‹ Premiers essais de philosophieChapitre 6 sur 59 · l'HKMlEUS ESSAIS. - AKSKK · texte numérisé non relu

l'HKMlEUS ESSAIS. - AKSKK

qui, après la ruine de toutes choses, serait encore là pour recevoir les existences qu il plairait a Dieu de cieci . Voilà 1 espace.

La perception me persuade (jiie les corps existent, au moment oii je les considère ^ de plus, je juge, avec la plus grande assurance, qu’ils existaient auparavant, et qu'ils existeront encore quand j’aurai cessé de les considérer : je juge qu’ils durent par eux-mêmes ; et comme, à l’occasion d’une étendue limitée, je conçois une étendue illimitée, de même, à l’occasion de la durée contingente d’un corps, je conçois une durée sans bornes, éternelle et nécessaire, comme l’espace dont elle est contemporaine.

Mes sens n’atteignent point l’être en lui-même, ils ne saisissent dans les corps que leurs modilications variables; mais celles-ci me suggèrent la notion d’un sujet, d’une substance, en qui elles se rencontrent et cjui les soutient, qui seule existe d’une existence réelle, permanente, identique, sous la variété de ses formes et au milieu de tous ses cbangements.

Les sens ne me montrent les corps que comme contigus et successifs ; cependant je juge naturellement qu’ils agissent les uns sur les autres; je juge ipi ils agissent sur moi-même.' et je place en eux la cause de la plupart des modifications que j’éprouve. Je les conçois doués de certaines forces actives, qui produisent tous les changements qui arrivent dans l’univers, qui renouvellent et animent la nature entière. Quand l’experience et la réflexion m’apprennent qu’elles ne sont point iiiberentes aux corps, l’application change, le principe de

DISCOURS D'OUVERTURE l'J

meure, et je ne les ôte a tous les corps particuliers que pour les transporter a un être suprême, principe de toute force, de tout mouvement, de toute existence. Telle est la puissance du principe de causalité : il élève l’homme jusqu'à l’Klre des êtres.

C’est à Reid et à ses disciples (pie nous devons cette description des notions de l’espace, du temps, de la substance, de la cause, et des principes (]ui les produisent. , Un de nos compatriotes a etc plus loin*.

Il est certain (jue les notions de durée, de substance et de cause résistent à toute analyse, et qu’on ne peut les expliipier que par l’énergie naturelle de l’esprit humain ; mais ces notions siipplcs et indécomposables, dans quelle occasion se sont-elles développées? Par exemple, la première application du principe de causalité a-t-elle révélé les causes extérieures? Usl-ce la matière inanimée qui nous a suggéré la notion de force? ou, avant de la lui attribuer, ne Tavions-iious point déjà? >'e nous avait-elle froint été donnée en nous-mêmes? >’’estce pas dans les profondeurs de la volonté humaine que le principe de causalité se déclare d'abord et nous apprend ce que c’est qu’agir et produire? Enlin, ne sommesnous pas la première cause que nous apercevons? De même, ne sommes nous pas la première substance dont nous nous formons quelque idée? et aurions-nous jamais songé à la durée extérieure, si nous n-’eussions jamais

* M. Maine de Biran. Nous avons publié ses OEUvrea phihaophiqiiea avec' une inlroduclion où nous avons exposé et rappelé à leur principe les idées de ce profond métaphysicien. Voyez celle inlroduclion dans les EnAGiitsTs l•llIl.osop^K^eES, Philoaophie contemporaine.

29 l’IiEMIKIlS ESSAIS — ANNÉE 1816

seiUi la notre? Celle opinion, ou plutôt ce cloute, cjcliappé a Leibnitz et à Tm ji;ot, a lUé recueilli par un métaphysicien (le nos jours; la (lifllcullé a été constatée, et elle a été résolue: il est évident maintenant cpie c'est en nousmêmes c]ue nous puisons les notions de substance, de durée et de cause, et cpie nous les apiiliipions ensuite aux objets extérieurs, par une induction ('■tonnante, mais incontestable, induction (]ui ne lire point l'existence, la durée et les causes extérieures de notre existence, de notre durée, de notre force, ce qui confondrait des choses distinctes, mais nous fait passer des unes aux autres, sans l’intervention du raisonnement, )>ar la vertu propre dont elle est douée.

Quelles questions je viens de résoudre en quelques mots! sur quels précipices je viens de courir sans même en paraître effrayé, et combien je regrette que les limites nécessaires de ce discours me condamnent a exposer si rapidement, et, ce semble, avec une conliance si téméraire, des o|)inious qui rencontrent encore parmi nous tant de préjugés contraires, et sur lesquelles je n’ignore point qne l’on peut élever une foule d’objections spécieuses! J'invoque ici, Messieurs, un redoublement d’indulgence.

Je linis en vous priant d’observer que je n’ai point la prétention de vous dévoiler la nature de l’étendue, de l’espace, du temps, des substances et des causes. Je l’ai dit, et je le ré[)ète, ce sont la des mystères impénétrables devant lesquels l’esprit humain doit s’humilier et confesser son impuissance ; mais il est certain que les notions de. l’étendue, de l’espace, du temps, des sub-

piSCOU RS D'OU VRRTU i:i-; “21

stances et des causes se trouvent dans notre entendement avec les caractères que nous leur avons attribués, quelles tiennent a l'essence même de notre être, et que >. nous les ravir, c’est nous enlever notre nature. Si ces notions sont des faits intellectuels incontestables, comment la philosophie de la sensation fera-t-elle |)cur les expliquer^ Comment elle fera. Messieurs? D’abord elle se délivrera des notions qui l’embarrasseront le plus, en n’tm parlant point : de la causalité, par exemple, qui joue un si grand rôle dans la pensée humaine, et dont Condillac ne dit pas un mot; ensuite elle mutilera, elle amoindrira les autres jusqu”a ce qu elle les ait réduites aux étroites proportions de son système. Mais l’entendement qui nous reste après cette admirable analyse, est-il bien l’entendement que nous avons reçu de la nature? Que sont devenues ses plus grandes parties? où sont ces hautes croyances, ces notions sublimes qui révèlent ’a un être passager et borné l'immensité, l’éternité, l’inlini, et qui, sans lever entièrement le voile, nous laissent entrevoir de si grandes choses? Si vous ôtez les nobles perspectives que nous découvrent ces notions divines, si vous resserrez les connaissances et la foi de l’homme dans la sphère de ses sens et du raisonnement, que vous le réduisez à peu de chose! El qu’on ne cherche point ’a couvrir la pauvreté réelle d’une pareille doctrine en la parant du beau nom de simplicité.

Sans doute, la simplicité est admirable quand elle est . féconde ; mais la vôtre l’est-elle? Si la sensation contient vraiment l’étendue, l’espaée, le temps, la substance et 1a cause, vous savez raisonner, faites-les lui rendre;

22 PUEMIEIIS ESSAIS - A^^KE 1810

tléduisez, avec quelque apparence de bon sens, le nécessaire et l’absolu du contingent et du relatif, et je me prosterne aussi avec vous devant cette riche et puissante économie qui de si petits moyens sait tirer de si hauts résultats. Mais vous ne l'avez pas fait; vous ne pouvez le faire. Votre simplicité est une stérilité manifeste, que vous imposez gratuitement à la nature.

Ces conséquences accablent la doctrine dont elles dérivent, et elles dériVent nécessairement de la doctrine de Condillac. Et cependant cette doctrine est devenue classique parmi nous ; elle gouverne l’opinion publique, et, chose admiraWe, tout étrangère qu’elle est, elle passe aujourd’hui pour la philosophie française. Déjà vous avez aperçu quelle morale en découle. Si j’avais pu l’examiner avec plus d étendue, il m’eût été facile de démontrer jusqu’à l’évidence que celte philosophie détruit, avec les réalités physiques, toutes les réalités morales, et qu’elle sape la vertu par ses fondements. En effet, si toutes les facultés de l’homme se réduisent à celle de sentir, tous les phénomènes moraux se réduisent a des sensations agréables ou pénibles : éviter les unes, recherclier les autres, est le seul principe primitif; et quand la raison travaillerait éternellement sur ce principe, elle n’en peut changer la nature, elle n’en peut faire sortir que les conseils de la prudence, elle n’en tirera point les règles du devoir, elle ne reproduira jamais les croyances de l’homme de bien. 11 n’y a point à hésiter pour quiconque sait raisonner avec quelque justesse : ou il faut nier le principe, ou il faut accorder les conséquences. Ici, Messieurs, se pre-

DISCOURS D’OU Vi: IITUKK 23

seiitenl de graves considéralions qu’il importe de publier, mais qui peut-être conviennent mal dans la bouche d'un jeune homme. Je le sais : il ne m’appartient pas de parler avec empire ; mais cependant mon âme m’échappe malgré moi, et je ne puis consentir ’a garder les bienséances que m’impose ma faiblesse, au point d’oublier que je- suis français. C’esf à. ceux de vous dont l’âge se rapproche du mien que j’ose m’adresser en ce moment; ’a vous, qui formerez la génération qui s’avance ; ’a vous, l’nnique soutien, la dernière espérance de notre flicr et malheureux pays. Messieurs, vous aimez ardemment la pairie; si vous voulez la sauver, embras Sez nos belles doctrines. Assez longtemps nous avons poursuivi la liberté a travers les voies ^le la servitude. Nous voulions être libres avec la morale des esclaves. Non, la statue de la liberté n’a point l’intérêt pour base, et ce n’est pas ’a la philosophie de la sensation et à ses petites maximes qu’il appartient de faire les grands peuples. Soutenons la liberté française encore mal assurée, et chancelante au milieu des tombeaux et des débris qui nous environnent, par une morale qui l’aflermisse à jamais; et cette forte morale, demandons-la ’a cette philosophie généreuse, si honorable a l'humanité, qui, professant les plus nobles maximes, les trouve dans notre propre nature, qui nous appelle à l’honneur par la voix du simple bon sens, qui ne redoiKe pour la vertu que les hypothèses, et qui, pour élever l’homme, ne veut que l’empêcher de cesser d’être lui-même.

U PnKMIKnS ESSAIS. — AN.NÊE I8IG

Malgré ce discours d’ouverture, après quelipies leçons, le prol'esscur, reconnaissant (|ue la question de la perception e.vterne ne peut être la première de la |)hilosopliie, changea de sujet, et se laissant conduire a la logique et à la psychologie, s'attacha ’a la (|uestion qui est il la fois la première en date et en im|)ortance, celle dn moi ou de l'existence [lersonnelle, et il y consacra l'année entière.

PROCRAMME DU COURS

SCK LA QIKSIIOS DF. l’eXISTEXCF. I'ERSONXELL^

rnKMiEa sKJiEsinr.

Ur iirorcssfur no itovoloppo p.ns los (tilToront.s systômi's do I» philosn, pliio miidorno dans tour suooi'ssion ol dans loin’ onsomidi-; it présonto sur chuipio ([uosllim parlioidlôro los .-oliilions i(uVn ont donnoos |os plus giiinds pliiloso|dios depuis Ili^soai tos '

, La pri'inÜTO qtioslion |iliilosophii[uo ost collo do noiro prnpro osis- Icnoo, ootlo dn moi.

La ipio.slion pônôiidi' a (t’aliord ôté déooinposôo dans sos diïorsos p.'U’tios; toutos los ipioslions ipii y sont ong'agoos ot los diflii ullés cpii s’y ii’iiconh’onl ont otc rwonmios ; ensuite ost venue i’ox|iosilion ot la distussiou dos systèinos.

(JDESTIOSS DIVEBStS COSTf.SliS D.IKS LA Ql’ESTlOX CIvXKBALE.-

■ L’hninmo croit-il à son oxistonoe porsoimollo, à collo d’un moi, sujet réel ot sulislanliol de ses t'aonllos ot do toutos sos inodilioations, et quels sont los cai actèrvs do cotte croyaneo ?

Si le ooni’o linmain croit au moi, ot au u ni sulislanliol, s’il y croit univoi’sidlomont et nôcossairomont, quoi ost alors le dovoh’ du )diilos'opho '/

. Si .la notion du moi est un l'ail, conmioni l’expliquer, et qu’ost-ro qu’expliquer une notion?

Le raisonnoiuont pcut-il n i:dre compte do la notion du moi?

Ou la sonsalion?

O I la rélloxion?

PROGRAMME DU COURS

O» l’imagination?

Ou la consciniee ? i

Ou rabstradinn?

Ou la généralisation ?

Ou le princi(K' d’association appliqué à des sensations ou à des idées ?

S'il est certain, d’un côté, que les ilivers principes intellectuels cidessus mentionnés ne |H‘Uvent rendre couqde de la notion du moi, et si, d’un autre côté, cette notion est un l'ail inconteslalde, à dél’aut des principe précétlents, il faut avoir recours à un principe nouveau et rapporter cette notion à une loi particulière de la nature humaine : principe ou loi des substances.

Quel est le mode d’action de cette loi"?

Agit-elle seuil? ou concurreifiment ? Son action peut-elle être séparée de. celle de la conscience? Counaissoii'-nous le moi sans ses modifications, ou connaissons-nous les inodilications du moi sans le moi luimême ? .

L’action de la loi des substances est-elle postérieure ou antérieure à l’opération de la conscience, ou n’en est-elle pas contemporaine?

SYSTÈMES EXPOSÉS. PIUI.OSOPIIIE FIIANÇAISE Ini DIX SEPTIÈME SIÈCEE.

Est-il vrai que Descaiies ail tiré l’existence de la pensée par voie de raisonnement? Réfutation de Reid, et réhabilitation de la doctrine des Mcdüalions. Descartes a reconnu le moi et la loi particulièi'e qui nous le donne.

PMILOSOPIUE ASGLAISE.

Ce ii’est point Descartes, c’est Locke ipii a introduit le scepticisme dans la philosophie modenie, relativement au moi.

Système de Locke, ses contradictions coutinuidles. Locke, d’après sa théorie des idées, devrait nier toute réalité et jiar cotiséquent le moi.

La théoi'ie des idées, -ap|diquée à la question des subshmees, coin- . mena' par les ébranler, et détruit successivement et la substance extérieinx? entre les mains de Berkeley, et la substance spirituelle entre celles de Hume.

Idéalisme de Berkeley, son caractère. Berkeley ne détruit pas le pi'iiicipe des substances, mais il ne l’applique pas à la inalière; il re connaît le moi et devait le reconuaitre.

Hume détruit le principe des subst.ances, et par consckpient il ne l’applique, ni aux phénomènes si'nsibles ni à ceux de la conscience, et rem’ei'se toute réalité. ' '

l'I’.EMIERS ESSAIS. — ANNÉE I81Ü

‘ii;

PIlILOSOT'im; ÉCOSSAISK.

Timv;iiix ili' Ri iil. Il (Ictruit l'iiléiilismc, irEildil Icx iwililts rt lo, moi, nilmct l;i loi di‘s siihsloticos, l:i (l<Vrit m:il, i‘l sciiéIiIi.' la coiifoinliv avec l’oiKTalion lie la coiiM-ii'iice.

l,’iiii>\actilii(li' cio llc'ici clc-vifiit iino cTiTur posilive clans les écrits de decix de ses diseiples, lieaUie et Caccc|ciicdl.

ni>iicioii dc! M. Iliinalcl Stewart. Il sc'pare la loi dc-s siilcstamu's de ro|Hiratioii de la laciiseieiiee, mais il .se trompe en ec‘ cpi’il accorde à la cacnseic'nccï nne aciion antérieure.

c'imosnrinr. ii.i.emcxoe.

LeilmilZ. Idéaliste et réali-.tc-.

La philccsopliie de Kant aliontil an scepticisme.

L’ac adémie de Reilln joue, relativement à l'iVcde allemande, le im'üiie ic'de cpce l'éeccle c-coss;Jse relalivemerd à l'école'' inifilaise.

Merian et .Ancillcm s’arrêtent à |S'U prc's où s'élait arrêté Reid.

pccn.osoc'iiir rsASçMSE vu dix-iiuitiè»c siècce.

Cette philosophie e.st celle de lacrke. — Cccnclillac. Meci collectif. — Rapport et cliflëience de Conclillac et de Roiùwt. — Le seul hunniie célèbre c[cci n’icit pas entièrement plié sons- la théorie rc'onaide est M. Tiirpdt. Son ojiinion. L’abbé de Lipiae.

Los résultats de; cette cloidde analyse, psycholof>iqne et historique, .sont ;

t° La destruction de la tiréccrie des idées, et celle’ de la théorie du jcceemeid, eonsiclêrc comme pc’rception cIc’ rapport entre deux idées, dc'cix théories dont Locke est le prnceipal auteur ;

2“ Etablissement d’icne loi de l'eqirit lennain.;

3° Emploi d’une mélhcMie sc’vère cpi! peid renoiivelccr la métaphysique en hr réduisant à une; science de faits intelbx-tnels, soumis à l’observation comme tons Iccs •phc'uomènes, et cpi’il s’agit de eonstater, de clc'crire et ck; ra|)peler à leare lois.

DEl'XlfAIE SEMESTRE.

Le moi aiivii obtenu, éhddir soii identité, sa simplicité, sa spiritualité.

Même méthode, mêmes vues théoriques et historiquc’s.

DKSCAKTKS

Page 1