‹ Premiers essais de philosophieChapitre 24 sur 59 · L'AUBÉ DE LIGNA · texte numérisé non relu

L'AUBÉ DE LIGNA

lumciit indiHcrcnt. L’absence de trouble, d’émotion même, la paix, la sérénité, la rêverie, sont des états de l'àme, des manières d’être qui tombent encore sous l'œil de la conscience.

« L’inertie, dit Lignac, est le calme de l’àine, un repos qui n’a rien de désagréable, qui ne renferme ni sensations ni idées. Demandez à une personne que vous surprenez dans cet état : A quoi pensez-vous? A rien, répondra-t-elle gaiement. Je prends sa réponse ’a la lettre, c’est la nature même qui la donne. » La phrase est jolie, mais j’en demande pardon a l'abbé de Lignac, elle ne renferme ((u’une observation superlicielle. Le calme, le repos qu'on aperçoit à peine, on l’aperçoit pourtant, puis<|u’on le distingue de la joie et de la tristesse. Si quelqu'un vous dérange lorsque vous vous trouvez en cet état et vous demande : A quoi pensez-vous? A rien, ditesvous. Cela veut-dire que vous n’avez dans ce moment aucune idée bien nette ; mais vous n’êtes pas sans aucun sentiment pour cela. Vous dites vous-même que ce repos n’a rien de désagréable ; vous ne pouvez le savoir que parce que vous en avez conscience, une conscience aussi faible qu’il vous plaira, mais qui vous atteste ce que vous ressentez. Vous jouissez d'un sentiment tranquille et doux que vous ne confondez avec aucun autre ; il n’est pas nul pour être vague, et illalebranche appelle cet état la contemplation de l'immensité divine.

Ainsi l'inertie même, c’est-’a-dire le plus haut degré de calme et de repos, est un état détermiué de l’âme que la conscience aperçoit; c’est encore un mode, et la substance de l'âme n’y est pas pure de tout sentiment.

PREMlEltS ESSAIS. — ANNÉE 181fi

Le point où triomphe l’alibé de Lignac, c'est quand il montre l’absurdité de résoudre, comme le font Locke et Condillac, la substance dans la modalité; il y revient dans le buitième phénomène, et il est impossible de s’exprimer avec plus de force et de justesse.

Dans ce buitième phénomène et dans le neuviènn!, passant ’a l’identité personnelle, il établit l’unité de l’être sous la diversité de ses modifications successives. « Les modalités qui ne sont plus en moi. dit-il, ne sont pas totalement perdues ; une faculté que j’ap|)e1le la mémoire en conserve le souvenir, .le me rapjtelleune grande partie de ce (|ue j'ai senti de bien et de mal depuis que je me connais, quantité de faits que j’ai vus, des lectures, des méditations, etc. Sous ce torrent de modalités différentes qui se sontsuccédéen moi, je reconnais toujours un fonds d’être invariable. »

Voila le fait de l’identité i>ersonnelle bien constaté, et l'abbé de Lignac, comme nous, l’attribue a la mémoire.

Dans la troisième lettre, il prouve très-bien cpie la sensation ne donne ni le moi ni l’identité : « .l’entends un son, dit-il, je vois un tableau, je sens du chagrin; i|uelle est celle de ces trois impressions (pii m’apprend mon existence individuelle? Comment la sensation du son in’apprend-elle que je suis le même qui voit et qui souffre? Trois êtres très-distincts pourraient n’avoir qu’une de ces modalités... Je veux bien que chacun d’eux apprenne son existence individuelle de celle des modifications dont il est affecté; mais certainement l’unité de ma personne ne peut m’être annoncée par trois

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modilications aussi disparates, supposé que je ne la connaisse pas d'ailleurs. »

L'abbé de Lignac ajoute beaucoup d'autres arguments. Son adversaire, anticipant une théorie célèbre de nos jours, lui fait la singulière objection que nous ne pen-sons que par la parole, que les paroles sont des sensations, et qu'ainsi nous ne pouvons avoir l'idée de notre e.\istence sans la sensation. Notre sage métaphysicien répond que nous avons senti l'existence et l'individualité avant de trouver des mots pour exprimer ce que nous sentions, et qu'un sourd-muet et aveugle de naissance a sûrement le sentiment de son existence individuelle sans avoir aucun signe, et par conséquent aucune sensation de ces signes.

Kn résumé, Lignac a bien distingué la substance de ses modifications et la substance identique de ses modalités changeantes et variables. Mais nous ne croyons pas avec lui que nous ayons le sentiment immédiat de notre existence, ni surtout que nous ayons quelquefois le sentiment pur de l'existence. 11 n’a prouvé ni l'une tii l'autre de ces assertions ; il a confondu le repos avec l'inertie absolue, l'activité tranquille de l'âme avec l'absence de toute activité.

Vous lirez aussi avec grand prolil le second ouvrage de Lignac : Témoifjuage du sens intime et de l’expérience. Le savant et judicieux abbé y engage une lutte pleine d'intérêt sur la nature de l'âme avec un oratorien, le I'. Hoche, auteur d'un livre estimable, intitulé: Traité delà nature de l'ûme, et de l'origine de se.? connaissances, contre le .système de M. Locke et de ses partisans. 2 vol..

lôO l’UEMlERS ESSAIS. — ANNÉE 181G

1759. Sans jireiulro part a celle lutte, disons au moins (ju’il est curieux de voir les p;randes discussions métaphysiques, presque abandonnées par les philosophes à la mode, revivre sous la plume de ces deux modestes et ingénieux ecclésiastiques, suprêmes représentants de la noble philosophie du dix-septième siècle. Le P. Roche confond, au moins dans l'expression, la substance de l’Ame avec sa forme substantielle, la pensée. C’est par ce côté que Lignac l'attaque. Si l'Ame est tout entière dans la pensée, quand nous ne pensons pas, l'Ame périt donc, et quand nous pensons moins, elle est moins, conséquence inévitable et absurde. Dire avec le P. Roche et avec la scolastique que l’Ame est un acte immanent. c’est dire après tout que l'Ame n’est qu'une incessante répétition d’actes, lesquels ne sont que des modes, et Lignac pousse son adversaire à l’opinion de Locke. (]ui fait de l'Ame une collection de sensations et d’idées, c.’esl-'a-dire de simples modalités, c’est -a-dire encore d’abstractions.

L’abbé de Lignac examine dans ce même ouvrage l’hypothèse de Locke qui ramène notre identité à l’identité de la conscience et qui veut que nous nous croyions les mêmes parce que nous avons la même conscience. Il réfute parfaitement cette doctrine, et ses raisons ne sont pas moins fortes que celles de Reid ' .

Il a tellement peur de résoudre l’être dans la modalité et de réduire l’Ame ’a une collection, qu’il en fait l’objet d’une perception spéciale. De ce que l’Ame est

* Voyez plus bns, p.

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lin être réel, distinct do tout autre et de ses modifications, il en conclut que cet être doit être perçu séparément et que nous devons en avoir une conscience directe.

Lignac se proposait de placer tous les grands attributs de la nature humaine sous l’œil de la conscience, afin de les enlever au scepticisme. Nous approuvons, nous partageons son dessein : son seul tort est d’avoir conlondu avec la conscience la loi qui y est attadiée. Comme la conscience a pour compagne inséparable la loi des substances, par ce penchant que nous avons a identifier les choses analogues et simultanées, bignac a été conduit a confondre la loi des substances avec la conscience, la loi d'une faculté avec cette faculté elle-même. Il a rapporté la substance et la modalité au même pouvoir, parce qu'elles sont dues en elfet à deux pouvoirs (|iii agissent simultanément et indivisiblement.

DK l/lHKNTlTK PU VOl.

Nous avons terminé la question de l'existence personnelle : un long examen nous a mis en possession de ses principaux éléments. Il ne sera pas inutile de reporter un moment notre attention sur la méthode que nous avons suivie.

Disciple de cette école qui ne reconnaît pour guide que l'expérience, nous avons cherché dans les langues

un indice des lois de l'esprit humain ; nous avons examiné si les langues, ces dépôts fidèles de nos connaissances, ont quelque signe pour exprimer la croyance au moi, et nous avons reconnu sans peine qu'elles expriment toutes cette croyance. Nous avons aussi cherché l'opinion des hommes dans leur conduite, et l'ohservation nous a convaincu qu'ils croient a un moi, à une réalité intérieure, 'a un être qui n'est pas une modification, mais le soutien de toutes les modifications. Enfin nous nous sommes interrogé nous-même, nous nous sommes demandé si nous croyons que nous existons réellement, et la réponse s'est faite d'elle-même.

Après avoir étahli, avec les seules données du hou sens et de l’expérience, l'existence persounelle, bien décidé il ne jamais abandonner ce fait incontestable, nous avons essayé de nous en rendre compte, et de nous rendie compte aussi des diverses opiuionsdes philosophes.

La lumière de la con.science n’éclaire que les qualités et non l’être lui-même : la conscience nous révèle l’être, mais seulement ’a l'aide d’un procédé qui l’accompagne dans son exercice et nous force de croire au moi, alors même que nous ne l’apercevons pas : nous avons nommé ce procédé de l’esprit loi des substances.

Or, s’il est vrai que sans la loi des substances il n'y ait pas de croyance au moi, et que la conscience ne donne jamais que des modifications, il s’ensuit que tous ceux (|iii auront obtenu le moi avec la conscience seule l'anronl obtenu illégitimement et sont nécessairement sceptiques, ({u'ils aient ou qu’ils n’aient pas le secret de leur scepticisme.

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