DISCOURS
PIIO.NONCÉ A L'OlVEliTljBF. DU COUHS I.E 5 DÉOF.KItliE
CUSSlFICiTIO.N IiIiS QUESTIONS ET DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES
Au lieu (le SC précipiter aveuglément et (l’égarer ses l'orces dans le dédale de ces milliers de (jucstions particulières dont l'inlinie variété éblouit et déconcerte l'attention la plus opiniâtre, il faut d’abord ramener toutes ces questions qui s’enfuient et s’éparpillent pour ainsi dire a un certain nombre de problèmes éminents, qui
1 On s’apercevra aisément que ce n’est point ici le discours même qui a été prononcé, mais un résume de ce discours, dépouillé de tout ornement, et réduit à ses idées élémentaires, il a été, sous cetle forme un peu scclic, d’abord inséré dans les Archives, puis réimprimé dans les premières éditions des FraGUUÎTS POILOSOriIlQUES.
comprendraient tous les autres, et sur lesquels se porteraient les forces réunies de rintelligence.
La première loi d'une telle classilicaliou est d'être complète, d’embrasser toutes les questions, et celles (juise présentent d'elles-mêmes, et celles qu'il faut aller cbercher dans les profondeurs de la science.
La seconde loi est d’établir le rapport de toutes les questions rassemblées, et de marquer avec précision l’ordre dans lequel chacune d’elles doit être traitée.
Or, quand on songe à toutes les questions qui ont occupé les philosophes, surtout quand on consulte la nature de l’esprit humain, la raison comme l’expérienceréduisent tous les problèmes philosophiques à un trèspetit nombre de problèmes généraux, dont le caractère est déterminé par le point de vue sous lequel se présente ’a nous la philosophie, et dans la philosophie particulièrement la métaphysique.
La philosophie est à nos yeux la science de la nature humaine considérée dans les faits qu’elle livre à notre observation, l’armi ces faits, il y en a qui se rapportent plus spécialement ’a l'intelligence, et que pour cette raison on appelle communément métaphysiques.
Les faits métaphysiques, les phénomènes par lesquels se manifeste l’intelligence humaine, ramenés a des formules générales, constituent les principes intellectuels.
<^es |)rincipes se peuvent envisager sous deux aspects: ou relativement à l’intelligence dans laquelle ilsexistent, au sujet qui les possède, 'a la con.sciencc et à la réflexion qui les considèrent; ou relativement à leurs objets, c’est- ‘a-dire non plus eu eux-mêmes ni en nous-mêmes, mais
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dans leurs conséquences et leurs applications. Qu’on y pense : tout principe intellectuel se rapporte a l’esprit humain; et en même temps qu’il se rapporte à l’esprit humain, sujet de toute connaissance et de toute conscience, il regarde des objets placés en dehors de l’esprit qui les conçoit ; et, pour me servir d’expressions fameuses, commodes par leur concision et leur énergie, tout principe intellectuel est subjectif ou objectif, ou subjectif et objectif ’a la fois. 11 n’y a aucun principe, aucune connaissance, aucune idée, aucune perception, aucune sensation que n’atteigne cette division générale, laquelle partage d’abord tous les problèmes philosophiques en deux grandes classes ; problèmes relatifs.au sujet, problèmes relatifs ’a l’objet.
Ouvrons cette première division, et tirons-en les divisions particulières qu’elle contient ; examinons d’abord les principes intellectuels indépendamment de leurs applications : développons la science du sujet.
Cette science est celle du monde intérieur, la science du moi, centre et foyer de toute connaissance. Et cette science du moi n’est point un roman sur la nature de l’âme, sur son origine et sur sa fin; elle est l’histoire véritable de Pâme, écrite par la réflexion sous la dictée de la conscience et de la mémoire ; elle est l’ouvrage de la pensée se repliaat sur elle-même et se donnant en spectacle 'a elle-même; elle s’occupe uniquement de faits intérieurs, de phénomènes aperccptibles et appréciables par la conscience : on l’appelle psychologie, ou encore phénoménologie, pour marquer la nature de ses objets.
Malgré les difficultés qu’elle oppose.U la réllexion toujours incertaine d’un être jeté d’abord et constamment retenu hors de lui-même par les besoins de sa sensibilité et de sa raison, cette science toute subjective n’est point au-dessus de l’homme; elle est au plus haut degré certaine, car elle est immédiate ; le moi et ce dont il s’occupe sont renfermés dans la même sphère, dans l’unité de conscience : là, l’objet de la science est aperçu intuitivement par le sujet; le sujet et l’objet y sont intimes l’un à l’autre. Tous les faits de conscience sont évidents par eux-mêmes aussitôt que la conscience les atteint ; mais souvent ils se dérobent a ses prises par leur extrême délicatesse, ou sous les formes étrangères qui les enveloppent. La psychologie donne la certitude la plus entière ; mais on ne trouve cette certitude qu’à une profondeur où il n’appartient pas à tous les yeux de pénétrer. Pour y parvenir, il faut se séparer de ce monde étendu et figuré dans lequel nous habitons depuis si longtemps, et dont les couleurs teignent aujourd’hui toutes nos pensées et toutes nos langues, sans lesquelles nous pensons si peu. 11 faut aussi se séparer de cet autre monde, bien plus difficile à écarter que le précédent, de ce monde que constitue toute notion d’être et d'absolu ; c’est-à-dire qu’il faut se séparer d’une partie intégrante de sa pensée, cfV-dans toute pensée il y a de l’être et de l’absolu. Et encore il importe de dégager les phénomènes de conscience des notions ontologiques qui les enveloppent naturellement et des formes logiques qui les étouffent aujourd’hui, sans tomber dans des abstractions. Puis, après s’être établi dans ce monde de
Ciuiti^cu by CjOO^Ic
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la conscience, si délical el si glissant, il faut faire une revue vaste et profonde de tous les phénomènes qu’il eoniprcnd, car ici les phénomènes sont les éléments de la science ; on doit s’assurer de n’avoir omis aucun élément, sans quoi la science est incomplète; on doit s’assurer qu’on n’en a supposé aucun, sans quoi la science est mensongère; on doit enlin s’assurer que non-seulement on n’a omis aucun élément réel, et qu’on n’a introduit aucun élément étranger, mais qu’on a vu les éléments réels et tous les éléments réels sous leurs vraies laces et sous toutes les faces qu’ils peuvent présenter. Quand ce travail préliminaire nous a mis en possession de tous les éléments de la science, il reste ’a composer la science en rapprochant ces éléments, et en les combinant entre eux, de manière ’a les voir tous dans les ilasses différentes qu’alTectent leurs dilTéreuts caractères, comme le naturaliste aperçoit ses végétaux ou ses minéraux dans un certain nombre de divisions qui les comprennent.
Cela fait, tout n’est pas fait encore ; la science du sujet est, loin d’être épuisée, les plus grandes diflicultés ne sont pas vaincues. Nous avons reconnu le nioude intérieur, les phénomènes de conscience tels que la conscience nous les présente aujourd’hui ; nous connaissons l’homme actuel, nous ignorons l’homme primitif. Ce n’est point assez pour l’homme de contempler l’inventaire analytique de ses connaissances, rangées sons des titres et pour ainsi dire sous des étiquettes méthodiques; l’infatigable curiosité humaine ne peut se reposer dans ces classifications circonspectes; elle aspire à des pro-
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mgcouns D’ouvtuTUitE
lilômcs siipériems (lui l’effrayent et qui l’atlircnt, qui la cliarnient et qui l'accablent. 11 semble que nous ne possédions pas légitimement la réalité présente, tant que nous n’avons pas atteint la vérité primitive, et nous remontons sans cesse a l’origine de nos connaissances, comme à la source de toute lumière. Or, la question de l’origine des connaissances en fait naître une autre aussi diflicile, plusdilïicile peut-être ; celle de leur génération. 11 no suflit pas eu ell’et de savoir où nous en sommes et <l’où nous sommes partis ; il faut connaître tous les chemins par lesquels nous avons passé pour arriver au point où nous nous trouvons aujourd’hui. Cotte troisième connaissance achève les deux autres. Ici la science du sujet est vraiment épuisée ; car, quand on possè(ie les (leux points extrêmes et les intermédiaires, il n’y a plus rien ’a demander.
Considérons maintenant les principes intellectuels relativement a leurs objets.
Cbose étrange! un être sait et connaît hors de soi; (lu sein de ce monde individuel qu’il hahite et qu’il constitue, il atteint un monde étranger au sien: et cela par des forces qui, tout intérieures et personnelles qu’elles sont par leur rapport d’inhérence ’a leur sujet, s’étendent au delà de son enceinte, et lui découvrent des choses placées au delà de sa réflexion et de sa conscience ! Que l’esprit de l’homme soit pourvu de ces forces merveilleuses, nul ne peut en douter; mais leur portée est-elle légitime, et ce qu elles révèlent existe-t-il réellement? Ces principes intellectuels qui ont une autorité incontes-'' table dans le monde intérieur de leur sujet, sont-ils éga-
lement valables relativement a leurs objets externes?
C'est lii le problème objectil'par excellence ; or. comme tout ce qui est placé au-dessus de la conscience est objectif, et comme toutes les existences réelles et substantielles sont extérieures a la conscience, laquelle ne s'exerce que sur des phénomènes, il s'ensuit que tout problème qui se rapporte 'a quelque être particulier, ou qui en général implique la question de l’existence, est un problème objectif. Enfin, comme le problème de la légitimité des moyens que nous avons de connaître tout objet quel qu’il soit, est le problème de la légitimité des moyens que nous avons de connaître d’une manière absolue, l’absolu étant ce qui n’est pas relatif au moi mais se rapporte à l'être, il s’ensuit que le problème de la légitimité de toute connaissance objective et ontologique est le problème de la connaissance absolue.
Quand nous nous sommes assurés de la légitimité de nos moyens de connaître d’une manière absolue, nous appliquons ces moyens, démontrés légitimes, à quelque objet, c’est-'a-dire 'a quelque être particulier; il s’agit alors d’établir l’existence du moi substantiel, de l’àme qui se conçoit et ne se voit pas, de cet être étendu et figuré que nous appelons la matière, et de cet être suprême, raison dernière de tous lesêtres, de tousles objets extérieurs, et du sujet lui-même qui s’élève jusqu”a lui. Dieu.
Après ces problèmes, relatifs aux êtres et particulièrement à l’être par excellence, viennent ceux des modes et des caractères de cet être ; problèmes supérieurs à tous les autres, puisque, s’il est extraordinaire que la
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personne intellectuelle sache qu’il y a des existences hors de sa sphère, il l’est bien plus encore qu’elle sache ce qui se passe dans ces sphères étrangères.
Ces recherches constituent la haute métaphysique, la science de l’objectif, de l’être, de l’invisible.
Si nous ne nous trompons, nous avons embrassé toutes les questions philosophiques : il n’en est aucune qui ne rentre dans les cadres généraux que nous venons de tracer ; nous avons donc satisfait a la première loi d’une classification ; tâchons de satisfaire à la seconde, et reconnaissons l’ordre dans lequel il convient d’examiner chacune de ces questions.
Examinons les deux problèmes qui contiennent tous les autres, celui du sujet et celui de l’objet.
Soit que l’objet existe ou qu’il n’existe pas, il est évident qu’il n’existe pour l’esprit humain qu’aùtant que l’esprit humain peut l’atteindre, c’est-à-dire que c’est du sujet lui-même que sort la connaissance de l’objet. Et quand on prétendrait que le sujet et l’objet, actuellement et primitivement, nous sont donnés l’un avec l’autre, toujours faut-il admettre que, dans ce rapport naturel, le terme qui connaît doit être considéré comme l’élément fondamental du rapport. C’est donc par le sujet qu’il faut commencer ; c’est d’abord nous-mêmes qu’il faut étudier, car nous ne connaissons rien que dans nous et par nous ; on l’a dit : ce n’est pas nous qui tournons autour du monde extérieur, c’est bien plutôt le monde extérieur qui tourne autour de nous ; ou si ces deux sphères ont chacune des mouvements propres et seulement corrélatifs, nous ne le savons que parce que
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l'une nous l'appreiul ; c'est toujours de celle-là qu'il nous faut tout apprendre, même l'existence de l’autre, et son existence indépendante.
11 faudra donc commencer par le sujet, par le moi, par la conscience.
Mais, nous l’avons vu, la question du sujet renferme elle-même trois questions : la question de l’origine de nos connaissances, celle de leur état présent, celle aussi de leur génération. Par laquelle faudra-t-il commencer? D'abord il est évident que la question de la génération de nos connaissances ne peut venir qu’après les deux premières. Reste a déterminer l'ordre de celles-ci. Or une méthode sévère n’Iiésitera pas à placer l’élude de l’état actuel avant celle de l’état primitif, si vous voulez bien nous pardonner ce langage : car, en commençant par rechercher l’état primitif, on pourrait bien n’obtenir qu’une hypothèse, laquelle ne rendra dans la déduction qu'une autre hypothèse ; et dans ce cas, tout est perdu ; la science du sujet est fausse ; et alors que devient l’objet? .Ajoutez que débuter par rechercher l’état primitif, c’est commencer par un des problèmes les plus embarrassants et les plus obscurs, sans guide et sans lumière ; au lieu qu’en commençant par constater l’état actuel, on commence par la question la plus facile, par celle qui sert d’introduction et de flambeau à toutes les autres. De toutes parts on célèbre l’expérience et la méthode expérimentale, comme la conquête du siècle et le génie de notre époque : la méthode expérimentale en psychologie sera de commencer par l’état actuel, de l’épuiser, s’il est possible, et de tenir un compte sévère
(le tous les principes qui gouvernent aujourd’hui l’intelligence*. On n’adniettra (pie ceux qui se pr(^senteront, mais on n’en repoussera aucun ; on ne demandera à aucun d’eux ni d’où il vient, ni où il va : il est, cela suffit; il doit avoir une place dans la science, puisqu’il en a une dans la nature. On n’exercera sur les faits aucune censure arbitraire, aucun contr(jle systématique; on se contentera de lés enregistrer, sans les altérer. On ne se hâtera pas non plus de les tourmenter pour leur arracher une théorie prématurée ; on attendra patiemment (jue, leur nombre s’augmentant, leurs ra|)ports se dégagent, et que la théorie se présente d’elle-mémc.
Voilà les lois d’une classification satisfaite; voilà les cadres philosophiques divisés et ordonnés ; maintenant qui les remplira?
Parlons sincèrement : y a-t-il eu jiusqu’ici un philosophe qui les ait remplis? Si cela était, il y aurait une science métaphysique achevée ou tout près de l’être, comme il y a une géométrie et une physique. Les philosophes ont-ils résolu, ont-ils du moins distingué ces différents problèmes, et dessiné les contours et les proportions de l’édifice, s’ils n’ont pu l’élever? S’ils n’avaient rien fait de tout cela, il n’y aurait pas même une science commencée, une route Ouverte, une méthode arrêtée .
Les premiers philosophes ont tout traité, mais con-
• Sur la nécessilc de commencer par rechercher les caracicres actuels do. nos connaissances, voyez le Cours de 1818, leçon n', p. 37 ; le cours do 1819, 1 " et iiC leçons; enfin, t, III de la iC série, Examrn du système de Locke leçon xvi".
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fusement; ils ont tout traité, mais sans méthode, ou avec des méthodes arbitraires et artificielles. 11 n’y a pas un problème métaphysuiuc (jui n’ait été agité en tout sens cl analysé de mille manières par les philosophes de la Grèce, par les scolastiques, et par les métaphysiciens italiens du seizième siècle. Cependant* ni les premiers avec leur vaste génie, ni les autres avec toute leur patience et toute leur sagacité, n’ont ni découvert ni fixé la vraie méthode, le vrai commencement, la juste étendue et la limite de la philosophie. Nul avant Descartes n’avait posé nettement le premier problème philosophique, la distinction du sujet et de l’objet ; jusque-l'a cette distinction n’avait guère été qu’une distinction grammaticale, que les successeurs d'Aristote agitèrent vainement sans pouvoir en tirer autre chose que des conséquences de la même nature que leur principe. Descartes lui-même, malgré la vigueur de son esprit, ne pénétra point toute la portée de cette distinction ; sa gloire est de l’avoir faite, et d’avoir placé le vrai point de départ des recherches philosophiques dans la pensée ou le moi ; mais il ne fut pas frappé, comme il devait l’être, de l’abîme qui sépare le sujet et l’objet; et après avoir posé le problème, ce grand homme le résolut trop facilement.
Il était réservé au dix-huitième siècle d’appliquer et de répandre l’esprit de la philosophie cartésienne*, et de
' Ne craignons pas de répéter ce que nous avons déjà dit plus haut, note de la page 6 : à cette sévérité d'appréciation on sent le jeune homme qui s’élance dans la carrière, le disciple de Descartes, de Reid et de Kant, qui connaissent assez mal le passé et le jugent avec un peu de hauteur.
* On peut voir dans le discours d’ouverture do l’année 1818 le dévelop-
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produire trois écoles qui, au lien de s’égarer dans des recherches extérieures et -objectives, commencent par l’examen de l’espril humain, de ses facultés et de leurs lois. Le système de Kant s’appelle lui-même une Critique. Les deux autres écoles européennes, l’école de Locke et l’école de lleid, toutes deux opposées à celle de Kant, et opposées entre elles par les principes et par les conséquences, se lient a l’école même qu’elles combattent, et tiennent étroitement l une a l’autre par la critique et l’analysé qu’elles proclament comme leur règle commune.
Mais autant ces trois écoles se rapprochent dans l’esprit général qui les anime, autant elles diffèrent par leurs principes positifs ; et la raison de cette différence est le point de vue particulier sous lequel chacune d’elles a considéré la philosophie. Toutes les questions philosophiques pouvant se réduire ’a trois grandes questions : pour l’ohjêt à la question de l’absolu, de la réalité des existences, pour le sujet a celles de l’état actuel et de l’état primitif de nos connaissances ; la faiblesse de l’esprit humain, qui se rétrouve dans les esprits les meilleurs, ne permit point a Locke, ’a Reid et a Kant de porter également leur attention sur ces trois questions, et la tourna sur une seule. Chacun d’eux s’attacha à une question différente ; et ainsi chacune des trois grandes questions qui partagent la philosophie devint l’objet et le domaine particulier de l’une des trois grandes écoles du dix-huitième siècle. L’école de Locke aspire avant
pementdecct aperçu historique, que Tesprit delà philosophie cartésienne ajété expliqué et répandu par la philosophie du dix>huitiémc siècle.
tout h l’origine des connaissances humaines ; l’école écossaise recherche plutôt les caractères qu’elles présentent aujourd’hui dans l’intelligence développée ; et l’école de Kant s’occupe singulièrement de la légitimité du passage du sujet à l’objet. Je ne veux point dire que chacune de ces trois écoles n’ait agité qu’un seul problème, je veux dire que chacune d’elles agite un de ces problèmes de préférence ’a tous les autres, et que c’est la manière dont elle l’a résolu qui la caractérise. 11 faut bien convenir que Locke a méconnu les caractères actuels les plus considérables des connaissances humaines, lleid dissimule k peine que la question de leur origine lui importe assez peu, et Kant se contente d’indiquer en général la source de la connaissance sans rechercher l’origine de chacun des principes intellectuels dont il s’est appliqué k mesurer si sévèrement la portée ' .
11 me semble qu’én suivant cetté division parallèle des questions et des écoles, on envisagerait l’histoire de la philosophie sous un aspect nouveau. Dans les trois dernières écoles.de la philosophie moderne, on pourrait étudier et approfondir les trois grandes questions philo^phiqucs. Cliacune de ces écoles, bornée et incomplète en elle-même, s’étendrait- et s’agrandirait par le voisinage des deux autres : opposées, elles nous révéleraient leurs imperfections relatives; rapprochées, elles se communiqueraient ce qui manque k chacnne d’elles.
' Ces vues sur les mérites et les défauts de Locke, de Reid et de Kant ont été régulièrement déreloppées, pour Locke et son école dans le cours de 1819. prwier scniestre, pour Reid dans le deuxieme semestre du mémo cours, et pour Kant dans le cours de 1820, surtout dans la viii* leçon.
DISCOURS D’OUVERTDRE
(Je serait une étude intéressante et instructive de pénétrer les défauts de ces écoles qui subsistent et fleurissent parmi nous .en les mettant aux prises l’une avec l’autre, et de recueillir leurs divers mérites dans le centre d’un vaste éclectisme qui les contiendrait, et les achèverait toutes les trois*. La philosophie écossaise nous montrerait les défauts de la philosophie de Locke ; Locke servirait ’a interroger Reid sur des questions que celui-ci a trop négligées ; et l'examen du système de Kant nous introduirait dans les profondeurs d’un problème qui a échappé aux deux autres écoles.
' Voilà donc réclecUgme, la chose et le mot, dans une leçon de déeem bre 1816, avant que nous ayons pu le trouver dans l’école d’Alexandrie qui nous était alors fort peu connue, ou dans une étude plus approfondie de la doctrine de Ueibnitz, surtout bien avant que nous eussions la moindre idée qu'il
eût alors en Allemagne des systèmes auxquels on nous accuserait un jour de l'avoir dérobé. Nous n’avons einprunté l’éclectisme à personne. Il est né spontanément en notre esprit du spectacle des luttes éclatantes et de l'harmonie eachée des trois grandes écoles du dix-huitième siècle. Depuis nous l'avons successivement étendu à d’autres écoles et à d’autres siècles. Jusqu’à ce qu’il soit devenu à nos yeux la lumière de l'histoire. C’est alors seulement que nous en avons reconnu quelque image là où auparavant nous ne l’avions pas même soupçonné. L’éclectisme est donc une doctrine toute française, et qui nous , est propre. On en peut 'suivre le progrès dans nos leçons à partir de celle-ci. — Seulement il faut bien entendre l’éclectisme, ses sérieuses conditions, son légitime emploi, sa juste porti'cj II demaude un esprit déjà profondément versé dans les matières philosophiques, et c’est à l’histoire des systèmes qu’il s’applique. Ün le doit moins considérer comme une doctrine que comme une méthode, mais une méthode élevée et généreuse, aussi ancienne et aussi nouvelle que le sens commun, à la fois modeste et assurée, que n’enivre pas l'orgueil do chimériques innovations, mais qu’anime l’espoir d’un sage progrès, qui discerne les cAtés faibles des plus grandes doctrines, mais qui relève aussi plus d’un avantage dans des doctrines délaissées, qui recherche et fàit^paraître le bien plutôt que le .mal, qui cnCn console et encourage l’humanité en lui montrant la marche de la philosophie à travers les siècles partout semée de vérités immortelles. Sur récicctisilie, voyez le cours de 1818, Ditcour$ d'oucerture,.p. 15.
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