‹ Premiers lundisChapitre 16 sur 72 · L.*OUVRI£R LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

L.*OUVRI£R LITTÉRAIRE

Lui aussi, il est un ouvrier parisien par excellence, généreux» vif, amusant, malin, indiscret, aimable, — généralement imprévoyant: et pourquoi n'ajouterai-je pas? il a raison de l'être. Il engendrerait trop de soucis autrement. Sa gaieté, ses saillies, ses étincelles, le meilleur de sa verve est h ce prix. L'ouvrier littéraire ne s'est pas fait lui-môme : il est le produit de l'éducation, et s'il s'est égaré en prenant sa voie qui n'est pas une voie, la faute en est d'abord à cette direction singulière qa'on nous donne et à la culture première que nous recevons. On nous apprend à aimer le beau, l'agréable, à avoir de la gentillesse en vers latins, en compositions latines et françaises, à priser avant tout le style, le talent, l'esprit frappé en médailles, en beaux mots, ou jaillissant en traits vifs, la passion s'épancbant au cœur en accents brûlants ou se retraçant en de nobles peintures; et l'on veut qu'au sortir de ce régime excitant, après des succès flatteurs pour l'amour-propre et qui nous ont mis en vue entre tous nos condisciples, après nous être longtemps nourris de la fleur des choses, nous allions, du jour au lendemain, renoncer à ces charmants exercices et nous confiner à des titres de Code, à des .dossiers, à des discussions d'intérêt ou d'affaires, ou nous livrer à de longues études anatomiquea, k l'autopsie cadavérique ou à Tautopsie physiologique (comme l'appelle l'illustre Claude Bernard)! Estce possible, pour quelques-uns du moins, f^^ dp ceuK qu'on répute les plus spirituels et (|ui brillaieni eni'-e

les humanistes ouïes rhétoriciens? On sort du collège, et, à peine sorti, on a déjà choisi son point de mire, son modèle dans quelque écrivain célèbre, dans quelque poêle préféré: on lui adresse son admiration, on lui porte ses premiers vers; on devient sou disciple^ son ami, pour peu qu'il soit bon prince; oh est lancé déjà; à sa recommandation peut-être» un libraire consent à imprimer gratis vos premiers vers; un journal du moins les insère; on y glisse de la prose en l'honneur du saint qu'on s'est choisi et à la plus grande gloire des doctrines dont on a le culte juvénile : comment revenir après cela? Si Ton est honnête, on garde, même dans les vivacités de cet âge, des réserves et des égards : on ne s'attaque dans les adversaires qu'aux travers de Pesprit, non à des ridicules extérieurs ou futiles que le plus souvent on serait réduit à inventer ; on s'abstient de la calomnie, cette chose odieuse ; du mensonge, cette chose honteuse 1 L'on sait, jusque dans la mêlée du combat, observer l'honneur littéraire, les délicatesses du métier. Mais que de hasards d'ailleurs, que de témérités de plume I que d'insolences involontaires! que d'étranges jugements de choses et de personnes, qu'on est étonné plus tard d'avoir proférés I On vit dans un temps où les journaux sont tout et oti seuls, presque seuls, ils rétribuent convenablement leur homme: on estjournaliste; on l'est, fût-on romancier, car c^est en feuilletons que paraissent vos livres même, el l'on s'en aperçoit ; ils se ressentent à tout moment

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des coupures, des attentes et des siisyensions d'intérêt du feuilleton ; ils en portent la marque et le pli. On a des vemes de succès, on a des mortes-saisons et des froideurs. On vit au jour le jour ; l'or coule par flots, puis il tarit ; mais aussi, comme l'ouvrier parisien, on a l'heureuse faculté de l'imprévoyance : on a*sa guinguette, on a ses soirées ; on a le théâtre ; on rencontre, on échange de prompts et faciles sourires; on nargue la famille ; on est en dehors des gouvernements ; même si ooles sert, on sent qu'on n'en est pas. De tout temps, ou Ta observé, les gens de lettres n'ont pas été des mieux et n'ont pas fait très-bon ménage avec les Yiommes politiques, même avec ceux qu'ils ont servis; on Ta remarqué des plus grands écrivains^ gens de fantaisie ou d'humeur, de Chateaubriand, de Swift ; écrivains et gouvernants, ils peuvent s'aimer comme hommes, ils sont antipathiques comme race. Pourquoi cela? Les points de vue d'où l'on part et ceux où l'on tend sont si différents, si contraires; les mobiles sont si opposés I La bohème, même la plus sérieuse et la plus honnête, — et par bohème j'entends tout ce qui est précaire, — est à cent lieues de la bureaucratie, même la plus prévenante et la plus polie. La politique; il est vrai, est au-dessus et peut avoir l'œil sur toute chose; mais se soucie-t-elle de ce monde léger dont chaque plume n'est rien, dont toutes les plumes toutefois finissent par peser et comptent? Quoi qu'il en soit, en fait l'ouvrier littéraire, dans son imprévoyance, so

multiplie et pullule chaque jour ; son existence est dovenue une nécessité, un produit naturel et croissant de cette vie échauffée qui se porte à la tôte et qui constitue la civilisation parisienne. Poussée à ce de^é, l'espèce (qu'on me passe ce mot scientifique) n'est-elle pas aussi un inconvénient, — Dieu me garde de dire un danger? Si l'ouvrier littéraire ne s'aigrit pas en vieillissant et en grisonnant, c'est qu'il est bon de nature et un peu léger. Ce qu'il a dû éprouver (et je n'en exiCepte aucun) de rebutSyd'ennuiSy de mortifications d'àmour-propre , de piqûres à découvert ou d'affronts secrets, il le sait plus qu'il ne le dit, car c'est un gueux fier. Par bonheur, je le répète, il a l'insouciance tant qu'il a sa plume, comme le militaire tant qu'il tient l'épée. La comparaison cloche toutefois : le militaire a pour lui l'avancement et leshonneurs du grade : l'ouvrier littéraire, en général, n'avance pas ; il n'a pas de grade reconnu, môme dans son ordre. Il tourne le dos à l'A'cadémie. Les difficultés augmentent d'ordinaire pour lui vers quarante ou quarante^cinq ans, c'est^-dire à l'âge où bien des gens dans d'autres professions ont déjà fait leur fortune et où tous du moins sont casés. Lui, s'il ne parvient pas à être une des fonctims utiles et nécessaires d'un journal, une des quatre ou six roues qui le font aller, il reste nomade et errant ; il végète; il est obligé d'offrir son travail : on ne sait pas tout ce que cette offre amène avec soi de lenteurs, de désagréments et de mécomptes. Et là où il est le mieux et où

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il a dressé sa tente, là où le débouché lui est ouvert, dans cette consommation et cette prodigalité d'esprit de chaque jour, quel travail de Danaïdes, s'il y réfléchit! que de saillies, de traits charmants et sensés, que de précieux ou de piquants souvenirs, que d'idées, que de trésors jetés aux quatre vents de l'horizon et qu'il ne recueillera jamais I que de poudre d'or embarquée sur des coquilles de noix et abandonnée au fil de l'eau !..• Ne serait*il pas juste de s'occuper un peu de cette race, après tout intéressante et qui en vaut une autre? Est- ce le laisser aller absolu, l'individualisme sans limite qui est le meilleur régime? et de sages institutions d'emploi, d'occupation sûre, de retraite encore laborieuse, de rangement graduel avec les années, de crédit, — oh I un crédit très-mobilier, — d'avenir final, sont-elles à jamais impossibles? Un cœur éminent (Enfantin), qui vient de s'éteindre, y avait songé ; d'autres depuis y ont songé encore.

Je propose à M. Le Play le problème pQur une des futures livraisons des Ouvriers des Deux Mondes..,

H uoTcmbre 1858.*

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