DU SOUVERAIN BIEN
ger à accomplir une loi, mais non pas à l’accomplir avec plaisir, quand souvent cette loi nous impose un sacrifice pénible. Kant prétend donc qu’aimer Dieu veut dire seulement suivre ses préceptes, et il réduit la ma.\ime chrétienne a celle-ci : Observe les commandements de Dieu. Nous pensons que le christianisme demande, et avec raison, davantage, qu’il réclame pour le père de l’humanité et l’auteur des commandements divins un sentiment particulier, naturel 'a l’âme, et que l'exercice fortifie et développe. Mais nous sommes de l'avis de Kant lorsqu’il, dit que celui qui sur cette terre trouverait son bonheur a accomplir les commandements de Dieu, celui-l'a serait plus qu’un homme et .serait un saint. Or la vertu seule est obligatoire. La vertu est une violence que la volonté libre fait à la passion pour accomplir la loi. La où il n’y a pas de sacrifice à faire, il n’y a pas de combat, et où il n’y a pas de combat il n’y a pas de vertu. Telle n’est point notre condition. Nous ne sommes ni des saints ni des anges, mais des hommes, doués 'a la fois de raison et de passion. Nous connaissons la loi, majs nous la trouvons dure à la nature -, et nous ne nous y soumettons pas sans répugnance ; heureux encore lorsque, dans le combat perpétuel du devoir contre la passion, nous parvenons à remporter de temps en temps quelque avantage !
Sans agiter de nouveau la question du pur amour, tant controversée au dix-septième siècle, remarquons que l'auteur de {'Explication des Maximes des Saints et des Lettres spirituelles parle rarement d’obligation et de devoir. Sentant sa belle âme se porter aisément aux
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PRKMIKRS ESSAIS. - ANNÉE 1817
plus ditUciles vertus, Féuelou a mis l’amour à la place du devoir : toute sou étude est de placer l'bomme dans ime disposition telle qu’il aspire naturellement au bien. Mais, encore une fois, cette condition n'est pas la nôti Toutes les délicatesses imaginées pour porter l'bomm U accomplir le devoir sans effort sont des subtilités chimériques et même dangereuses. Nous avons affaire b des passions redoutables contre lesquelles il nous &ut instituer et soutenir une lutte continuelle. Comme Bossuet avec sa ferme raison l'avait bien senti*, à force de s'élever contre l’aridité dn sto'icisme, Fénelon ôte doucement le fondement de toute morale et de la morale ebrétienne elle-même: il a trop l’air d’oublier que le symbole du christianisme est une croix, et que l’homme n’est pas tenu d’être un .saint en cette vie. tandis qu’il est obligé d’être vertueux. La sainteté présuppose la vertu, et c’est la vertu qu'on doit recommander aux hommes. La sainteté ne leur manquera pas un jour des mains de la mort et de Dieu, si, vivants, ils n’ont pas manqué au devoir. La sainteté est un idéal auquel on peut aspirer, la vertu est une loi qui nous est imposée, et pour laquelle nul délai ne peut être ni demandé ni accordé.
' C’est donc énerver le christianisme que de le réduire au mysticisme avec Fénelon ; et c’est un tort aussi de le renfermer, avec Kant, dans un sto'icisme sublime, sous prétexte de le préserver des rêveries du mysticisme. Il faut maintenir le précepte stoïque qui pose l’absolue
* Imtrurtion sur les JKtali d'oraison.
un SOUVEUAIN BIEN r.ll
obligation ; mais ce précepte ne rend point compte de l'homme tout entier : il y a une aspiration secrète de l'âme 'a la sainteté et au bonheur qu’il faut garder aussi en la contenant, si l'on ne veut pas mutiler la nature humaine.
La morale stoïque ne souifre aucun sentiment passionné ; elle ne transige avec aucune faiblesse ; elle met sur la même ligne le parricide et le plus léger mensonge ; avec elle on n’est pas vertueux si, comme Caton, on n’est pas toujours disposé à se déchirer les entrailles. Assurément cette morale est haute , et vous l'admireriez encore davantage, si je vous montrais tout le bien qu'elle a fait sur la terre, surtout, comme l’a remarqué Montesquieu, pendant les premiers siècles de l’empire romain, quand un honteux despotisme pesait sur les âmes. C'est elle qui a donné au monde cette incomparable minorité du sénat romain, les Senécion, les Helvidiiis. les Thraséas. Pour soutenir l'âme humaine sous un Tibère et sous un Néron, dans l'absence du christianisme, il lui fallait le ressort énergique et extrême du stoïcisme.
Le christianisme a d’abord toute l’austérité, toute la grandeur du stoïcisme, car ce qu’il demande, ce qu’il exige avant tout, c'est la vertu. Il nous enseigne que la vertu est notre vraie destinée en ce monde, et que nous ne pouvons même aller â la sainteté par une autre route. Si le type immortel proposé b notre imitation, si le Verbe fait chair a montré ici-bas une sainteté toute divine, c'est à un secours surnaturel qu’il l'a due, >et encore il a traversé les combats douloureux de la vertu ;
312 PREMIERS ESSAIS. — ANNÉE 1St7
il a passé par la tentation, il a lutté, il a gémi, il a pleuré.
En même temps le christianisme ne détruit pas, il laisse en réserve, il entretient même au fond des âmes l’idéal de la sainteté; il n’étouffe pas, il éclaire et il dirige le besoin inné et indomptable du bonheur.
Le christianisme f en s’ajoutant au stoïcisme, l’a achevé. 11 n’a point séparé la religion de la morale, comme l’ont fait les mystiques, ni la morale de la religion , comme les stoïciens. La morale et la religion sont deux choses distinctes; mais il est dangereux, je dis plus, il est faux de les séparer, et rien ne prouve mieux h quel point le christianisme a connu l’homme que le lien intime et permanent qu’il établit entre la morale et la religion pour embrasser et saisir l’âme par tous ses grands côtés, et ne la laisser hors de ses prises par aucun endroit.
Le Dieu que la morale nous révèle nous apparaît comme le principe de la justice et la source du bonheur. Considérer Dieu abstractivement de la morale, c’est briser les liens sacrés qui l’unissent à nous; c’est ne laisser entre lui et nous que le rapport général, indéterminé, presque indifférent de cause k effet. Notre Dieu n'est pas seulement l’auteur de notre être ; il est encore le suprême législateur de notre âme, le témoin de nos efforts, le garant de nos espérances. De là deux sentiments , qui s’élèvent naturellement en nous et composent le culte intérieur, l’adoration et l’amour, l’adoration envers le saint des saints, le père de toute 'justice , celui dont nous portons en nous-