislence. ^1 . Ancillon prouve qu’on est tombé dans une erreur aussi grande en commençant par l’existence absolue. Ainsi la nouvelle école allemande, tout en voulant s’écarter de l’école xvollienne, suit la même route ; elle commence par abstraire ; or l’abstraction n’est point un procède jirimilir, c’est un procédé plus ou moins tardif de l’esprit humain.

M. Ancillon ajoute : « C’est sans doute a la grande ipiestion des existences que se rattache toute la philo- .sophie. Mais cette question n’est pas ; Qu’est-ce (pie l'exisienee'l mais bien : Qui est-ce qui existe!» On ne pouvait mieux po.ser la question.

t’omment sa l’ait-il donc que M. Ancillon dise un mo-

ACADÉMIE DE BEHLIN

inciataprès; «La perception de l’existence est immédiate, « elle est différente de la perception dn moi ; car le moi, « n’exislant qu’avec l’existence de ce qui n’est pas moi. « suppose que le moi se distingue du monde extérieur « ou du moins de ses propres représentations. La per- « ception du moi n’esl donc pas une perception immé- « diate : elle est postérieure a celle de l’existence, elle « la suppo.se et en est en quelque sorte le premier d('- « veloppement. »

11 est singulier que ce pa.ssage se trouve entre les deux critiques que .M. .-\ncillon fait de Wolf et deM. Schelling. N’est- il pas de toute évidence qu’il tombe dans l’erreur même <|u’il leur reproche? Cela est si vrai, que nous pouvons tournercontreM. Ancillon lesobjections qu'il adresse à M. Schelling. Remarquez, lui dirons-nous, qu’il ne s’agit pas de trouver le secret de la notion d’existence. Cela est trop aisé ; il est bien facile do voir que c’est une abstraction, et cette abstraction, nous la faisons nécessairement sur des êtres particuliers. Mais il s’agit des existences déterminées et réelles. Comment connaissons-nous les êtres individuels et réels, Dieu, nous-rnême, les objets extérieurs? Voila la vraie question. Wolf s'est trompé en tirant l’existence déterminée de la possibilité indéterminée. Quand on tire le moi de la notion d’existence, on fait la même chose. Vous reprochez 'a M. Schelling l’erreur de sa méthode, mais l’erreur de M. Schelling est bien moindre que la vôtre. Son existence absolue est au moins nne existence réelle, universelle, éternelle et divine. Mais votre existence, à vous, on ne sait ce que c’est : ce n’est pas comme dans M. Schelling l’existence

l'UEMIKUS ESSAIS. — ANNÉE 1810

universelle antérieure à celle du moi ; car s’il en était ainsi, vous n’auriez aucune différence avec Sclielling. Ce n’est point non plus l’existence du moi, car alors pourquoi distinguer l’existence du moi d’avec le moi? Ce n’est donc qu’une abstraction. Or l’abstraction de l’existence sup|)ose des existences réelles connues. Il n’est donc pas vrai que nous ayons d’abord l’aiierception immédiate de l’existence, et ensuite l’aperceplion médiate des êtres, et particulièrement celle du moi et du non-moi. C’est tout le contraire; nousai)ercevcn,s d’abord les êtres réels et particuliers, puis nous nous formons la notion médiate et tout abstraite d’existence'.

D’un côté, l’existence distinguée de tout être particulier est une chimère, et de l’autre l’existence réelle et non abstraite ne i»ent être supposée avant le moi, puisqu’elle est le moi lui-même. Cn elTct, ce n’est pas assez de dire qu’il n’y a |)as d’idée d'existence sans moi et pas d’idée du moi sans celle d’existence; que l’existence est donnée en même temps que le moi et le moi en même temps que l’existence; il faut aller plus loin r il n’y a pas ici deux notions ; il n’y en a qu’une; Ja notion du moi et la notion d’existence réelle ne font qu’une seule et même notion. 11 n’est pas suffisant de dire:

* Nous no iaisions alors que béfrayer sur la philosophie allcmamle, et en particulier sur le système de M. Scheiling» que nous connaissions sculcMicnt par rintermèdiairc de M. Ancillon. Mais encore aujourd lmij^après la sérieuse élude que nous avons faite des derniers systèmes aücinamis, nous persévérons dans ia même critique, et nous l’avons renouvelée tlati§ la secundo et la troisième préface des Fragments philosophiques en attaquant ouvertement la dernière métaphysique allemande, comme débutant par une ontologie hypothétique, et par l’abslracliou de l'élrè. Voyez Fracmekts piiiloso- PKiorcs, Philosophie contemporaine.

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