FRAGMENTS DE LEÇONS
n’ArHKJf LE inÉtÉDENT PRUCRAMUK.
DESCAUTES *.
Vrai sens ilc renltiyinèinc canésien : Je paise, Jonc je euts.
Après l’axiome péripatAÎlicien : Rien n'est dans i entendement qui n'ait été dans les sens, je ne connais point (le sentence philosophique qui ait fait autant de bruit dans le monde savant que le fameux : Je pense, donc je suis, de Descartes. Il a régné pendant près d'un siècle ; puis il a subi de fâcheux retours, et on a lini par lui prodiguer autant de mépris qu’on lui avait d’abord prodigué d’éloges. Après l’avoir célébré comme une démonstration invincible de l’existence personnelle, on l’a couvert de ridicule comme ne démontrant rien et renf'ermaDt une pétition de principe. Il serait curieux de prouver que cet argument, tour à tour si vanté et si décrié comme argument, n’en est pas un, et que Descartes n’a mis aucun lien logique entre la pensée et l’existence.
Je dois cette justice 'a M. Dugald Stewart de déclarer ({u’il est le seul philosophe, depuis Gassendi jusqu’à nos jours, qui ait oSé élever quelques doutes sur la na- (iire de, l’enthymème cartésien. ((Le célèbre eutbymème
* Cette leçon, aiiisi réduite et résumée. Tul insérée^ 181*/ dans les Ar^ rhiven, que dirigeait alors M. Ciiizot, et elle a été mise dans les pretnières é'ditions des Fragments pjiilosomiiqüks.
PllEMIEUS ESSAIS. — ASNfiE 1810
, de Descartes, dit M. D. Stewart ne mérite pas le mépris avec leipiel l'ont traité plusieurs pliilosoplies, qui » accusent Descartes d’avoir voidu prouver l'existence parle l'aisonnemént; il me semble plus probable qu'il a voulu seulement dirij^er l'attention de ses lecteurs sur un fait très-remarquable dans l’iiistoire de l’esprit bumain, savoir : (|ue nous ne connaissons notre propre existence qu'après avoir eu conscience d’une pensée. »
Et il ajoute dans une note : <c .Après avoir relu dé nouveau les Mêdilatious de Descartes, je ne sais si je ne pousse pas trop loin l’apologie, et si les paroles de Des cartes se prélent assez au sens <pie je leur attribue. »
Et moi aussi j’ai relu souvent’ les Méditations, mais sans y pouvoir trouver ni la justilicaïion de Descartes, ni celle du soup(,on de M. D. Stewart. Le donc je suis n’indique-t-il pas un lien logique? Comme Descartes emploie toujours ce mot quand il raisonne, n’est-il pas naturel de croire que ce même mot a ici le même sens (]ue partout ailleurs, et ce rapport des termes ne marque- 1 il point celui des procédés intellectuels? Si le donc n’a pas ici un sens logique, pouniuoi Descartes ne l’a-t-il pas dit? De plus, si Descartes n’a pas voulu prouver l’existence par le raisonnement, quel procédé la lui révèle? Où Descartes parle-t-il de cet autre procédé? où le décrit-il? Qu’on cherclie dans tout le livre des Méditations un seul passage qui s’y rapporte. Enlin, dans les Principes de philosophie, ouvrage écrit après
‘ P/iilosojjAica/. f-Toyi, in-4v Edimbourg, 1810. Cet excellent recueil a été traduit, en 1828, par .U. Charles Ilurel. Ix passage que nous citons sc , trouve dans la Irad. Iranç . p. 93.
DESCAnTES
les Méditations,' je lis ces lignes précieuses pour la . question qui nous occupe ; « Pour que nous connaissions une substance, il l'aiit qu’elle ait quelques attributs' ' (|ue nous puissions remarquer; et il n’y en a aucun qui • ne suffise pour cet effet; à cause que l’uoc «le nos notions communes est que le néant ne peut avoir aucuns attributs, propriétés on qualités; c’est pourquoi lors- (ju’on en réncontre quelqu’un, on a raison de conclure «|u’il est l’attribut de quelque substancîe, et que cette substance existe » Conclure n’appartient-il pas 'a la langue du raisonnement? Voilà, ce semble, plus de difficidtés qu’il n’en faut pour détruire l’autorité du doute de 31. I). Stewart.
Cependant M. I). Stewart a raison: Descartes ne raisonne point ici malgré toutes les apparences, et il sait qu’il ne raisonne point., et il le déclare hautement ; il connaît le procédé intellectuel «pii nous découvre l’existence personnelle, et il le décrit avec autant et plus de précision qu’aucun de ses adversaires ne l’a fait. Ce procédé n’est pas, selon Descaries, -le raisonnement, mais une de ces conceptions premières qu’un siècle après Descartes Ileid et Kant ont rendues célèbres sous le titre de Principes constitulifo de l’esprit humain, de Catégories de l’entendement.
Où se trouve donc cette théorie qui a échappé à tous les regards? Ni dans les Méditations, où 31. Dugald Stewart l’a vainement cherchée, ni dans les Prnteipes.
* Nous nous servons cie la IrndiicUon française qui a etc revue et approuvée par Doseartes lui-menic; voyez notre éiiition; Paris, 1824-1826. Ul.p. 00.
PRKMIKIIS F.SSAIS. — A5MiK 1810
mais dans la polôinûiue sur les Mcdilutioiis, où cllo esl comme ensevelie, ("esl l'a qu’il faut la découvrir. l'ii relisant ce long recueil d' Ohjaclions et de Réponses, j’y ai trouvé et j’en ai extrait une foule de passages ilécisifs, où Itescartcs se défend de raisonner pour arriver à l’idée de l’existence personnelle, et où il établit nettement le vrai procédé (|ui nous y conduit. Je ne citerai que les passages les plus importants.
Avant Spinoza et Heid, t'iassendi avait attacpié l’entliymème de Üescartes. «Cette proposition, Je pense, donc je suis, suppose, dit Gassendi, cette majeure ; ce qui pense existe, et par conséquent elle inqdicjue une pétition de principe. » A quoi Descartes répond ; « Je ne fais point de pétition de principe, car je ne suppose point de majeure. Je soutiens que (îette proposition : je pense, <lonc j’existe, est une vérité particulière, ipii s’introduit dans l’esprit sans le secours d'une autre plus générale, et indépendamment de toute déduction logupie. Ce n’est jias un préjugé, mais une vérité naturelle, qui frappe d'abord et irrésistiblementl intelligence. Pour vous, ajoute Descartes, vous pensez que toute vérité particulière repose sur une vérité générale dont il faut la détkiire par des syllogismes, selon les règles de la dialectiipic. Imbu de celte erreur, vous me l'alti ibuez gratuitement; votre méthode constante est de supposer de fausses majeures, de' faire des paralogismes et d(! me les imputer »
Si ce passage ne paraissait’ pas assez clair, le suivant
* Voyez notre édition, t. Il, p. oOo.
DESCARTES ' T.l
ne laisserait aucun doute sur. l’opiuion de Descaries. « La notion de l’existence, dit-il dans sa réponse it d’autres objections, est une notion primitive qui ii’ost obtenue par aucun syllogisme; elle est évidente par elle-même, et notre esprit la découvre par intuition. Si elle était le l'ruil d’un syllogisme, elle su|)poserait la majeure, le principe : tout ce qui pense existe ; tandis que c’est par elle que nous parvenons ’a ce principe'. »
On dirait que Descaries a peur de n’élre pas coui|)ris, tant il met de scrupule a s’exprimer avec clarté, t^e qu’il a dit jusqu’ici ne lui paraît pa.8 sul'lisant; il craint qu’on ne soit pas encore bien convaincu qu'il admet ridée de notre existence comme une idée première. Après avoir montré qu’elle ne pi'ut être l’ouvrage du raisonnement, il ajoute qu’il ne faut pas non plus l at- (fibuer’a la réllexion, mais à une opération antérieure ’a la réllexion, opération dont on peut , bien renier des lèvres le résultat, niais sans pouvoir l'arracher de son entendement et de sa croyance *.
Reste à savoir pourquoi Dcscartos n’a pasexposfi dans ses Minuta lions cette théorie intéress4nle, et si elle est en harmonie avec l’ensemble de la philosophie cartésienne. Tne connaissance approfondie du véritable objet des Mt-dilalions et de la philosophie de Dçscarles résout facilement celte question.
Le véritable objet des efforts de Descartes était de donner ’a la philosophie un point de départ scientilique, en I appuyant sur un principe ferme et inébranlable; et comme
* Voyez noire édition, l. I, p. A27.
■ Ibid., t. Il, p. 553. • -
5> . PlUCMIKIiS KSSAIS — ANNKK I81fi
rexislencc pcisonnelle ('•cliappait spiilo ii I hypothôse du doiile universel où Descarles s étall placé, l'existence personnelle fut pour Hescartes ce principe ilidnbitable sur lequel il élt'va sa pliilosopliie. Cette philosophie est une chaîne immense, dont le premier anneau rc|)ose sur l'existeuce de ràmc, (]ui de l'a atteint l’Ktre des êtres, et dans ses amples circuits emhrasse l universalité des phénomènes et des lois de la matière. De l’existence personnelle, ou de rimmanilc. Descaries monte. a Dieu et descend ‘ensuite a runivers. L’existence personnelle ést la pierre de l'édilice; tout pprie sur elle; elle ne porte (pie sur elle-même. L’âme démontre Dieu, et par contre-coup runivers ; mais nul principe antérieur ne démontre Lâme; sa certitude est primitive; elle nous est révélée dans le rapport de la pensée à l’être pensant. Si l’âine ne pensait point, elle ne pourrait se connaître ; mais, sa nature étant de penser, elle se connaît nécessaireihenl. Le raisonnement ne lire pas logiquement rexistcnce de la iiensée ; mais en fait l’àme ne peut penser sans se connaître. La certitude de la pensée ire préci-de'pas la cerliliide de l’existence, elle la contient, elle l’enveloppe ; ce sont deux certitudes cuutemporaines, qui se confondent dans une seule, laquelle est la certitude fondamentale, et le principe de tonte la philosophie cartésienne. Cette forte doctrine est renfermée dans le livre des Méililations, I’ùb des plus hcau.x et des plus solides monuments du génie philosophique. Descarles prétend y démontrer, avec la rigueur de la géométrie, que la Spiritualité de l âme et l’existence de Dieu sont des vérités inconleslahles , puisqu'elles
DKSCAnTES
reposent sur notre existence personnelle, qui ellemême est au-dessus de tous les cITorls du scepticisme. Tel était le dessein de Descartes, et non pas de prouver rexistence personnelle, que personne ne pouvait nier de bonne loi ; il l’établit pourtant dans la première et la seconde Méditation, et d'une manière très-solide, en montrant le rapport intime de la conception de l'existence et de l’aperception de la pensée. Ce rapport, il le marque par donc; mais il ne s'arrête point à nous avertir que la connaissance de ce rapport n’est point l'ouvrage du raisonnement, car ce n’était pas là son objet; il se contente de faire voir la certitude de l'existence personnelle, et, il s'en sert pour démontrer toutes les grandes vérités. Il ne devait pas instituer une discussion particulière sur la manière dont nous acquérons la connaissance de notre existence ; il devait seulement mettre en lumière la certitude de l'existence personnelle , et il le fait, montrant que très-eertaineraent nous existons, puisijue nous pensons, l.e lecteur n’est pas trompé par l'a sur la nature du procédé qui nous découvre le lien de la pensée el de l'existence. Descartes ne dit point qu;e ce soit le raisonnement, il dit même implicitement que ce n’est point le raisonnement, puisqu’il va de suite de rime à l’autre. .Mais, encore une fois, il ne s'arrête pas et ne devait pas s'arrêter là-dessus. Le livre des Méditations est donc irréprochable ; il présente ce qu’il devait présénter, la doctrine cartésienne dans tou.te son étendue, mais aussi dans ses justes limites. Si l’on voulait y faire entrer la théorie détaillée de l'existence personnelle, elle ne dérangerait aucunement le système gé-
r.i PREMIEKS ESSAIS. — ANNÉE I«1Ü
lierai, mais elle n’en fait pas essentiellenienl partie. One si ses adversaires ne rentendcnt pas, et l'accusent de déduire à tort l'existence de la pensée, Descartes s’expliipiera ; mais il ne changera pas les proportions du monument immortel où il a déposé ses pensées et sa méthode; il s’exiiliquera, mais dans des Itéjionses, et il prouvera alors que tous les reproches qu’on lui adresse portent à faux, puisqu’ils tombent sur le principe de son système(|u’on l'accuse d’avoirétabli par le raisonnement; « comme si, dit-il, le principe d'un système pouvait être un principe logique , et comme si la connaissance des principes en général était du ressort de la dialectique'. »