LIBERTÉ
vez-vous de la règle proposée par Kant. Voua voulez tuer pour un motif de vengeance que vous crojez légitime ? Généralisez ce motif. Figurez-vous un ordre de choses où ce mobile qui vous pousse h l’homicide serait universel, un monde où tous les hommes pourraient se faire justice à eux-mêmes. Si votre raison érige ce mobile en un principe de législation universelle, alors il est bon, il est légitime. Si, au contraire, votre raison s’y refuse , il est illégitime ; et l’action , si vous la faites, sera mauvaise. Or la raison se révolte naturellement contre la maxime universelle que vous voulez établir, que chacun peut se faire justice à soimême ; le sens commun sullit pour la réfuter : donc ce mobile n’est pas une loi de l’bumanité, mais un mouvement de l’individu, c’est-'a-dire de l’intérêt ou de la passion. Toutes les fois que nous faisons une action coupable, nous ne pouvons l’imposer aux autres. Nul motif ne nous apparaît universellement légitime, hormis les motifs honnêtes. Tout motif qui ne peut être transformé aisément en une maxime d’ordre général, est suspect par cela même ; mais dès qu’un motif se prête à cette généralisation, vous le pouvez accueillir avec sécurité. En vous conformant a une loi qui vous parait celle de tous les êtres moraux, vous sentez vous-méme que vous faites partie de l’ordre moral.
La liberté est pour tous les hommes un fait qui tombe sous une aperception immédiate et certaine. Je sais et je
sens que le motif déterminant de mes actes est ma volonté ; an delà de ma volonté, il n'y a pas de cause à chercher ; le principe de causalité expire devant la cause volontaire ; la volonté cause, elle n’est pas causée* Mais ce n’est pas ainsi que Kant prouve la liberté. Voici à peu près l’argumentation qu’il emploie : tous les phénomènes sont liés entre eux par le lien de la causalité. Donc il n’y a rien de libre dans le monde des phénomènes. Mais la loi morale n’est pas un pur phénomène, puisqu’elle est universelle, absolue et objective ; elle est donc exempte de la causalité. Si elle en est exempte, tout ce qui relève de cette loi doit en être exempt comme elle : or la volonté est attachée à la loi morale: donc elle participe de la liberté.
Toutes les fois que la volonté accomplit la toi pure du devoir, elle est autonome, suivant le langage de Kant, c’est-a-dire soumise ’a une loi qui lui est propre, parce que la loi morale est faite pour la volonté. Au contraire, quand la volonté n’agit pas conformément ’a la loi qui l’oblige, quand elle obéit a l’intérêt ou à la passion, elle passe sous l’empire d’une loi étrangère, elle est hétéronome:
Admirable harmonie de tous les éléments de l’humanité dans l’unité de la vie morale ! ha vertu n’existe que pour un être moral, à la fois passionné et libre. Point de passion, rien à combattre ; il n’est besoin alors ni de loi ni de liberté, et il n’y a point de matière ’a la vertu. D’un autre côté, supprimez la loi, nul devoir a accomplir, nul besoin de liberté, point de vertu encore. Enlin, ôtez la liberté, point de vertu possible, puisque l’ac-
OnNSCIK.NCE
complisscment du devoir, qui constitue la vertu, suppose la force d'obéir a la loi et de vaincre ou du moins de combattre la passion.
Toute passion est éf(oïste, personnelle, complaisante a elle-même ; le sacrifice de la passion ne se fait pas , sans un sentiment pénible. Mais en même temps ce sacrifice relève l'être moral 'a ses propres yeux, et de là naît une sorte de plaisir négatif et ineffable dans l’approbation que nous accordons 'a notre conduite. C'est la raison qui approuve; il n'y a rien là de sensitif; cependant cette approbation est . accompagnée d’un plaisir grave qu’on appelle le contentement de soi-même, le plaisir intime de la conscience.
.\insi que nous l'avons dit, ce plaisir, si noble qu’il soit, n’est pas la fin de l'action morale. La vraie, la seule lin de l’action morale doit être l’accomplissement de la loi. Se proposer pour fin le plaisir de l’approbation morale, c’est le manquer ; car il ne s’attache qu'à un acte digne d’être approuvé, et qui par conséquent n’a pas eu pour objet ce plaisir même. ' ,
Mais si la loi pure du devoir est le seul motif légitime de nos actions, n’est-il pas permis de joindre à ce motif désintéressé celui de l’approbation morale qui, sans l’altérer, lui dmine de l’énergie et vient au secours de la faiblesse humaine? A cette question, l’austère philosophe de Kœnigsberg répond affirmativement, mais en marquant bien à quelles conditions -il fait cette concession. Nous sommes si faibles, et si rontinuelleraent
assaillis par l'intérét et la passiefk; la loi etHa raison dans leur absolue pureté agissent avec' si peu de fti^ silf K plupart des hommes, qu’il est fiermis d’appetër le sentiment au secours du devoir. De même, i|D’on
peut présenter a un malade qiielqaè liqiieiir;4^ié^e dans le vase qui contient la médecin^ ainsi, pour l’âme humaine, faible et malade, dn peut^indre le plaisir de l’approbation morale ’a la loi du devoir. Mais ces deux motifs sont très- distincts en eux-mémes, et ils doivent demeurer distincts aux yeux du philosophe et dans le cœur de l’homme de bien. Si nous ne les séparions pas, si nous ne reconnaissions pas la suprématie de la loi et la subordination du sentiment, notre liberté ne serait plus sous sa loi propre : elle ne serait plus autonome , elle serait hétéronome, comme parle Kant. L’action serait bonne légalement, mais non pas moralement. L’esprit de la loi aurait été violé ; on n’en aurait accompli que la lettre.
Kant craint même d’avoir fait une concession trop forte, et il se hâte d’observer que les plaisirs de la conscience sont fondés sur l'approbation, et que l’approbation est moins un sentiment qu’un jugement. Il n’y a pas en nous de sensation affective qui ressemble ’a l’approbation. Approuver, c’est juger; juger, ce n’est pas sentir ; l’approbation morale, bien qu’elle entraîne à sa suite un sentiment et qu’on lui donne ’a cause de cela ce nom populaire, est donc, ’a proprement parler, un jugement attaché â la résolution vertueuse.
L’auteur de la Critique de la Raison pratique s’élève avec la plus grande force contre une morale née de