‹ Premiers essais de philosophieChapitre 38 sur 59 · DE LA SPONTANÉITÉ ET DE LA RÉFLEXION · texte numérisé non relu

DE LA SPONTANÉITÉ ET DE LA RÉFLEXION

conque, je puis dire que l’esprit est libre en tant que riuipression sensible est l’occasion extérieure et non le principe de son action, dont la raison est la puissance naturelle de l’esprit.

La liberté a donc deux formes, à savoir, l’activité réfléchie, accompagnée de la préméditation et de la délibération, et une autre activité, libre encore mais non réllécbic et que celle-ci présuppose; cette forme de l'activité s’appelle spontanéité.

Ajoutez que la réflexion, étant une opération rétrograde, éclaire ce qui était avant elle, développe, mais ne crée pas, et que par conséquent tout ce qui parait dans le point de vue réflexif préexiste enveloppé dans le point de vue spontané.

Mais ce ne sont l'a que des inductions logiques. Quel est-il ce point de vue spontané? Comment le saisir et comment le décrire? Si nous chercbons à le saisir, il nous échappe, car alors nous réfléchissons, c’est-'a-dire nous le détruisons; l’écueil est inévitable, toutes les précautions sont vaines, parce qu’elles s’adressent à la volonté et ’a la réflexion, qu’il s’agit d’écarter. Comment aussi exprimer un point de vue spontané dans des langues dont tous les termes sont fortement déterminés, c’est-a-dire profondément réflexifs?

On ne peut saisir le point de vue spontané qu’en le prenant pour ainsi dire sur le fait, sous le po'mt de vue réflexif, 'a l’aurore de la réflexion, dans ce moment fugitif où l’état primitif passe a l’état actuel, où la spontanéité expire dans la réflexion. Ne pouvant le considérer à plein et tout à noti;e aise, il faut le saisir d’un coup

■loi PlUCMIKrtS KSSAIS. — ASNKK 181"

tl'œil rapide el pour ainsi dire de prolil dans des actes de la vie ordinaire tpii se redoublent naturellement dans la conscience et se laissent apercevoir sans qu'on eliercbe a les apercevoir. C’est celte conscience naturelle qu’il faut surprendre en soi et décrire lidèleineut. Or, nous pensons que la conscience primitive présente les mêmes (déments, les mêmes faits que la réflexion, avec cette seule différence que dans la seconde ils sont précis et distincts, et que dans la premii'rc ils sont obscurs et indéterminés.

.\insi la conscience primitive aperçoit le moi et le non-moi, sans les saisir dans l’opposition qui les limite nécessairement ; mais elle les aperçoit l'un avec l’autre et dans leur limitation naturelle, ftiianl a l’être infini, la raison l’aptuToil d’abord d’une aperception i)ure et simple sans y voir de limites, et s'y rej»ose s;ms rien ebereber ni concevoir au delà. Le fait primitif ne contient explicitement aucune idée de limite et d’illimité, de lini et d'infini; mais il contient implicitement tout cela dans ses aperceplions confuses (|ue la n'Ilexion vient éclairer e| convertir en vérités distinctes et nécessaires Où la conscience naturelle avait aperçu vaguement des limites naturelles, la réllexion met des limites essentielles: où la raison primitive s’était' reposée sans apercevoir de limit(‘s, la raison développée aflirnic qu’il n’y a point de limites possibles, et c’est a l’aide de cette double lumière que se produisent successivement les idées distinctes de fini et d’intini, de relatif et d’absolu, lesquelles préexistaient confusément dans le premier fait. Plus la réflexion .s’applique a ce premier fait, plus les idées qu’il contient

DK U SPONTA>’!-MTh' ET DE EA HKKEEXION 255

se dégagent, plus l’inlelligeiice s'agrandit, plus les limites du savoir humain reculent devant la liberté de l’homme. Le fait primitif qui n’offrait que la complexité obscure du moi, du non-moi et de l’être absolu, se brise èt s’éclaircit en se brisant dans la réflexion qui, distinguant alors nettement le moi et le non-moi, les oppose nettement l’un à l’autre dans le sein et sous le regard <le l être absolu qui les explique et les contient tous les deux.

Maintenant quand on pénètre dans le fond de ces deux idées du fini et de l’infini et qu’on tente de les déterminer avec un peu de précision, ou trouve que le domaine du fini comprend la réunion des êtres qui pos- •sèdent une puissance finie, car tout être ne nous est «onnu que par ses effets, autrement il nous serait inaccessible; et que l’être infini c’est l’être dont la force causatrice ne connaît point de bornes. Cause et substance, cause et substance finie ou infinie, telles sont les notions les plus générales auxquelles se rapportent foutes les natures.

.\ristote et Kant, les deux esprits les plus méthodiques de l’antiquité et des temps modernes, épuisèrent leur génie dans l’inventaire et la classification des éléments de la pensée. .Aristote les divise et les subdivise sans les classer, Kant les divise et les classe, mais il n’a pas cherché h les réduire. La théorie que nous exposons aclièvc celle de Kant ‘ en ramenant ses volumineuses

* X'oyez l’eiposilion et rexaincii île celle lliéoiic ilc Kanl, coiir< de ISiîO, PhUoiùphie da Aaiil, leç. v*.

2ôG

catégories a leur nombre élémentaire, simplification non tentée jusqu'à présent, et (|ui laissait une grande lacune dans la science. Les idées de substance et de cause sont les deux idées rondamenlales sur lesquelles roule toute la philosophie La recberclie de leur nature, de leur origine et de leur certitude, est la philosophie tout entière. C’est une grande question de savoir si l’esprit humain commence par l’une ou par l'autre. Selon nous, l’esprit humain commence par toutes les deux. Dans le premier acte réfléchi sont déjà des causes et des substances finies, et une cause et une substance inriuie. L’intuition intérieure et extérieure

* Aussi cest toujours à ces deux notions qu'on en nppolle contre le scnsuuiismc cC rcnipirisme, parce qu'on sent bien que c'est en elles quédatc la puissance propre de l’esprit humain. Avant Leibnitz, elle» semblaient séparées par une barrière infranebissable. Le premier, à la tin du dix>septiénic siècle, I^cibnilz, sundunt la notion de sub>t nce, Ta ramenée à celle de force. Cette réduction est pour Leibnitz l'entreprise même de la réforme de la pliilosopiiic t ml entière, cl ü a intitulé le petit écrit consacré à ce fjrand sujet : De prima pfiUosophûe emendalione, el votioui tubttatüiœ (Collection de Dutens, t. Il, p 18). Cet écrit est de 1G94 I ans ses derniers ouvru<^'C$, Leibnitz reproduit le même principe, particulièrement dans les Prinnpia philoiophiæ, rt^nné de toute sa doctrine, présenté au prince Kugène (/6id., l. U, p. 24); en sorte qu’après tout, la réduction tentée par nous en 1817 de toutes les catégories, de tous les principes du sens commun, de toutes Ic.s vérités universelles et nécessaires, à deux ; cette réduction, qui nous senibluii alors et qui était en elTel une innovation considérable relativement à Reid cl à Kant, n’éiaît à notre insu, comme l’éclcdisine iui-méme, qu’un retour à une pensée de Leibnitz.

Blais Leibnitz, en rappcfmt la notion de substance à celle de cause, u-t-il gardé une parliiite mesure? Certainement la substance nenous est révélée que par la cause ; par exemple, supprimez tout exercice de la cause cl de la force qui est en nous, cl nous ne sommes point pour nous-inénies; c'est donc l’idée de cause qui introduit dans l'esprit l’idée de substance ; mais la substance n'esUolle que lu c use qui lu iiianifes:c? 11 faut alors distinguer la cause en acte de la cause qui u’csl pas encore |>assée à l'acte, pour parler le langiige d'Aristote, accepté prr Leibnitz. Mais une cause qui n'est pas en acte n'est

UK LA SPONTANÉITK ET UE LA RÉFLEXION 257 iiporçoit le moi et le noii-moi, des causes et des substances Unies; la raison révèle l'être inlini, la substance et la cause absolue, et c’est l'action simultanée des sens, de la conscience et de la raison qui constitue l’intelligence. Laréllexion distingue les diverses parties <le la synthèse primitive, et en les distinguant elle les met en opposition ; mais , quoique distinctes , elles sont contemporaines, et le premier acte réllexif contient déjà, tout en les opposant, les idées de cause et de substance avec les caractères opposés de limite et d'intinité. Bien plu.s, il n'\ a rien dans la réllexion qui n’ait préexisté dans la spontanéité, .\insi, chose admirable, les deux idées qui sont les bornes infranchissables de la

[las rûclleaieiil une cause, et une cause en acte ne se suffît pas à elle-m^me, elle suppose un romlemcnl, un sujet, une substance. La puissance causatrice est l'attribut essentiel de la substance, elle n'e>t pas la substance clle inème. l’ji un met, il nous a paru pins sûr de nous en tenir à ces deux notions prt> mitives, dislinctès quoi^iue inséparablement unies, Tune qai est !o sijine et la mbnifestation de l’autre, celle-ci qui est la ^acine et le fondement de celle-là.

Un liomnie dont la doctriiTc rappelle panni nous celle de T.eibnilz, M. de niran, n’est-il pas tombé du côté ou Leibnitz inclinait? En remettant la cau$c en lumière, M. de Hiran n^a-t-il pas laissé dans l'ombre la substance, c.ommé en parlant sans cesse de la volonté il a trop oublié la raison? l/ûme est plus étendue et plus profonde que tous ses attributs ; aucun d'eux ni tous ensemble ne la manirestenl adéquatement; il reste toujours par delà tous les rayons cux mcmcs le foyer d'où, ils émanent. Parler de la substance indépendamment de la cause qui la manifeste, c’est faire de la substance un être abstrait : mais parler de la cause et des phénomènes qû'elle produit sans les rapportera leur fond commun, n'est pas une erreur de moindre conséquence. De même, quand on transporte la question de la psychologie dans Ja théodicée, la substance éternelle et inlinie est inaccessible en clle-méme, et on ne l'a'leint que dans ses manilestalions, dans le monde et dans Tùmc ; mais, en meme temps, ces manifestations, si grande^ qu’elles soient, n’épuisent pas sa puissance, parce que cette puissance réside dans soa essence inlioie. Voyez dans-lcs Fracmexts philosophiques, t. IV Philosophie coniemporaintf Tarticle consacré à M. de Biran.

258 l'REMlEUS ESS A IS. — A N.N ÉK 1817

pensée se rencontrent a son origine et pour ainsi dire h son berceau. L’homme commence par où il finit, et il finit par où il commence; il développe et il applique, il abstrait et il combine, dans une impuissance invincible d'ajouter un seul élément a ceux qui lui sont donnés dans le premier fait, dans ce fait obscur et complc.ve qu’il passe sa vie ù développer et a éclaircir. La vie est un passage perpétuel, une tendance de l'obscurité à la lumière ; et la science humaine, dans toute son étendiie, n’est qu’un cercle dont les. deux extrémités sont deux points e.ssentiellement similaires.

Page 1