‹ Premiers essais de philosophieChapitre 47 sur 59 · DU SOUVERAIN BIE · texte numérisé non relu

DU SOUVERAIN BIE

au cœur de Vhœnme il lui faut autre chose, il lui faut le bonheur.

Ce besoin du bonheur comprend deux faits de nature différente et qui ne doivent pas être confondus. L’être sensible désire le bonheur ; ce désir serait peu de chose s’il était seul ; mais il est accompagné d’un jugement de la raison qui le sanctionne. En même temps que l’être sensible aspire au bonheur, l’être moral, l’être intellectuel juge qu’il l’a mérité quand il a accompli la loi, et il se révolterait si ce bonheur pouvait lui manquer. En être digne et ne pas l’obtenir lui semblerait une contradiction aussi insupportable à sa raison qu’à son cœur.

En elfct, et c’est un pointdepsycologieque Kant est loin d’avoir assez approfondi, à côté du principe moral est celui du mérite et du démérite. Quand j’ai fait une bonne action, je juge que j’ai bien mérité. En vain les hommes me blâmeraient-ils : je porte en moi un juge plus compétent que les hommes et qui me déclare digne de récompense. Ce juge intérieur parle aussi après une mauvaise action, et nous dit que nous avons démérité, que nous sommes dignes de châtiment. C’est de là que vient l’idée de châtiment et de peine. Le premier qui institua des punitions publiques ne trouva pas celte pensée dans l’intérêt seul, il la puisa surtout dans la conscience; il pensa qu’il était juste de réaliser le châtiment que nous connaissons mériter après une mauvaise action, en même temps que l’exemple de ce châtiment serait utile a la société. Sans doute ces deux motifs concordent dans l’établissement des institutions pénales, mais le premier a servi

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d’appui au second, tandis que Ini-méme ne dérive d'aucun autre'.

Le bien et le mal se rapportent a l'acte ; le mérite et le démérite a l’agent.

Imaginez deux êtres éloignés de cette terre, et dont les actions ne peuvent nous être ni utiles ni nuisibles ; vous jugez encore que de ces deux êtres le plus vertueux mérite d’être le plus heureux .

Si vous aviez à rendre service a l'un ou h l’autre, lequel des deux choisiriez -vous ?

Supposez un état de choses où le méchant prospère et où l’homme de bien soit misérable : un tel état ne vous semble-t-il pas un renversement de l’ordre naturel?

Le jugement du mérite et du démérite, quand il s’applique à une mauvaise action dont nous sommes les auteurs, mène 'a sa suite le sentiment du remords. Ce sentiment est profondément différent du regret d’avoir mal calculé. Il suppose en nous la croyance que nous avons démérité, et nous parait un châtiment anticipé de notre désobéissance 'a la loi.

Le remords est variable ; certaines personnes le ressentent plus vivement que d’autres; il peut s'affaiblir et même s’effacer a la longue. Mais le jugement du mérite et du démérite que le remords enveloppe ne varie point : il ne change pas avec le temps. Dix ans après avoir fait U ne mauvaise action , les tortures du remords peuvent être épuisées; mais nous jugeons encore que nous avons dé-

* Sur le principe du mcrile eï du dcmérile, et sur la théorie de la peine et de la récompense, Tovei le cours de 1818, Icç. xi' et leç. xy‘;

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mérité .comme nous l'avions jugé au moment de l’action.

De même si le plaisir d’avoir bien fait se dissipe vile dans le torrent des affaires qui nous emporte, quand nous nous souvenons de la bonne action, nous jugeons qu’elle méritait sa récompense dans le plaisir qu'elle nous a donné: nous jugeons qu’elle nous conférait (pielque droit 'a un bonheur proportionné.

Nous soupirons après le bonheur, après un contentement sans réserve et sans lin que nous ne savons trop comment déiinir, et que nous cherchons par les voies les plus contraires, parce que nous ignorons où nous pouvons le trouver.

Elle est vieille dans l’histoire de la philosophie lu question du souverain bien. Elle a été agitée par Platon par Aristote, pai’Epicure, par Zenon, et parlepelit nombre de moralistes modernes qui ont marché sur leurs traces. Il s’est élevé sur cette question comme sur bien d’autres une prétention qui ne pouvait manquer d’égarer le génie lui-même, cette prétention, source inépuisable d’erreurs en morale comme en métaphysique, comme en politique, la prétention de trouver à tout problème une solution simple.

Si vous voulez que le souverain bien soit simple, à la question : Qu’esl-ce que le souverain biên ? il n’y a que deux réponses ’a faire : Le souverain bien est le bonheur ou il est la vertu,

* Pour Platon, avec la République, voyez surtout le Philèbe, et V ArpuiiifiK plate ca tête de ce dialogue, où nous comparons sur la question du souverain bien l’opinion de Platon et celle de Kant, t. Il de siotre traduetion.

Le souverain bien n’est pas seulement le bien suprême. Le bien suprême est simple ; c’est la vertu. Mais le souverain bien auquel l'àme humaine aspire doit être complet, et pour l’être il faut qu’il comprenne le bonheur comme la vertu. En un mot, le souverain bien c’est le bonheur avec la vertu et par la vertu.

Le souverain bien est donc compose de deux éléments. Toute' philosophie qui en admet un et qui rejette l'autre, ne donne qu’une morale systématique et insuffisante.

Les stoïciens disent ; Sois vertueux, tu seras heureux; et les épicuriens : Sois heureux, c’est là tout le bien. Les deux morales sont également exclusives : le bonheur n’est pas le vrai bien, nous l’avons assez démontré, et la vertu ne contient pas toujours le bonheur.

La vertu a -t- elle en soi une force capable de produire le bonheur? C’est une question de fait. Les faits répondent que souvent, et même la plupart du temps, grâce a Dieu, il en est ainsi, mais qu’il n’en est pas toujours ainsi, et que notre sensibilité, qui est la région du bonheur, est soumise à un enchaînement de causes et de lois extérieures placées au-dessus du pouvoir de la vertu. Donc tant que cet enchaînement de causes et de lois subsistera tel qu’il est, la vertu et le bonheur ne seront point inséparables.

Nous avions deux solutions possibles du problème du souverain bien. Les voilà l’une et l’autre écartées. Cependant il faut tirer le souverain bien des données que nous venons d’exposer, ou en désespérer à jamais.

UU SOUVEKAIN BIEN

Il est faux d'une manière absolue que la vertu ne soit qu’un moyen pour arriver au bonheur. Au contraire, si en fait la vertu ne donne pas toujours le bonheur, il est absolument vrai, il est certain qu'elle doit le donner. Le seul obstacle est l'influence des causes extérieures.

Il suflit donc d’ôter cette influence pour rendre à la vertu toute sa force, toute sa portée.

Vous voyez arriver l'autre vie et l’immortalité de i'àme.

L’immortalité de l’âme est une conséquence de la notion même du souverain bien ; c’est la conception d'une autre vie, où, libres enlin du joug de la causalité extérieure, nous pourrons voir se réaliser l'idéal du souverain bien, l’harmonie qui doit exister entre la vertu et le bonheur.

.Mais pour que nous puissions prendre l’essor vers ces régions inconnues que la raison nous révèle, il faut qu’une cause, plus puissante que l’ensemble de toutes les causes sensible^, nous y transporte ; et pour qu’elle y dispense le bonheur a qui l’aura mérité, elle devra être inliniment juste; elle sera sainte comme elle est toute-puissante.

C’est de cette façon que Kant nous mène à Dieu; Dieu avec ses attributs est un postulat, pour parler ce langage un peu scolastique, exigé par celui de l’immortalité de l'âme., qui lui-même est exigé par la notion du souverain bien , laquelle repose ’a son tour sur la notion du devoir.

Ainsi la loi du devoir, qui pour être accomplie suppose la liberté, contient dans son sein, avec la liberté, le souverain bien, l’autre vie et Dieu. Tout est compris

rRKMIËRS ESSAIS. — ANNÉE 1817

dans le devoir: il est à la fois le principe et la conclusion de toute philosophie véritablement morale et religieuse.

La morale conduit a la religion : la religion à son tour l’étend et l'agrandit.

La religion n'est pas le fondement, mais elle est le couronnement nécessaire de la morale.

Si nous n’avions pas la certitude de l’existence de Dieu, quel état déplorable serait le nôtre ! Obligés d'accomplir le devoir au risque d’étre malheureux, ne pouvant trouver le bonheur et y tendant incessamment, sentant qu’il est fait |>our nous, jugeant que nous en sommes dignes et ne pouvant l’obtenir, quel serait notre désespoir! Que serions-nous alors, sinon des être infortunés, créés sans motif, appelés à vivre quelques jours sous l’empire, ici d’une loi sublime mais bien dure à tous nos instincts, là d’une inexorable, fatalité, avec le néant pour tout avenir ? Mais nous sonunes sûrs de l’existence de Dieu et d’une autre vie ; nous en sommes sûrs, car ce n’est pas seulement un désir vague et confus de bonheur qui nous inspire cette idée, c’est un jugement de la raison qui nous imprime cette conviction. Nous ne tendons pas seulement au souverain bien, en tant qu’étres sensibles; nous jugeons 'nécessairement,, en tant qu’étres intelligents, que nous sommes faits pour y parvenir.

Rappelez-vous la loi du mérite et du démérite, ce ju^ gement absolu par lequel nous prononçons que l’agent vertueux a mérité le bonheur : il suit de ce jugement que le bonheur pour un être moral est le prix de la

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vertu. Aspirant au souverain bien, il semble donc que nous devrions aussi aspirer à une vertu parfaite. Mais la vertu parfaite passe notre portée en ce monde. Notre partage le meilleur y est encore la vertu avec ses combats. Voila le sens de ces expressions chrétiennes : Nous sommes toujours ici-bas sous l’empire du péché. En effet, nous nous sentons sans cesse entraînés à suivre la |)assion aux dépens de la raison ; et quand nous résistons, cette résistance est douloureuse, la victoire nous coûte, car c’est de nous, c’est de notre propre cœur qu’il nous faut triompher. Encore la victoire n'est-elle que passagère, et le danger sans cesse renaissant. Condamnés à combattre toujours, nous ne nous soutenons qu”a force de vigilance et de courage; Notre vertu, vue de près et à la lumière inexorable de la conscience, est remplie de bien des misères.

La sainteté n’est pas plus accessible 'a l’homme dans cette vie que la béatitude. Nous pouvons aspirer a l’une et à l’autre par le désir et par l’espérance; mais notre objet immédiat ici-bas, c’est la vertu : l'a seulement réside l’obligation ; elle n’est point ailleurs.

L’erreur du mysticisme est d’anticiper sur les droits de la mort et de supprimer la vraie lâche de la vie humaine : il tend "a écarter le devoir, la loi, une règle impérieuse , pour y substituer des aspirations et des extases.

Le mysticisme est l’extrême opposé du stoïcisme. Les mystiques nous supposent capables d’accomplir le bien sans effort et par pur amour; les stoïciens de

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l’accomplir dans toute son étendue et sans aucun regard vers le bonheur.

Le mysticisme repose sur un sentiment très-réel, le besoin d’une perfection et d’une félicité infinies;, le stoïcisme, sur un principe qui n’est pas moins certain, l’obligation inflexible de la vertu ; mais le stoïcism.e se trompe en ce qu’il rejette le sentiment en admettant l’obligation, et le mysticisme en ce qu’il détruit l'obligation et l’absorbe dans le sentiment*.

Au-dessus de ces deux morales, l’une qui fait disparaître le travail de la vertu, l’autre qui s’y attache sans rien chercher au delà, s’offre à nous la morale chrétienne, unissant à la loi du devoir qui oblige la loi de l’amour qui soutient et qui console.

Le christianisme a dit à l'homme : « Aime Dieu avant tout et ton prochain comme toi -même. » Des moralistes modernes , pour s’approprier cette maxime , l’ont traduite ainsi : « Aime-toi , et dans ton intérêt même aime Dieu et ton prochain. » Mais changer ainsi le précepte chrétien, le rendre personnel, c’est lui ôter son caractère impératif, c’est le détruire.

Kant se propose cette question: Qu’est- ce que l’amour de Dieu? Aimer peut-il être l’objet d’un précepte ? Deut-on nous commander un sentiment qu’il ne dépend pas de nous de ressentir? D’autre part, dira-t-on qu’aimer Dieu, c’est se réjouir d’accomplir sa loi , c’est y prendre plaisir? Même objection : on peut bien obli-

’ Sur le myslicisme en général, voyci lo Icç. v' du cours de 1818; et sur le stoïcisme, sur ses mérites et ses defauts, la leçon vui‘ du tome II de la II' si'ric.

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