DE LA PHILOSOPHIE DE L’IIISTOIIIE
Judée, l’Égypte, l'Inde ; je connais le moyen âge et les temps modernes ; nul peuple ne m’est inconnu ; nul événement ne m’a échappé; mais enfin que sais-je en dernière analyse? que l'humanité a maintenant tel âge, qu’elle a éprouvé divers accidents plus ou moins remarquables, ici par telle cause, l'a par telle autre. L'histoire devait m’enseigner tout cela, et elle me l’a enseigné : elle arempli sa tâche; mais mes besoins Qnissent-ilslâ, et n’«i-je plus rien a savoir et 'a chercher sur l’humanité et sur le monde ? Vous avez fait couler sous mes yeux le neuve du passé ; vous m’avez fait connaître les pays qu’il a déj'a traversés, les rivages qu’il a dévorés, les tempêtes (|iii ont soulevé ses flots, enfin l’histoire de son cours, à moi qu'il doit engloutir comme il a fait mes devanciers. Mais quelle est donc la nature du mouvement qui l’emporte et quel est le but où il tend ? Pourquoi son cours est-il tantôt paisible, tantôt orageux? Ses irrégu- « larités ne peuvent-elles être ramenées 'a quelque règle ? ;ies mouvements n’ont-ils pas des lois ? son existence même n’a-t-elle point sa raison? Voi^ ce que je veux savoir, ce qu'il m’importe de savoir; car autrement je ne sais rien, je n'aperçois de tous côtés que des événements insignifiants et les jeux accidentels d'une destinée capricieuse. Or qu’est-ce que la science de ce qui est accidentel, passager, éphémère'?
Mais l’accident, dira-t-on, c’est précisément le réel? .Assurément; mais le réel ce n’est pas le vrai. Le réel n’entre dans la connaissance que par son rapport â la
* Vovt'ï II' miiis ih' 1818» 1'^ leçon.
vérité qu'il réQéchit, k laquelle il est conforme. C'est dans cette conformité que le réel a sa vérité. Au-dessus du réel est sa raison d’étre ; ce monde qui passe en contient un qui ne passe point, qui constitue l’essence, la vérité et la dignité de l’autre.
Connaître le vrai tout seul est impossible, puisqu’on ne peut arriver au vrai qu'en passant par le réel ; connaître le réel seul est insuffisant, le réel n'étant que la manifestation plus ou moins lidèle du vrai; prendre la manifestation, l’image, le symbole, le signe, pour la chose signiUée, pour la vérité elle-même, c'est une erreur grave et trop commune, et dans laquelle on tombe lorsqu’on étudie ou que l’on décrit la partie visible et sensible des choses humaines, sans remonter à leur raison et k leur véritable exemplaire. Illustresbistpriensqui avez immortalisé les aventures et les lois de quelques peuplades de la Grèce, vos peintures sont brillantes, vos idées souvent profondes ; vous me transportez sur la place publique d'Athènes ou de Corcyre, sur les champs de bataille de l’Attique et de la Laconie : vous me montrez fort bien ce qui a perdu Athènes, ce qui a fait triompher Lacédémone; mais, après tout, qu’est-ce qu’une nation de plus ou de moins dans l'humanité? qu’est-ce que cette Athènes, cette Lacédémone, dans le sein de la civilisation générale? Sont-ce des phénomènes fortuits et arbitraires, produits par le hasard, détruits par le hasard ? ou bien avaient-elles leur rôle k jouer et représententelles quelque idée sur le théâtre de la vie universelle? Ce serait cette idée qu’il s'agirait de déterminer; ce seraient les idées diverses représentées par les divers peuples
DE LA PHILOSOPHIE UE L’HISTOIRE 317 qu'il faudrait atteindre et dégager. Ce serait Ik la véritable histoire de l’humanité, son histoire intérieure, qui serait a l’autre histoire ce que la chimie est aux simples perceptions des sens. Les historiens ont décrit la réalité, et en quelque sorte l’extérieur de la vie : cette description est l’histoire proprement dite, qui a son génie et ses règles à part. Il faut que l’histoire ne soit que ce qu’elle doit être, et qu’elle s’arrête dans ses propres limites ; ces limites sont celles qui séparent le monde des faits du monde invisible des idées. Ce dernier monde plane sur le premier, il s’y réfléchit et s’y réalise; il le suit dans tous ses développements et dans toutes ses révolutions; leur marche est relative et parallèle; ils se touchent et se pénètrent par tous les points. Si l’un a ses observateurs et ses historiens, pourquoi l’autre n’aurait-il pas les siens? pourquoi, comme on raconte les événements qui composent la vie du genre humain,. ne rétablirait-on pas, entre ces événements , en apparence arbitraires , l’ordre véritable qui les explique, en les rapportant au monde supérieur du quel ils participent ? Telle serait la science historique par excellence, qui aurait ses commencements et son progrès comme toutes les autres sciences rationnelles dont se compose la philosophie, Celle-là serait peutêtre la plus diflicile, mais en est-elle moins importante, et est-ce une raison sufiisante pour l’interdire à l’intelligence humaine et ne point oser l’aborder ?
La philosophie de l’histoire a été ignorée des anciens, et devait l’être ; les anciens n’avaient point asseï vu pour être importunés de la fatigante mobilité du spec-
laclc Cl de la stérile variété de ces fréquentes catastrophes, qui ne paraissent avoir d’autre résultat qu’un changement inutile dans la face des choses humaines. Plus jeunes,, et en général plus sereins et plus calmes que les modernes, les anciens se plaignaient peu de la* ' destinée, parce que cette destinée ne les avait point frappés par des coups aussi terribles et aussi multipliés. Pour nous qui avons vu passer cette noble anti(|uité, cl que la tempête perpétuelle des révolutions a précipités tour à tour dans des situations si diverses ; (pii avons vu tomber tant d’empires, tant de sectes, tant d’opinions ; (|ui ne nous sommes traînés que de ruines en ruines vers celles que nous habitons aujourd’hui sans pouvoir nous y reposer, nous sommes las, nous autres modernes, de cette face du monde qui change sans cesse ; et il était naturel que nous finissions par nous demander ce que signilient ces jeux qui nous font tant de mal ; si la destinée humaine reste la même, gagne on perd, avance ou recule au milieu des révolutions qui la bouleversent, |K>urquoii il y a des révolutions, ce qu’elles enlèvent et ce qu'elles apportent ; si elles ont un but, s’il y ^ que chose de sérieux dans tontes ces agitations et dans le sort général de l’humanité. Toutes ces questions, à peu près inconnues ’a l’antiquité, commencent à troubler les âmes et ’a agiter sourdement toutes les têtes pensantes. Tout le monde ne se rend pas compte de cette agitation intérieure : mais il est peu d'hommes distingués qui ne l’éprouvent; il en est peu qui ne roulent, souvent sans le savoir, au fond de leurs
cœurs, ces sombres problèmes, et qui même, jusqu’à