DU VRAI PRINCIPE DK LA MORALE
Dieu, ou sur la nature même de la justice? Les lois fondamentales <|u'un législateur humain donne à la société sont-elles obligatoires a ce titre qu’elles émanent de la volonté du législateur, ou, en observant ces lois, ne croit-on pas obéir aussi a la justice dont ces lois sont l’expression plus ou moins fidèle? A Dieu ne plaise que nous voulions diminuer votre reconnaissance pour l’auguste auteur de la Charte, qui a donné la vraie liberté à la France', mais il faut dire^ 'a l’honneur même de cette Charte, qu’elle tire sa force non-seulement de la volonté respectée de son auteur, mais surtout des principes qu’elle consacre. La volonté de Dieu ne fait pas plus la justice en morale que la volonté du législateur ne fait la justice en politique. .
Et quoi) ne dise pas que nous rabaissons Dieu ; non, nous voulons seulement qu’on n'élève pas sa puissance aux dépens de sa sagesse. Dieu ne peut faire que deux nombres pairs composent un nombre impair ; il ne peut pas faire davantage que le juste soit l’injuste. Dieu, en nous créant, ne pouvait nous imposer des lois injustes sans renier sa propre nature. La justice est la loi de tout être , moral, même de Dieu. Montesquieu, dans le premier chapitre de l’Esprit des Lois, a dit b ce sujet des choses admirables. Il a donné des lois en général la définition la plus vraie et la plus profonde : Les lois sont les rap-
‘ Nous parlions ainsi en 18)7, et nous tiendrions encore aujourd'hui le meme langage par respect pour la mémoire du prince qui donna librement la Charte à la France, et qui, résistant généreusement aux préjugés et aux passions de son propre parti, venait de signer l'ordonnance de septembre 1816, '
portx nécessaires qui dérivent de la nature des choses.
U n'a pas craint de répéter ces belles paroles d'un sage de l'antiquité : La loi est la reine des mortels et des immortels. La justice est le rapport nécessaire qui unit non-seulement l’homme 'a l’homme, mais l’homme h Dieu et Dieu à l^homme : elle n’est donc pas l’ouvrage arbitraire de Dieu ; elle est bien plutôt un de ses attributs. Dieu est le foyer immortel de cette justice dont un rayon éclaire notre es|)rit et notre cœur.
A parler 'a la rigueur, aucune volonté, comme telle, n’oblige. Si elle a ’a son service un pouvoir supérieur au ’ nôtre, elle contraint, mais elle n’oblige pas. Si on dit que la volonté divine nous oblige parce que, suivant que nous lui obéirons ou que nous ne lui obéirons pas, nous serons récompensés ou punis dans une autre vie, on rentre dans le système de l’intérêt : quelles que soient les récompenses et les punitions, terrestres ou célestes, peu importe; tout système qui nous commande d’agir uniquement en vue d’obtenir des récompenses et d’éviter des châtiments, est un système intéressé. Ou si on dit que la volonté divine nous Oblige, non pas comme volonté toute-puissante, mais comme volonté essentiellement juste, on fait un cercle vicieux ; ce qui alors oblige, c’est la justice inséparable de la volonté suprémei
D’ailleurs il est faux que sans la connaissance de Dieu et de sa volonté il n’y ait point d’obligation morale ; car c’est un fait certain que la connaissance de la justice et l’obligation qu’elle nous impose sont antérieures à celle de Dieu et de sa volontéi Otes en moi l’idée de la jus-
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lice, et jamais je ne concevrai la justice divine. C’est parce que je me reconnais soumis à la sainte loi de la justice que, m’élevant b Dieu, je médis que Dieu, qui est l’auteur de mon être et de ma nature morale, doit posséder dans un degré inlini la justice qui est en moi. C’est là la meilleure démonstration de la divine Providence. On parle de l’Iiarmonie des éléments, de l’arrangement des corps célestes; on vante l’ordre qui règue dans l’univers ; on trouve dans le. spectacle de la nature une preuve magnifique de la sagesse de Dieu, et on a bien raison ; cependant il est impossible aussi de n’y pas voir, du moins a un premier coup d’œil, des désordres et des imperfections apparentes. Mais lorsque je rentre dans le sanctuaire de mon cœur, la conscience éclatante de la loi morale qui m’est imposée me révèle l’auteur de cette loi : trouvant en moi la notion sacrée de la justice, je la rapporte ’a son principe, b l’étre saint par excellence. Ce n’est donc pas la connaissance de la volonté et des desseins de Dieu qui introduit dans l’esprit de l’bomme celle de la justice, c’est bien plutôt celle-ci qui sert de degré pour parvenir b l’iotelligence du secret de la création, de la fin de l’homme et de la volonté.dc Dieu*. •
Au-dessus de ces diverses morales presque également imparfaites s’élève une autre morale d’un caractère fout différent.
Interrogée s’il faut faire ou ne pas faire telle ou telle action, cette morale répond ; « Oui, si elle est juste; lion, si elle ne l’est pas, quel que soit votre intérêt pré-
'• .Sur le sjsU'iiic qui l'ondé l’obligHtion morale sur la vnloiilé de Dieu, tovez le cours de 1818, le;, xu,', p. 328 353.
sent ou futur, votre sympathie ou votre antipathie, .votre aurait ou votre répugnance. » Cette réponse n’est pas un conseil, c’est un ordre, et cet ordre est la loi du devoir, loi universelle, nécessaire, absolue. Je disabsolue, car, quand je juge que telle action est juste et telle autre injuste, j’entends que cette distinction existe indépendamment du jugement même que je porte, qu’elle n’est pas parce que je l’aperçois, mais qu’elle est par la nature même des choses, et que c’est parce qu’elle est dans la nature des choses que je l’aperçois. Si je prononce qu’il est beau de mourir pour la patrie, c’est que je suis convaincu qu’indépendamment de mon propre jugement, il est juste, d'après la nature des choses, de préférer la patrie a soi. La différence entre le juste et l’injuste est anssi absolue que celle qui sépare le vrai et le faux et deux propositions contradictoires ; le jugement qui reconnail cette dernière différence n’a pas plus de force que le jugement moral qui reconnaît la première, et la vérité morale qui en dérive est aussi absolue que les vérités de la gçométrie elle-même.
Ou objecte que telle action qui est juste dans un pays est injuste dans un autre, et on en conclut que la justice varie, qu’il n’y a point par conséquent de juste et d’injuste en soi. Nous répondrons (pie la vraie question est de savoir si tous les peuples reconnaissent une distinction entre le juste et l’injuste, s’il y a un seul peuple chez lequel le juste et l’injuste soient des termes synonymes. Or il n’y a pas une langue où il n’y ait deux mots différents pour exprimer ces deux choses. Aucun peuple donc ne confond le juste avec l’injuste. Il y a