‹ Premiers essais de philosophieChapitre 33 sur 59 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

DU coins DE LMNNÉE 1817.

Analysons la nalure et les éléments de là connaissance sensible.

Supposons l’homme réduit à ses sens, et voyons à quelle instruction un tel être pourra parvenir.

Il doit être bien établi, ce semble, que ce principe supérieur que nous avons appelé le principe de causalité, n’est empirique d'aucune façon, puisqu’il nous apparaît avec des caractères d'universalité et de nécessité qui repoussent tout soupçon d’une telle origine. Il ne dérive pas surtout de l’expérience externe, cette expérience, analysée par Hume, ayant été convaincue de ne pouvoir même nous donner la notion de cause.

Or, si on retranche, par hypothèse, le principe de causalité de l’entendement humain, la sensibilité, n’étant plus qu’une pure réceptivité, sera modifiée d’une certaine manière, et vous, donnera des sensations pénibles ou

agréables, mais rien au delà ; vous ne sortirez point de vous-mêmes, vous resterez concentré, je ne dis pas dans ràme, être réel que la conscience n’atteint pas*, mais dans des phénomènes qui ne sont pas des êtres, et qui, à vos yeux, n’ont pas de causes, tant que vous ne leur appliquez pas le principe de causalité ; et vous ne pouvez leur appliquer ce principe, piuisque la sensibilité ne vous le fournit pas et que vous en êtes réduits à la sensibilité seule.

Voilà donc tout ce que donne la sensibilité, des sensations, c’est-à-dire de simples modifications, sans âme qui les contienne et sans cause qui les excite I

Au contraire, admettez le principe de causalité et appliquez- le à ces phénomènes de conscience appelés des sensations, et vous obtenez légitimement des causes extérieures de ces sensations; car une fois admis le principe que toute sensation, comme tout changement, comme tout événement, a une cause, la cause de telle sensation n’étant pas moi évidemment, il faut bien qu’elle soit quelque autre chose. Vous ne connaissez pas encore ce quelque autre chose, mais vous save;& qu’il est, tandis que, le principe de causalité supprimé, vous avez o et non pas x. Toutes les sensations sont impuissantes à vous donner leurs objets sans le principe de causalité ; rétablissez ce principe, vous retrouvez les causes extérieures, mais vous n’arrivez pas jusqu à l’étendue.

Dans les ténèbres les plus épaisses, ‘dans l’immobilité absolue, vous éprouvez tout à coup une sensation de son.

* Cours tie 1816,

230 PREMIERS ESSAIS. — ANXÉE 1817

de saveur ou d’odeur; vous êtes persuadé par votre conscience que ce n’est pas vous qui avez produit cette sensation , car vous ne pouvez ni la détruire ni la modifier; en même temps vous ne pouvez pas, ne pas la rapporter à une cause ; mais quelle est cette cause ? vous l’ignorez profondément. Si l'on vous disait : c’est une rose, c’est Dieu, c’est un ange, vous seriez dans une égale impuissance de nier ou d’admettre tout ce qu’on vous dirait ; vous savez seulement que sous l’œil de votre conscience est une modification plus on moins forte, laquelle a une cause étrangère.

Ainsi les trois sens de l’ouïe, de l’odorat et du goût ne donnent pas l’étendue. La vue et le toucher présentent plus de difficultés.

Un ami de Locke', Molineux, est le premier qui ait élevé cette question : si l’œil par lui-même et indépendamment du tact nous suggère l’idée des qualités premières des objets extérieurs, par exemple, l’étendue et la forme.- Molineux et Locke sont pour la négative. Consultez h Nouvelle iKéoriede la vision de Berkeley et le premier ouvrage de Reid, intitulé : Recherches sur l’entendement humain d’après les principes du sens commun. La conclusion généralement admise est que l’œil tout seul ne donnerait jamais la juxtaposition, l’étendue, la figure. Mais le toucher a paru doué à cet égard d’un privilège.

Il nous semble cependant que si on se replie sur soi-

* Locke» Etsai sur l’EnUnd. humain, liv. II. § 9, Cl Lettres, etc.

* Elle est traduite à la suite de VAhiphron.

même, si on se sépare de ses préjugés, de ses habitudes, si on a la force de réaliser la fiction psychologique de l’homme borné au seul sens du toucher, on trouvera que le toucher, que le tact même, ne donnent que des sensations où l’étendue et la forme ne sont pas comprises.

Faisons l’expérience : je touche ; mais sans savoir que j’ai des organes, que j’ai une main, que cette main est étendue, divisée, et que cet organe divisé s’applique ’a une étendue divisible. Je ne distingue pas mes doigts ; je ne sais pas si j’en ai? je eherche, je n’ai donc pas trouvé l’étendue, ni celle des corps autres que le mien, ni celle de mon propre corps, car celle-là est tout aussi difGcile à trouver qu’une autre. Je recueille dans le toucher, dans le tact surtout, une sensation particulière, mêlée du sentiment de l’effort que je fais et de la résistance que cet effort rencontre, sensation plus ou moins pénible, qui a été quelquefois appelée sensation de résistance, et h laquelle le principe de causalité me force de donner immédiatement une cause, et. une cause double comme les deux éléments dont la sensation se compose. Je rapporte l’effort 'a sa cause, qui est en moi, et la résistance ’a une cause étrangère ; voilà tout ce que me donne le toucher, le tact même, uni au principe de causalité.

On a dit que le sentiment de résistance impliquait l'étendue. Sans doute aujourd’hui que j’ai la notion d’étendue, je sais que c’est l’étendue qui fait la résistance. Mais la question est de savoir comment nous acquérons la notion d’étendue; encore une fois, il no faut pas la supposer acquise ; il faut examiner si l’être qui éprouve

Digilized by Googl

un sentiment de résistance perçoit ou même conçoit par cela seul rétcmlue de la cause résistante. On dit : Le bras en se déplaçant choque un corps, etc... Mais il n’y a encore ici ni bras connu, ni déplacement connu, ni corps connu; il y a sentiment d'un eiïort, avec HUAutre sentiment, éelui de la résistance, lequel ne pouvant être rapporté a la cause même de l'efTort, est rapporté à une cause étrangère inconnue.

Maintenant pourquoi cette cause résistante serait-elle plutôt étendue et matérielle que la' cause de l'elTort? De quel droit puis-je le conclure, et comment puis-je le soupçonner, (juand l’elTet de l’une est le même que celui de l’autre, à savoir, un pur sentiment? Or, d’un pur sentiment comment tirer l'étendue?-

Hepétez aussi souvent qu’il vous plaira ce phénomène: la sensation de résistance mille fois renouvelée vous donnera mille causes résistantes, et rien de plus.

i.eibnitz dit très-bien que l’étendue est une continuité de résistaitfc. Mais le principe de causalité ne peut pas donner la continuité de la résistance ;-il dit : résistance, encore résistance, toujours résistance (encore lui faut-il la conception de durée pour le dire) ; mais 11 ne dit pas, il ne peut pas dire : résistance ici, là, sur ce point, sur cet autre; car ici, là, impliquent la notion de l’étendue, de telle ou telle portion de l’étendue.

Selon nous, tous les sens sont égaux en pouvoir; seuls, ils ne donnent tous que des sensations; avec le principe de causalité ils nous font concevoir des causes étrangères; mais s’il n’y avait pas un autre principe qui étendit et juxtaposât ces causes, jamais le principe de causalité seul.

et encore moins la sensibilité seule, ne pourraient nous donner l’étendue et la forme.

Quel est donc ce principe nouveau qui «joute a la notion de cause de nos sensations celle d’étendue, de forme, de juxtaposition? Reid l'a nommé perception externe *.

Sans nous arrêter à la théorie de la perception, poursuivons l’analyse de la connaissance sensible.

]a notion complète de corps ne se compose pas seulement de la notion de cause fournie 'par le principe de causalité, et de la notion d’étendue fournie par la perception ; vous concevez encore que cette étendue, que ces formes sont les qualités d’un sujet, les modifications d’un être, les accidents d’une substance. Vous ne croyez pas que ce corps que vous voyez soit l’étendue, la figure, la dureté, etc.; vous croyez que ce corps est quelque chose d’étendu, de liguré, de dur, etc. Autre chose est la réunion ou collection de l’étendue, de la dureté, de la ligure, autre chose une substance, un être réel, qui possède l'étendue, la dureté, la figure. En un mot, sous la somme des accidents vous concevez un être réel que les métaphysiciens comme les physiciens appellent matière. Que cette matière soit au fondun composé de molécules, d’atomes ou de forces, il n’importe en ce moment, pourvu qu’on admette qu’il n’y a pas d’accidents sans sujet, qu’il n’y a pas d’étendue sans quelque chose de réel qui a pour propriété l’étendue, etc. Eh bién, celte notion

* Voyez le Ditcoura d'oueerture du. cours de I8IG, la partie du cours de 1819 qui traite de la Philotophie fcoaaaita, et partirulièremeiit la leîon u*.

234 VREMIKRS ESSAIS. — ANNÉE 1817

d’être, de sujet réel, de substance, d'où vient-eJle? Est-ce la sensibilité qui la suggère? Mais si c’étaient les sens qui vous la donnassent, vous pourriez opérer sur la substance, comme vous opérez sur les qualités que vos sens atteignent. Vous touchez l’étendue et Informe, vous lesmodiliez, vous les changez ; vous ne touchez pas, vous ne changez pas la substance.

Voilà donc une nouvelle notion qui ne vient ni des Sens, ni de la perception, ni du principe de causalité, mais d’un nouveau principe semblable au premier, comme lui universel et nécessaire, et qui comme lui par conséquent surpasse l’expérience ‘.

Ainsi dans la croyance à l’existence d’un corps, une analyse rigoureuse démontre qu’il n’y a d’autre élément dû à la sensibilité que la sensation, c’est-à-dire, la modification interne aperçue par la conscience. Ce qui rapporte la sensation à une cause extérieure, c’est le principe de causalité. Ce qui donnç l’étendue, c’est ce principe que vous appellerez comme vous voudrez et que Reid appelle perception. C’est enfin un autre principe qui donne la notion de la substance matérielle, de l’être auquel appartiennent l’étendue et toutes les autres qualités premières que nous avons reconnues.

Excusez ces longueurs; l’hypothèse est prompte, l’analyse est lente. Pour mieux assurer notre marche, revenons sur nos pas et récapitulons ce qui a été dit.

Placez-voUs devant les corps dont vous êtes supposé ignorer encore l’existence. Admettez que votre enlende-

* Voyez lez leçons île 1816 dans ce même volume.

ment soit vide des principes intellectuels qui, selon nous, le constituent ; réduisez-vous à la capacité de sentir ; en présence de tous les corps, à l’aide de tous les organes sensibles, avec celui de la vue comme avec ceux de l’ouïe, de l’odorat et du goût, avec celui du toucher et même du tact comme avec celui de la vue, vous n’aurez et ne pourrez jamais avoir que des sensations. Nais cette expression est équivoque ; il la faut déterminer.

Une sensation, dans l’état actuel de nos connaissances et de notre langage, est un mot qui suppose trois choses : 1° un sentiment, 2* un objet senti, 5“ un être sentant. Ces trois termes constituent ce que nous appelons une sensation, et dans toutes les langues il y a un mot correspondant qui exprime la modification d’un être sensible, rapportée à son objet.

Le fait de la sensation est triple. Si vous en ôtez la notion du sujet sentant et la notion de l’objet senti qui sont dues à des principes de la raison, il vous restera, du fait total de la sensation, un sentiment interne qui 'de lui-même ne se rapporte ni ’a un être qui l’éprouve ni ’a un objet <]ui le cause. C’est dans ce sens rigoureux que doit être pris le mot sensation, (|uand on se place dans un système qui prétend tout tirer de la sensibilité seule.

Il a été'prouvé que si nous étions dépourvus des principes que nous venons de rappeler, en présence des corps nous ne saurions jamais, avec la sensibilité seule, qu’il existe des corps. Tous les sens sont égaux ; il n’y a pas plus dans le toucher ou le tact que dans la vision, et pas plus dans la vision que dans les autres sens. .Aucun

Digilized by Googli

organe par lui-méine n’est privilégié, bien qu'il y ait certains organes dans l’e.\ercice desquels se développe spécialement tel ou tel des principes intellectuels qui nous révèlent le monde intérieur de l’àme et le monde extérieur des corps.

, Pour que la connaissance se fasse, il faut que l’intelligence intervienne et s’ajoute à la sensibilité ; la sensibilité sent et ne connaît pas : partout où il y a connaissance il y a intelligence. Rapporter une sensation a un objet, c’est savoir que cette sensation a une cause ; c’est déjà connaître et non plus sentir ; la cause extérieure n’est pas sentie, elle est conçue, et elle est conçue en vertu du principe intellectuel de causalité.

. Supposez que l’intelligence par sa constitution naturelle ne soit pas forcée de concevoir une cause partout où apparaît un fait, dès lors la modification interne qui se produit dans la conscience n’est rapportée à aucune cause, et le monde extérieur n’est pas pour nous. Que le principe de causalité intervienne, la sensation nous devient le signe d’une existence qui n’est pas la nôtre, d’un non-moi, comme le principe des substances ajouté à la conscience de la sensation nous donne le sujet sentant, le moi. Mais quel esfee non-moi? quelle est cette cause extérieure différente de la cause interne que nous sommes?

Le principe de causalité n’en dit rien ; et sans un autre principe nous n’aurions jamais connu le non-moi (jue comme un assemblage de causes quelconques qui résistent ’a notre activité ou qui modifient de différentes manières notre sensibilité ; le système de Ficbte et celui

de mon savant ami, M. Maine de Biran, seraient de la vérité la plus rigoureuse ' .

Il faut qu'un principe nouveau intervienne, s'ajoute 'a la sensibilité et au principe de causalité, pour éclairer l'une et l’autre et augmenter la connaissance sensible d’un élément essentiel; car, si vous y prenez garde, vous verrez que c’est l’étendue qui est à vos yeux le caractère spécial du monde extérieur. Or on peut imposer 'a ce principe nouveau qui nous manifeste l’étendue tel nom que l'on voudra; 'a l’exemple de Reid, appelons-lc perception.

Voilà où nous en sommes; nous avons parla sensibilité une sensation ; par le principe de causalité nous rapportons cette sensation à une cause étrangère dont toute la notion est épuisée dans l'expression antithétique de non- moi nous avons enlin, parla perception, un nonmoi étendu, liguré, composé de parties agrégées et juxtaposées de différentes manières. iN’y a-t-il que ces éléments dans la connaissance sensible?

N’est-il pas vrai qu'aussitôt que vous avez la perception d'une certaine étendue, d’une étendue figurée de telle ou telle manière, c’est-'a-dire limitée, cette étendue limitée vous suggère la conception de quelque chose qui la contient? Otez ce corps étendu et figuré : ne reste-t-il rien et au dehors et dans votre intelligence? Il reste dans votre intelligence, au lieu de la conception d’une certaine étendue, celle du lieu de cette étendue, qui lui-

* Voyez FiiACiieNTs PiiiiosopnigrER, t. IV, PMlotophie conl-mporaine, arl. Maine He Biran.

238 PHEMIEHS ESSAIS. — AN.MÎE 1817

même est une étendue plus considérable, dans laquelle la première est renfermée. Faites plus; ôtez cette étendue plus grande, vous concevez aussitôt une autre étendue plus grande encore, qui est le lieu de la précédente, <‘t ainsi de suite : a mesure que vous retirez les corps ou les étendues limitées, le lieu, loin de disparaître avec eux, s'étend, s’agrandit, a ce point que, quand Vous ôtez tous les corps réels, il reste l’étendue universelle; et que, quand vous avez supprimé tous les corps possibles, il reste une étendue nécessaire et infinie qui contient la possibilité des corps.

Ces différentes étendues limitées sont les degrés par lesquels vous parvenez à concevoir une étendue qui ne peut avoir de bornes et qui est l’espace.

Mais il faut distinguer ici l’ordre logique de l'ordre psychologique ou l’ordre d'acquisition de nos connais- •sances; distinction importante qui jette une grande lumière sur toutes les questions métaphysiques*.

Tout à l’heure nous nous étions placés dans l’ordre psycbologiipie : nous suivions le procédé par lequel l’esprit s’élève successivement de la conception de corps et d’étendue a la conception de l’espace ; maintenant laissons l'a la génération successhe et l’ordre d’acquisition de nos connaissances, et examinons quel est l’ordre logique de la conception d’étendue et de celle d’espace.

En envisageant la question sous ce nouveau point de vue, les résultats changent entièrement : au lieu d’ac-

' Sur ectle distinction qui constitue un des points essentiels de la méthode philosopliiqiic, voyez plus haut le pro^'ramnic du cours de 1817, p. 201, cl surtout la Icç. xto" du l. III de la 2* série.

quérir par la conception d’une étendue limitée la conception d’un lieu plus grand qui la contient, et par la la conception de ce lieu moins limité celle d’un lieu plus considérable, et de nous élever ainsi par des conceptions successives d'étendues de plus en plus vastes jusqu”a l’espace universel et absolu, nous trouverons au contraire dans l’ordre logique que c’est la notion de l’espace absolu qui est présupposée comme le fondement de toute connaissance sensible, même de celle de la plus' petite étendue.

Qu’est-ce en cfl’et que l’étendue? une suite de points ^ entre lesquels il y a une certaine juxtaposition. Mais où sont, où peuvent être ces points? nécessairement dans l’espace. Où a lieu cette juxtaposition? dans l’espace. Otez l’espace : que deviennent la juxtaposition, la suite, les points? L’espace est donc présupposé par l’étendue. Mais quel est cet espace? est-il déterminé ou indéterminé? il est indéterminé; et ce sont les corps figurés et étendus qui le déterminent, et par conséquent le supposent.

Ainsi, dans l’ordre psychologique, nous partons d’une étendue déterminée quelconque pour arriver ’a l’espace absolu, et néanmoins l’étendue la plus limitée suppose logiquement l’espace absolu. Ces deux assertions semblent se contredire : loin de l'a, elles se confirment. Nous n’arrivons par les corps ’a l’espace que précisément parce que l’espace contient les corps.

Remarquez que je ne disserte pas sur la nature de l’espace ; je constate seulement qu’il y a en nous une conviction invincible de son existence. A qui n’a pas celte

240 rHK.M4Et»S E§SA16. — ANNÉE 1817

conviction i| est impossible de démontrer qu’il y a* un*- espace r mais on peut l’amUer à chaque pas, et lui prou- ' , ver qu’il devrait aller, pour être conséquent, jusqu’à rejeter toute idée de corps.

..Je me mets donc à la place d'un homme qui nie l'espace; je tâche de m'orienter dans cette opinion ; je * n’y ])arvlens pas : je ne prononce que des |>roposil*ons révoltantes et contradictoires i je trouve toujours et inévitablement la notion d’un espace particulier attachée à celle de tel ou tel corjts, et celle d’espace universel et intini impliquée dans tout espace particulier; en sorte que je no peux nier l’espace iiilini sans nier les espaces particuliers, ni rejeter les espaces particulière sans rejeter les corps eux-mêmes,, c’est-à dire sans aflirmer à • tout, moment ce que j’ai nie, ou sans nier ce que je viens d’aflirmer.

Faites le même essai à votre tour ; placez-vous, si vous le pouvez, dans l’opinion qui |)rélend que l’espace n’est qu’une abstraction ; si vous parvenez à admettre cette doctrine spéculativement, rentrez dans la vie ordinaire, interrogez-vous vous-même ; interrogez les antres ; adressez-vous aux géomètres, aux poètes, à qui bon vous semblera, et examinez si vous retrouvez en eux et en vous-même ce que votre système vous impose.

Surtout pesez les conséquences de ce système. Consultez Hume, qui n’admet rien vaguement et à demi, qui connaît toute la portée de ce qu’il avance et de ce qu’il accepte. Vous serez effrayé de l’abîme où il vous poussera, et où il vous poussera légitimement ; car il vous sera impossible de rejeter une seule de scs conclusions

ANALYSE DE LA CONKAISSANCE-SEÎiSlBI.K 541

on ’admettant son principe. Hume me 1 espace «bsoln ;

(le là il conclut qu'il n’y a pas d'espaces particuliers' car évidemment ceux-ci sont impossibles où celui là n'est pas. Vous direz peut-être à Hume : Dans ce cas* où sont les corps’.' où les placez-vous? Hume nie qu*il y ait des corps, car un corps serait étendu, et toute étenduo supposerait l’espace. Mais, réi»liqucrez-vous, pouvez vous p nier qu’il y ail au'moins utie cause indéterminée de vos sensations? Hume nie tonte cause, toute connexion réelle* .* et ellicace. Il n’admet que ce qu’il aper(*oit directement, des phénomènes^ des idées, des impressions ; et, il re- i jette sans hésiter tout le reste, sentant bien que, s’il ’ cède sur un seul point, il lui làudra céder sur tous.

Pour échapper au scepticisme, il nous faut admettre avec tous les hommes 'l’espace absolu, capable de contenir tous les corps réels et possibles.

L’espace n’est pas indélini, mais infini. Ce n’est pas ici l’imagination qui va d'un point à un autre, jusqu’à ce qu elle succombe ; c’est l’intelligence qui va jusqu’où elle peut aller, et elle va jusqu’à l’infini ; elle le conçoit; elle ne s’arrête pas à des bornes an delà desquelles quelque chose peut exister encore : elle s’arrête à l impossibilité de concevoir aucunes bornes.

H en est de même du temps. Il est impossible de con-* cevoir un événement qui ne soit dans le temps; de là de degré en degré la conception du temps infini. Psychologiquement c’est la notion d'événémentqui introduit celle du temps, mais logiquement c'est la notion de temps qui fonde et autorise celle d’événement.

Sans insister davantage, disons, qu’avec les concep- 1 . 16

242 ^ Ï'MRMIEUS ESSAIS. — ANNÉE 1817

lions nécessaires d’espace et de temps s’achève la connaissance sensible, comme elle commence avec celle de cause et de substance, et que de toutes ces concep- . lions pas une seule ne vient et ne peut venir des sens.

DU FAIT DK CO.NSCIENCE.

La philosophie est possible, et elle existe, plus ou moins .parfaite, car la pbilosophie est l’expression de la pensée de l’homme, et la pensée de l’homme est Ih.

Il n’y a point et il ne peut y avoir de philosophie abso-' Imnent fausse ; car l'auteur d’une pareille philosophie aurait dû se placer hors de sa propre pensée, c’est-àdire hors de l’humanité. Cette puissance n'a été donnée à aucun homme. ■

Quel peutdoncavoir été le tort de la philosophie’? C'est de ne considérer (pi’iin côté de la pensée, et de la voir tout entière dans ce seul côté. Il n’y a pas de systèmes faux, mais beaucoup de systèmes incomplets, vrais en. eux-mêmes, défectueux dans leur prétention de contenir en chacun d'eux l'entière vérité (|ui ne se trouve que dans tous.

L'incomplet et par conséquent- l'exclusif, voilà le vice unique de la pliilosophie; et encore il vaudrait mieux dire des philosophes ; car la philosophie domine tous les systèmes qui s’efforcent d’en réaliser l’idée sans y parvenir jamais. * '

Pour rétablir la vie intellectuelle mutilée par chaque

Page 1