‹ Premiers essais de philosophieChapitre 52 sur 59 · KS RELIGIONS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

KS RELIGIONS DE LA NATURE

entre Dieu et lui, il fait de l’intermédiaire Dieu même, et il voit aisément Dieu face a face en le confondant avec les objets matériels placés sous ses yeux et sous ses mains, il le voit ainsi, il le touche, il lui parle, il lui adresse directement ses hommages. Il déifie la pierre, la plante, le lleuve, sans y apercevoir autre chose qu’un lleuve, une plante, une pierre. Tel est le fétichisme, premier degré, première forme du développement religieux de l’humanité.

Mais peu a peu l’intelligence de l’homme s’élève audessus de ces cultes grossiers, et si les dieux qu’il se fait sont encore des dieux corporels, au moins ce sont des dieux intelligents. L’homme, dans le fétichisme, s'abaissait devant des dieux inférieurs a lui ; dans l’anthropomorphisme, il no s’incline que devant des hommes , et encore devant des hommes immortels, et (|ui , ’a bien des égards, lui peuvent déj'a servir de modèles.

L’homme se sent de bonne heure une cause intelligente et libre. Une fois qu’il a fait cette découverte, il la transporte et la répand au dehors. Aux phénomènes qui frappent ses sens, il prêle ce caractère de cause volontaire et intelligente dont il ne se peut séparer, puisque cette cause c’est lui-même. Alors la vie, qui n’est pas autre chose que l’action et la réaction perpétuelle des forces qui nous environnent et de la force qui est en nous, nous apparait comme un combat entre deux forces semblables également intelligentes et libres. Voyez l’enfant accuser les objets extérieurs qui s’opposent h son action, et se retourner cpntre eux avec colère.

Transportez dans l'humanité tout entière celle illusion avec les conséquences qu’elle entraîne, et vous avez le paganisme.

Partout les Urées ne voyaient que des êtres semblables 'a eux, dieux, génies ou démons. La terre, l’air, l’eau et le feu avaient reçu des dieux d’un ordre subaltenie, qui, au nom de divinités d’un ordre plus relevé, communiquaient directement avec les hommes ; et, au-dessus de ces dieux inférieurs et des grands dieux de l’Olympe, était le destin, non pas ce destin aveugle qu’on appelle le hasard, mais un destin intelligent ayant des desseins souvent empreints d’un caractère moral, et les faisant exécuter avec une force invincible, fatale en cela seul que les hommes et les dieux ne s’y pouvaient soustraire.

Le drame antique nous représente l’idée que les Grecs se faisaient de la vie. Les critiques modernes, Schlegel ’a leur tête, ont détini la tragédie ancienne la lutte de la liberté contre la fatalité. A la bonne heure, pourvu que par la fatalité on n’entende pas le hasard Les Grecs avaient prêté ’a Iq nature et au destin qui y préside l’intelligence, et ils en avaient fait ajnsi un personnage dramatique. Il leur eût été impossible de donner ce caractère au hasard, et ils n’y ont jamais songé. Le hasard est une puissance aveugle, sourde et muette, qui peut tomber sur nous, nous écraser même, sans exciter en nous aucune passion, ni indignation ni colère, sans nous faire battre le cœur d’aucune manière. On ne peut donc tirer du hasard un intérêt tragique. C’est ce que n’a pas compris Werner dans l’œuvre bizarre intitulée le Vingl-

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quatre février^. Cet auteur met en scène une lamille, qui, à certain jour marqué, doit, sans le savoir, com* , mettre un crime. Il ne suppose pas un destin qui, par des motifs quelconques, ait condamné cette famille a ce crime, un deslin (|u’on [)uisse comj)rendre, et contre lequel on puisse s’armer de courai'e. Non ; un hasard incompréhensible plane sur la destinée de cette famille: comme ce hasard n’a rien voulu, on ne peut lui porter ni amour ni haine, pas plus (]u’à l’attraction ou a la répulsion, à la force centri|)ète ou centrifuge. C’est |K)urquoi la pièce de Werner, qui prétendait donner ridée du système antique, est éminemment moderne. Dans VtEdipe de Sophocle, au contraire, un homme est aux prises avec le destin ; mais ce destin est une puissance intelligente et volontaire; c’est un dieu, un dieu qui éprouve, qui punit sévèrement et mystérieusement, trop mystérieusement ])eut-être, mais que l’on peut fléchir et désarmer, comme la justice, à force de courage ou avec le repentir et par une expiation volontaire. Les anciens luttaient donc jnsqu’b la mort, cl ils le pouvaient avec gloire; nous, d’après l'idée que nous nous formons de la nature et du sort, nous ne pouvons que nous résigner, et la résignation n’est pas dramatique. '

L’anthro|)omorphismc ne prête pas seulenient aux phénomènes sensibles notre âme, notre liberté, notre intelligence ; il prête à celte âme, ’a cette liberté, à cette intelligence, une enveloppe comme la nôtre. C’est

* Vojeï madame de Staël, De l’Allemagne.

l'homme tout entier transporté hors de lui avec le cortège de ses grandeurs et de ses misères.

Ne nous hâtons pas d’accuser l’anthropomorphisme et de relever ses erreurs, ses extravagances, l’idolâtrie qu’il a répandue; il faut reconnaître avant tout son immense supériorité sur tout ce qui le précède, particulièrement sur le fétichisme et sur le culte des éléments et des astres, ('/est la première conquête de la liberté et de l’intelligence.

Sous l’empire de l’anthropomorphisme, les phénomènes de la nature sont remis ’a leur place : ils ne sont plus des dieux, mais des signes des dieux. Cette source, cet arbre n’est 'plus une divinité; la divinUé, c’est la Naïade, c’est la Dryade, cachées et invisibles.

- L’homme ne transforme en divinités que les forces de la nature qui lui sont supérieures, qui excitent en lui la crainte, ou l’espérance, cette sœur de la crainte. En cela du moins Lucrèce a raison :

Primus in orbe Dcos fecit timor.

Ces puissances supérieures se montrent-elles bienfaisantes et amies : l’homme leur témoigne sa reconnaissance et sou amour. Malfaisantes et ennemies : plein de terreur, il les supplie de lui devenir propices. La prière naît de la crainte et de l’espérance ; elle suppose que l’être ’a qui elle est adressée est capable de l’entendre et de l’accueillir, qu’il est intelligent, qu’il est libre, qu’il est bon.

La prière réglée, avec une forme déterminée, sous

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