TURGOT
sentiments moraux à l’égoïsme.' Il ne se laisse point effrayer par la peur alors si commune de paraître revenir à la doctrine des idées innées. « Ni nos idées, dit-il, ni nos sentiments ne sont innés, mais ils sont naturels, fondés sur la constitution de notre esprit et de notre âme, et sur nos rapports avec tout ce qui nous environne. » On peut lire encore ses lettres contre le système de Berkeley. Mais la trace la meilleure qui subsiste de sa métaphysique, est l’article Existence, OEuvres de Turgot, 1. 111, p. 195.
L'idée d’existence est pour Turgot une idée abstraite et générale dont l’origine est dans la conscience du moi. L’existence personnelle est attestée directement par la conscience. C’est là qu’est la première réalité; et toutes les autres ne sont que des inductions de celles-là : opinion très-coifsidérable, qui contraste fort avec la plupart des opinions du temps'.
Page 122. « La conscience du moi est Tunique source de la notion d’existence. ».
Page 108. « Le premier fondement de la notion d’existence est la conscience de notre propre sensation et le sentiment du moi qui résulte de cette conscience. »
) Page 108. « La réalité de tous les autres (termes du rapport des êtres extérieurs avec nous) nous est certiliée par la conscience du moi. »
Page 110. « Nous nous formons une espèce d’idée
' C’est l'opinion de M. Maine de Binn. Onia trouvera exposée et 'discutée dans l /ntroduc/ioM que nous avons placée en létc de scs œuvres. Est-ce 6 Turgot que M. de Biran l’avait empruntée?
1V> PREMIERS ESSAIS. — ANNÉE 181ü
^de l’existence des choses) que nous lirons par voie d’abstraction du témoignage que la conscience nous rend de nous-mêmes et de notre sensation actuelle; c’est-à-dire, que nous transportons en quelque sorte cette conscience du moi sur les objets extérieurs, par une espèce d’assimilation vague, démentie aussitôt par la séparation de tout ce qui caractérise le moi, mais qui ne suffit pas moins pour devenir le fondement d’une abstraction ou d’un signe commun, et pour être l'objet de nos jugements. »
Page m . « Le concept de l’existence est donc le même dans un sens, soit que l’esprit ne s’attache qu’aux objets de la sensation, soit qu’il l’étende sur les objets que l’irhagination lui présente^ puisqu’il est toujours primitivement renfermié dans la conscience même du moi, généralisée plus ou moins. A voir la manière dont les enfants prêtent du sentiment à tout ce qu’ils voient, et l’indinalion qu’ont eue les premiers hommes a répandre l’intelligence et la vie dans toute la nature, je me persuade qne le premier pas de cette généralisation a (Ué de prêter a tous les objets vus hors de nous tout ce que la conscience nous rapporte de nousmêmes, et qu’un homme, à cette première éix)que de la raison, aurait autant de peine à reconnaître une substance purement matérielle qu’un matérialiste en a aujourd'hui à croire à une substance purement spirituelle. »
Page 122. « Alors la notion d’existence sera aussi abstraite qu elle peut l’être, et n’aura d’autre signe que le mot même d’existence; ce mot ne répondra, comme
Dgilized by Gôogle
TL'RGOT
on le voit, a aucune idée, ni des sens, ni de l’imagination, si ce n’est à la conscience du moi généralisée et séparée de tout ce qui caractérise le moi.
« La notion d’existence n’étant composée d’aucune autre idée particulière que de la conscience même du moi, qui est nécessairement une idée simple... ce mot ne peut être, à proprement parler, défini. »
Il est, avec Turgot, un homme, au dix-huitième siècle, qui osa regarder en face la philosophie régnante; je veux parler de l’ahbé de Lignac, auteur de deux ouvrages de métaphysique très-peu conifus, mais qui méritent de l’être. L’un est intitulé Éléments de métaphysique tirés de l’expérience, ou Lettres à un matérialiste sur la nature de l'ûme ; \' mite, Témoignage du sens intime et de l’expérience, opposé an fatalisme. Le premier de ces , ouvrages parut en 1733, le deuxième en 1760.
La méthode avouée de l’abbé de Lignac est, comme on le voit, celle de l’expérience. Avec cette méthode, il combattit la philosophie de Locke, et il attaqua avec succès les disciples français de ce philosophe, dont les écrits commençaient à se répandre et ’a surprendre la renommée.
L’abbé de Lignac ne suit que l’expérience intellectuelle ; il ne fait qu’exposer des phénomènes, demandant toujours ’a ses adversaires : Convenez-vous de ces faits ou les niez-vous? si vous les admettez, faites-les donc entrer dans vos classifications ; si vous ne le pouvez, reconnaissez que vos classifications sont fausses ou incomplètes.
Son opinion sur le point que nous discutons est que
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non-seulement nous croyons au moi «t à son identité, * mais que nous sentons directement le moi et le moi identique.
Dans les Lettres à un matérialîMe, il déclare' qu’il ne fera pas d’hypothèse, que. ses premières années lui sont inconnues, qu’il n’y remontera pas. Je pliilosophe, dit-il, sur mou état présent, et voici les phénomènes que je crois apercevoir en moi :
« Premier phénomène. Cet être qui pense en moi se sent exister, et se sent de manière 'a ne pouvoir se confondre avec aftcun des autres êtres, soit qu’ils existent sans le savoir, soit qu’ils aient le sens intime de leur existence. 11 ne peut prendre aucune autre intelligence pour lui-même; il est dans une entière impossibilité de .douter qu’il existe et qu’il est tel être; en un mot, il a naturellement la notion de ce qu’on appelle dans les écoles individualité^, ratio numerica.
« Conséquence de ce phénomène : Tout être dont H est nécessaire de me prouver l’existence n’est pas moi.
« Deuxième phénomène. L’être qui pense en moi Se sent heureux ou malheureux, trouve son existence actuelle agréable ou pénible, selon qu’il reçoit certaines impressions. Il a de même des perceptions de plusieurs choses: ces impressions, ces perceptions, sont ses façons d’être ; il ne peut douter ni qu’elles ne soient réelles, ni qu'elles ne lui soient propres : s’il sent de la douleur, il ne peut douter qu’il ne soit modifié désagréablement ; s’il voit un édifice, il ne ^t douter qu’il n’ait la per-
* Deuxieme lellrc^ P . 22.
L'ABBÉ DE I.IGNAC
ceplion de l'image de cet édifice. Notion de bien et de mal physique, notion de modalité. »
Je demande ’a l’abbé de Lignac (piel est l'ordre d’acqiiisition de ces deux connaissances? La connaissance du moi précède-t-elle celle de la modalité, on la connaissance delà modalité précède-t-elle celle du moi? .Si elles ne sont pas simultanées, il importait de déterminer l’ordre dans lequel nous les accpiérons: si elles^sont simultanées, il ne fallait pas séparer les deux phénomènes; il fallait dire aussi si c’est a la même faculté (jue se rapportent ces deux connaissances, si la conscience perçoit le moi comme elle perçoit les modalités, ou si la notion du moi est due a une autre faculté ou du moins à un autre principe.
Dans l’exposition du troisième phénomène, l'abbé de IJgnac admet la perception immédiate de l’existence personnelle ; il y soutient même en certains cas la perception de l’existence pure.
« Troisième phénomène, (ie qui pense en moi se trouve quelquefois réduit au pur sens intime de l'existence; cela nous arrive dans cet état (pi’on appelle, en style familier, rêver a la suisse. La façon d’être de l’àme est alors dégagée de toute impression venue du dehors, ou relative au dehors : on ne sent ni chaud ni froid, on a les yeux ouverts, on ne voit pas, on n’entend pas, on est absorbé par un sentiment d’inertie qui renferme pourtant celui de l’existence actuelle et numérique. » .Arrêtons-nous sur cette première phrase ; Ce qui pense en moi se trouve quelquefois réduit au pur sens intime de l'existence. Klle peut se traduire lidèlement en celle-ci ;
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Ordinairement nous ne sommes pas réduits au pur sentiment de l’existence, mais quelquefois cela arrive. L’abbé de Lignac reconnaît donc que les deux premiers phénomènes qu’il a décrits ne vont guère l’un sans l’autre, et que le plus souvent nous apercevons la modification et la substance, l’existence déterminée et non pas l’existence pure.
Voyons maintenant dans quels cas particuliers nous avons, selon lui, le sentiment pur de notre existence. 11 en marque deux : 1° quand l’âme est dégagée de toute impression venue du dehors; ‘i° quand on est absorbé par un sentiment d’inertie.
1° Est-il bien vrai que lorsque l’àme est dégagée de toute impression venue du dehors, elle soit sans aucune perception de modalité?
On en peut douter. Souvent même c’est précisément de la force de l’activité intérieure que naît cette sorte d’indépendance du dehors. Tout entiers ’a certaines pensées intimes, nous sommes insensibles aux impressions extérieures; mais, loin que nous soyons réduits alors au pur sentiment de l’existence, nous avons la plus vive conscience de nos sentiments, de nos pensées, lesquelles sont desmodilications du moi aussi bien que les sensations.
‘i° Y a-t-il des cas où , absorbés dans une inertie complète, nous n’ayons que la conscience pure de l’existence?
Cette inertie, qui procure la perception pure de l'existence, est-elle agréable ou désagréable? 11 faut choisir, car.l’àme n’est jamais, ce semble, dans un état abso-