DU VBAI PRINCIPE DE LA MORALE SMI
, La morale de l’intérêt a été repoussée par toutes les âmes généreuses depuis le premier homme qui se dévoua à une cause quelconque. Il n’y a point de vraie vertu sans dévouement. Je simule la vertu, je ne la pratique point, quand je me résigne a souffrir accidentellement dans l’espérance de jouir plus tard; car que fais-je autre chose que sacrifier un moindre intérêt à un plus grand? Ce sacrifice n’est qu’un bon calcul. Mais à vingt ans, dans l’âge de l’espérance, à l’entrée d’une vie qui m’offre partout des perspectives de bonheur, qu’on me mette en présence de l’échafaud, et qu’on me propose d’y monter ou de manquer à l’honneur, 'a la foi donnée et reçue, 'a l’amour, a l’amitié, à la patrie, a quelque cause sainte et sacrée : que dois-je faire d'après le principe de la morale de l’intérêt? Je n’ai pas les espérances d’une autre vie, car si j'admets ces espérances, j'admets l’idée de mérite et de démérite qui en est le fondement, et par conséquent l’idée du bien et du mal moral, de l’obligation, de la vertu, hypothèses inèompatibles avec la doctrine où nous nous plaçons. Dira-t-on que l’horreur de trahir ndon devoir me cause un sentiment si désagréable que j’aime mieux m’en délivrer par la mort que de jouir de tous les plaisirs de la vie? Mais, d’abord, on pourrait nier que cette peine d’un instant fût capable de balancer l’espoir d’une longue vie de bonheur ; et quand même nous céderions sur ce point, on ne serait pas plus avancé, car, dans le système de l’intérêt, celte horreur de trahir le devoir ne peut exister ; il ne peut y avoir que l’horreur du malaise, dont le plus haut degré est la crainte de la niorl .
rnEMIEKS ESSAIS. — ANNÉE 1817
Toutes les fois que le paj’tisan de la doctrine de l’intérêt dira qu'il fait une chose pour éviter le sentiment de déplaisir qui accompagne une mauvaise action ou le remords qui la suit , il supposera un autre principe que celui de l’égoïsme, il se démentira luimême
Faites la même question ’a un partisan de la doctrine de la sympathie, il vous dira ; Eprouvez-vous une sympathie nalurelle qui vous porte a secourir un être souffrant? Cédez au sentiment qui vous presse; secourez votre frère quand il est dans la douleur, et faites en sorte de ne lui en causer jamais. Cette morale repose sur un fait certain ; elle est vraie et bonne ; mais elle est insuffisante, mobile, inégale. Telle action ne peutelle pas être avantageuse h un homme et nuisible ’a un autre? ne puis-je pas avoir ’a choisir entre le bonheur de ma patrie et celui de ma famille? Qui me déterminera? Et puis, si je suis tellement organisé que mon cœur soit peu touché des maux de mes semblables , d’après la théorie qui tire le devoir de la sympathie, mon devoir sera faible ou nul. Enfin les plus grandes, les plus difficiles vertus ne se rapportent point directement aux autres, elles s’exercent en nous et sur nous. Etre maître de soi, régler son âme et sa vie, surmonter l’orgueil, la volupté, le désespoir, sont des actes de vertu bien autrement héroïques qu’un mouvement de pitié, de générosité, de bonté même, bien qu’assurément la bonté.
* Voyei, poiim rto 1818, la réfutation détaillée de la morale de l’intérét. ■ leç. IH'
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la générosité, la pitié soient des choses admirables. Un trésor donné a un pauvre coûte mille fois moins au cœur et pèse moins dans la balance éternelle qu’un seul désir étoulTé ou combattu.
Si tous passez du moraliste de la sympathie a ces autres moralistes qui s’appuient sur la jouissance pure, intime, exquise, que donne toujours une action vertueuse, ils vous diront : Soyez vertueux, le prix ne vous manquera pas; il est au fond de votre cœur. Un tel langage est si noble, qu’on est tenté de n’y répondre que par des applaudissements; mais la rigueur philosophique doit y mêler de graves critiques, dans l’intérêt même de la vertu.
On peut élever cette objection contre la morale dont le principe est la jouissance intérieure : faire une action parce qu’elle est suivie d’un plaisir intérieur, c’est pratiquer la vertu pour le plaisir; cette morale ne détruit donc pas l’égoisme, elle le perfectionne; son seul mérite est de choisir mieux le plaisir.
Sans doute une jouissance exquise ne peut manquer ’a la vertu, mais h la vraie, c’est-à-dire à la vertu désintéressée. Si vous faites une action vertueuse dans l’in- ' tention de jouir du plaisir qui la suit, ce plaisir vous échappe ; on ne l’obtient qu’autànt qu’on ne cherche pas à l’obtenir. C’est un fait que du calcul heureux ne sort jamais cette jouissance intérieure qui accompagne une bonne action désintéressée.
Quand je me détermine ’a une action par le goût et l’espoir des jouissances intérieures qu’elle doit me procurer, je ne considère que moi après tout, je ne puis donc im-
poser cette loi-là aux autres , je ne puis élever à la hauteur d'uue législation universelle et objective le mobile'subjectif qui me détermine. -
Ainsi la morale de l'intérct et celle du sentiment, tout en se combattant sur presque tous les points, se touchent par un secret lien, et se rattachent au même principe, le principe du bonheur et du bonheur personnel. Le livre de l’Esprit et la Théorie des sentitnents moraux' sont presque également, bien que par des côtés opposés, en dehors de la vraie morale.
Wolf pensait avoir donné a la morale un idéal sublime en la mettant dans la recherche de la perfection. Mais il faut délinir la perfection et déterminer en quoi elle consiste. Entend-on par. la perfection la vertu? on fait un cercle vicieux ; ce n’est plus la perfection qui est le motif déterminant de la volonté, c’est la vertu en tant que constituant la perfection de l’homme. On peut entendre très -différemment la perfection; beaucoup entendent par-là l’état le plus agréable de l’àme. Dès que la perfection peut être conçue de diverses manières, elle ne fournit pas }a règle fixe et absolue que nous cherchons.
Enfin on a cru la . trouver dans la volonté de Dieu.
, C’est la placer très-haut, et pourtant, a la rigueur, ce n’est pas la placer assez haut encore. En effet, pourquoi Dieu ordonne-t-il aux hommes de suivre la justice? l'obligation repose-t-elle ici sur l’arrêt arbitraire de
* Voyez^ cours de 1819, la leçon sur Helvétius et celle sur Smith et dans les Fragmests philosophiques, t. IV, Philaophie eonlemporahie, rarticieinliluh* : NouvfUe réfutation du Uvn dt VEtprit.