ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Messieurs,
A notre dernier semestre *, j'arrivais à un milieu d'année; j'ai cru ne pas devoir m'adresser tout d'abord aux premières origines de notre langue, de notre iiitérature^ ne pas devoir remonter si haut, attaquer mon sujet par ses hauteurs : les fruits à cueillir se seraient trop fait attendre. J'ai donc pris la littérature française dans sa partie la plus ouverte, la plus en vue, la plus éclairée et aussi la plus féconde, à son troisième ou quatrième coiiimencement, c'est-à-dire à Malherbe.
1. Cet article, publié par M. Sainte-Beuve dans la Revite coti' terfiporaine, avait été le ^xte d'une conférence à l'École normale.
Aujourd'hui, c'est bien à l'origine, c'est à son vrai commencement y à ses racines et dans toute sa continuité qu'il nous convient d'étudier cette littérature et cette langue qui sont nôtres depuis près de huit cents ans, et qui ont été deux fois universelles, — au moyen âge et aux deux derniers siècles. Les premiers monuments littéraires proprement, dits, que nous aurons à analyser pour certaines beautés simples ; — beautés, est-ce trop dire? — pour quelques qualités fortes et généreuses, pour la fraîcheur du souffle ou la franchise de la sève, seront des œuvres du xii*^ siècle ou des premières années du xiii*, Villehardouin pour l'histoire, la Chanson de Roland ou telle autre chanson de Geste pour la poésie. Cependant, nous ne pouvons ouvrir tout d'abord ces écrits des xii* et xiii* siècles, ces vigoureuses ébauches marquées d'une touche déjà puissante, sans nous être posé auparavant plus d'une question, sans nous demander d'oti elles sortent, elles et la langue qui nous y semble parfois si heureusement balbutiée. — Ne serait-ce pas nous plutôt, qui balbutions en les lisant? — Il est donc indispensable que j'établisse devant vous quelques faits généraux antérieurs, que j'expose l'état des choses, et comment le français d'alors était né, — un français intermédiaire et qui n'est pas encore tout à fait le nôtre, mais qui y mène par une route et une pente désormais ininterrompues.
La manière la plus complète et la plus sûre de faire une histoire littéraire générale de la France sans omettre aucun des éléments qui la constituent, serait de suivre la marche des Bénédictins, celle de M. Ampère, et qui consiste à prendre les choses ab ovo dès l'époque latine ; mais les Bénédictins, messijBurs, n'ont pas consacré moins de cinq gros volumes in-4^ à la littérature de la France antérieure au x* siècle (et huit gros avant le xii*), et M. Ampère a donné trois volumes in-8^ d'introduction avant le xii". Il faudrait avoir des années, des lustres devant soi, pour aller s'embarquer dans une étude conçue et tracée sur cette échelle et dans cette proportion.
Quand on commence, comme les Bénédictins, à Pythéas, le navigateur grec de Marseille, antérieur de 400 ans environ à Jésus-Ghrist, qui se dirigea au Nord à la recherche de la mystérieuse Thulé, et qui racontait tant de choses et si merveilleuses, qu'il passa en son temps pour menteur, comme Marco Polo dans le sien, et qu'on lui appliquait déjà le proverbe : A beau mentir, qui vient de loin; quand on s'arrête à montrer les premiers établissements des Romains dans le midi de la Gaule, qu'on énumère les nombreux rhéteurs et grammairiens latins que produisit cette contrée, dès lors si prompte au beau langage : qu'on n'omet ni Marc- Antoine Gniphon, qui tint école à Home, l'un des mai-
très de César, et qui eut Gicéron pour auditeur ; — ni Yalère CatOD, le grammairien et le poète, que les Romains, novices encore à l'harmonie, avaient surnommé la Sirène latine, pour son talent de lire les portes et de les former, qui faisait lui-même d'assez beaux vers, assez énergiques et touchants (il avait été dépossédé de son champ par les vétérans, cela rinspira),jet qu*a imité Yirgile ; — quand on est heureux de rencontrer sur son chemin le grand comédien honnête homme Roscius, sous prétexte qu'il naquit dans la Narbonnaise ; — quand on embrasse ce cadre et qu'on tient à le remplir en détail, on écrit tout simplement un livre intéressant qui comprend une riche province de la culture latine, une province entièrement romaine depuis César. Beaucoup de noms s'y rencontrent, dont quelques-uns célèbres : — Varron d'Atace, le poôle didactique, né dans la Narbonnaise, auteur d'un poëme sur la Navigation, et qui traduisit Apollonius de Rhodes; — Cornélius Gallus, qui imita Euphorion, dont Virgile a immortalisé la passion en quelques vers, et qui n'a rien de commun avec le Pseudo-Gallus contemporain de Théodoric; — l'historien Trogue-Pompée, que Justin a tué en l'abrégeant (on a sauvé TAbrégé et laissé périr l'histoire originale). Si l'on ajoute à ces noms celui de Doraitius Afer, l'heureux et habile avocat des mauvaises causes, éloquent jusqu'à faire ombrage à Caligula (comme Lucain poëte faisait ombrage à Néron), trop perdu de mœurs, trop aisément
accusateur, démentant le vir probus dicendi peritus^ mais qui garde auprès de la postérité le mérite d'avoir eu pour disciple Quintilien; — Marcus Âper, célèbre à meilleur titre, Thonneur du barreau sous Yespasien^ qui joue un grand rôle et le principal dans le Dialogue mr la corruption de l'éloquence, dont quelques personnes môme l'ont cru auteur, tant il y plaide bien la cause des modernes; — le sophiste Favorinus, né à Arles, célèbre dès le règne de Trajan, en haut crédit et en faveur sous Adrien, et le maître d'Aulu-Gelle; qui parlait disertement sur tous sujets, qui fit en plaisantant l'éloge de la fièvre quarte (il écrivait en grec), mais qui ne portait pas seulement de Tesprit, qui avait quelquefois de la raison dans les thèses paradoxales qu'il soutenait; — Fronton, le maître de Marc-Aurèle, dont les lettres retrouvées par M. Mai un peu en lambeaux, et reparues pour la première fois de nos jours, confirment assez la manière sèche attribuée à l'auteur;
— Pétrone, enfin, avant eux chronologiquement, Pétrone, le voluptueux, l'élégant, le corrompu et pourtant énergique écrivain, qui est né à Marseille, s'il n'est pas né à Naples, mais qui, dans tous les cas, est sorti du sein d'une cité amollie et pétrie par la Grèce,
Qaam romanus honos et grsaca licentia miscet ;
— si Ton parcourt toute cette série, içessieurs, on aura à peu près épuisé les noms principaux des Gallo-
Romains célèbres dans les lettres, avant l'introduction et le succès du Christianisme dans les Gaules.
On est bien loin de la littérature française : pourtant, à voir cette quantité de grammairiens et de rhéteurs produits par la Gaule méridionale, et chez lesquels se vérifiait Vargute loqui propre aux Gaulois *, l'historien littéraire, sagace et un peu subtil comme Test M. Ampère, a droit de faire remarquer que le génie des lieux et des races se maintient et subsiste à travers les siècles, que je ne sais quoi de doux, de suave et de clair, s*est retrouvé, bien longtemps après, dans la bouche et sur les lèvres de. certains orateurs français, sortis de cette contrée voisine de Marseille : Massillon et Fléchir, Maury et Cazalès, et d'autres plus modernes. — Plus tard ou même déjà, les écoles de Bordeaux étaient célèbres et présageaient les succès oratoires de la Gironde. Lyon aussi avait ses rhéteurs, et peut-être, avec un peu de bonne volonté, eût-on déjà pressenti en eux quelque chose de ces formes rondes, un peu molles, un peu émoussées, élégantes, qu'on reconnaît dans les périodes de tel écrivain lyonnais moderne (Ballanche, Camille Jordan, etc.). Ce sont là, je vous en avertis, des indications bien fugitive.
Le Christianisme s'introduisit dans les Gaules avec
1. Le mot est de Caton l'ancien, qui dit: « Pleraque Galiia duas res industriosissime consequitur, rem miliiartm et arguie loqui. » Nation belliqueuse et bien parleuse; c'est à nous de juger (en tant qu'on peut se juger soi-même) si le double trait s'est bien conservé ^ travers les siècles.
saint Pothin sorti d'Asie, disciple de saint Polycarpe, — et avec saint Irénée, né en Asie Mineure, disciple de saint Polycarpe également, lequel Polycarpe avait vu les apôtres. C'est une Église grecque qui s'introduit dans la Gaule, à Lyon; le premier évoque de Lyon, saint Pothin, est un Grec; le premier p^^ de l'Église de la Gaule (père, c'est-à-dire défenseur contre' les hérétiques et controversiste) est un père grec, saint Irénée.
L'Église, dans les Gaules, débute, comme presque partout ailleurs, par le martyre. La lettre qui contient le récit des premiers martyrs de Lyon, sous Marc- Aurèle (177)^ s'est conservée dans Ëusèbe ; c'est une des pages les plus touchantes de l'Église primitive {Acta sincera), une de celles qui rejoignent le plus immédiatement par le ton, par la simplicité et la sublimité d'héroïsme évangélique, les Actes des apôtres. Celte lettre (en grec) fut écrite probablement par quelquesuns des témoins qui échappèrent à la mort, après avoir assisté à tout le supplice, et peut-être avoir eu leur part des tortures. Joseph Scaliger ne pouvait lire celte lettre sans être ravi : « Pour moi, déclare-t-il, je puis dire que je n'ai jamais rien lu dans l'histoire ecclésiastique qui m'emporte si fort hors de moi-même, qui me laisse si transporté dé zèle et d'ardeur pour la foi, et qui me change en une autre personne que je ne suis. » Nulle histoire, en eifet, nulle légende sainte ne justifie mieuzce mot de Pascal, qu'avec Jésus-Christ,
k nouveau modèle d'une âme parfaitement héroïque a été créé et proposé aux hommes. Marc*Aurèle, un sage selon rancien modèle (et seîon l'ancien modèle approchant aussi près que possible du nouveau), est sur le trône ; H permet, il laisse s'accomplir en son nom cette persécution atroce contre de simples fidèles dont la plus magnanime est une jeune esclave, sainte Blandine. Rien de pi os touchant ni de plus grand dans l'ordre de la charité. Cette histoire est à lîretoutentière dansTillemont. Marc- Aurèle avait dit dans ses Pensées : « Il faut passer cet instant de vie conformément à notre nature et nous soumettre à notre dissolution avec douceur, comme une olive mûre qui, en tombant, semble bénir la terre qui Ta portée et rendre grâce au bois qui l'a produite. » L'esclave Blandine faisait ce qu'a dit Marc-Aurèle, et elle le faisait au milieu des tortures subies au nom de Marc-Aurèle. Elle était bien vraiment comme Votive mûrCy mais dans le Jardin des Oliviers.
A partir de ce jour, l'Église des Gaules est fondée véritablement et scellée dans. sa première pierre, et elle croîtra, elle grandira sans interruption jusqu'à Bosquet qui apparaît debout au sommet; grâce à cette sève de christianisme, profonde et si longtemps puissante, la branche la plus brillamment profane de notre littérature se couronnera elle-même par des chefsH d'œuvre, Polyeucte et Athalie,
L'histoire littéraire des siècles suivants, m* et IV* siècles, devient double dans les Gaules : la littéra-
ture païenne continue d'y fleurir, de s'y développer et d'y prédominer jusqu'à Ausone; la littérature clirôtienne semble se taire depuis la mort d'Irénée (au commencement du iii^ siècle), jusqu'à TAfricain cicéronien Lactance, Tenu à Trêves au iv" siècle, et qui donna une Apologie du Christianisme assez éloquente et brillante.
Les rhéteurs, les panégyristes à la suite de Pline, les Eumène, les Nazaire, les Pacatus, que vous pouvez chercher dans le recueil des Panegyrici veteres^ continuent de justifier la réputation des Gaulois, el leur prétention à bien dire, à parler avec hardiesse, subtilité et bel esprit. M. Ampère a pu sans effort les rapprocher du grand rhéteur Balzac. Les écoles d'Autun, de Trêves, de ReimS; de Besançon, de Toulouse (j'ai déjà nommé celles de Bordeaux), sont alors célèbres.
La littérature païenne et la littérature chrétienne st retrouvent en présence et comme aux prises au iv* siècle dans la personne d' Ausone et de saint Paulin. Ausone, né à Bordeaux, où il professa la rhétorique pendant trente ans, puis appelé à Trêves par l'empereur Valentinien pour être le précepteur de son fils Gratien, Ausone, dans ses poésies subtiles, recherchées, maniérées, délicates toutefois et par instants rêveuses, est à la fois le dernier des Anciens et, à certains égards, un moderne. II y a du Delilk en lui quand il décrit les beautés de la Moselle; il y a même mieux
qu'un Delille, si la petite idylle des Boses est réellemenl de lui. On a pu comparer la pêche à la ligne de Delille et celle d'Ausone, les Roses d'Ausone et celles de Calderon. Ausone est quelquefois un charmant poëte. Ses ouvrages d'ailleurs sont des plus intéressants par les côtés historiques; ils sont riches en détails de toutes sortes sur la vie littéraire, sur ce monde des rhéteurs et des grammairiens, et sur les nuances précises qui séparaient les uns des autres, sxir la vie domestique, sur les n^œurs de cette société avancée qui ne songe qu'à couler la vie dans de charmantes villas, sur les rives du Rhin et de la Moselle, et qui s'amuse à analyser ses jouissances en vue des Barbares qui déjà s'amoncellent, et à la veille de la grande invasion qui va déborder sur le monde.
Saint Paulin, ami, disciple et compatriote d'Ausonc, bien plus Jeune^que lui, nous offre le départ de la littérature chrétienne d'avec la païenne, et comme le rameau vert et vierge qui se détache du vieil arbre qui va mourir. Né à Bordeaux, d'une famille illustre et opulente, d'abord célèbre comme avocat et comme poêle, Paulin, durant un séjour de quelques années qu'il fit en Espagne, arriva aux idées religieuses et y fut confirmé par les conseils de son épouse, Therasia, sainte personne avec laquelle il finit par vivre comme avec une sœur. La correspondance entre Ausone et Paulin à cette date, les pièces de vers qu'ils s'adressent mutuellement, sont pleines d'intérêt : c'est une coii-
troverse piquante, non sans grâce, et qui nous initie fi la vie nouvelle qui sera celle de toute une race pieuse qui se retrouvera dans l'avenir.
Le duc de Luynes, retiré un moment parmi les solitaires de Port-Royal et veuf de sa sainte épouse, y traduisait, pour se consoler et s'édifier, quelques lettres de saint Paulin : « Paulin et Tkéraise^ pécheurs ^ aux saints et très-chers frère et sœur en Jésus-Christ, Apre et Amande *. »
La littérature chétienne, dans sa rudesse de forme, triomphe décidément : elle seule a assez de vie pour lutter avec les calamités qui menacent le monde et pour prendre racine dans la tempête. Le iv* siècle^ sur sa fm, compte encore Sévère Sulpice, ami de saint Paulin, l'historien abréviateur^ le biographe un peu légendaire de saint Martin ; — saint Hilaire de Poitiers, l'adversaire des Ariens et le vengeur de rorlhodoxic un moment opprimée. — Saint Ambroise naquit à Trêves, mais vécut et s'illustra hors des Gaules. — L'île de Lérins dans le Midi, séminaire fécond de savants hommes, fleurit avec ses anachorètes et ses
1. Ce duc de Luynes^ qai était un disciple de Descartes, fat dans un temps un disciple de saint Paulin : « Il est à Port-Royal avec les ermites, écrivait la mère Angélique Arnauld (23 décembre 1651), en attendant qu'une maison qu'il a fait b&tir tout auprès 8oit logeable. Elle se faisait avant la mort de madame son épouse, et ils étaient résolus de s'y retirer tous deux et d'y passer le resie de leurs jours, y vivant comme saint Paulin et sa femme sainte Thérèse (Thérasie)... »
cénobites sons saini Honorât. La solitude, avec ses pures délices, est célébrée par saint Eucber, évêque de Lyon, et racontée dans ses détails, exprimée dans ses mœurs par Gassien, né peut-être dans la petite Scythie, au bord de la mer Noire, mais qui vécut et écrivit à Marseille.
Je ne poursuivrai pas cette énnmération, messieurs, pour le V* siècle : qu'il suffise de signaler Salvien, prêtre de Marseille, puissant dans l'accusation et dans rittvectîve, éloquent et déclamatoire, et Sidoine Apollinaire, évêque et politique, qui mêle un reste d'Ausone à la littérature chrétienne, — tous deux témoins eurieux, expressifs, des malheurs et des mœurs du temps, et le dernier surtout (Sidoine), dont les ouvrages sont le répertoire le plus complet pour faire retrouver au vrai et pour nous représenter la société de ces âges dans sa civilisation rafQnée encore, bien qu'expirante.
Avec le v' siècle commence la grande invasion des Barbares (405-406); la barrière du Rhin est forcée. M. Fauriel a très-bien analysé cette invasion confuse, au début de son Histoire de la Gaule méridionale : tenoDs-nous aux résultats, et en tant qu'ils amenèrent le grand mélange des langues, et la décomposition de la langue latine, ce qui nous importe ici.
Les Alains et les Vandales ouvrirent la marche en passant sur le corps des Franks, qui avaient essayé de défendre la barrière de l'Empire en se protégeant eux
mêmes. Us passèrent le Rhin probablement un peu audessous de Tembouchure du Mein, assiégèrent et saccagèrent Mayence, Worms, se répandirent dans la Gaule-Belgique, de là dans la première Lyonnaise, dans l'Aquitaine, et le flot alla battre les Pyrénées.
Les Yiâigoths d'Italie envahirent le midi de la Gaule en 412, sous la conduite d'Âtaulfe. Les Burgundes, à la mort d'Honorius (423), franchissant les limites de la première Germanie, s'étaient avancés jusqu'à Toul et à Metz. Des tribus frankes (on ne peut dire précisément lesquelles) avaient de nouveau passé le Rhin et commis en Belgique les dévastations déjà accoutumées. L'invasion des Franks de 440 avait surtout été terrible et signalée par les désastres de Cologne, saccagée pour la première fois, de JVtayence, ravagée pour la seconde, et de Trêves pour la quatrième. C'est à cette invasion de 440 que se rapporte très-probablement rétablissement de la tribu franke qu'on trouve occupant le pays de Tongres en 445, ayant pour chef Clodion, puis Mérovée, le vrai noyau des Franks^ conquérants de la Gaule, le groupe privilégié, destiné un jour à l'empire. Les Bretons armoricains s'étaient émancipés, et depuis ce jour ils purent bien être les alliés, mais non plus les sujets de Rome.
Ainsi en 448, au milieu du v* siècle, il y avait déjà dans la Gaule quatre peuples distincts qui ne reconnaissaient plus la domination romaine : l^au midi de la Loire^ les Visigoths; 2^ au nord-est, en deçà et au delà
des Vosges, les Burgundes; 3* au nord dans la Germanie seconde, les Franks sous Mérovée; 4* dans la Bretagne armoricaine, X^sBretom émancipés. Or, maintenant, que peut-on conjecturer de l'état de la langue ou des langues parlées en Gaule à cette époque, et de ce qui dut résulter de la ruine de la prédominance romaine ?
Gésar avait distingué dans la Gaule trois races d'hommes parlant chacune une langue tout à fait diverse, à savoir : Vaquitainy le celtique et le belge ou gaulois. De ces trois langues, il y en a deux qui sont restées à l'état de débris et de résidus vivants, le basque^ retranché dans les Pyrénées occidentales, le bas-breton^ qui persiste cantonné aux extrémités de TArmorique. — Quant à la troisième langue dont parle César, Fauriel, qui la nomme proprement le gaulois, ne sait trop où en placer le siège; il ne croit pas qu'il en reste aujourd'hui de vestige vivant, mais il ne doute pas qu'elle ne fût parlée auv® siècle dans quelques cantons particuliers de la Gaule, et il cite à ce propos un passage curieux de la vie de saint Martin, par Sévère Sulpice :
« On sait, dit Fauriel, que cette Vie de saint Martin est écrite dans la forme d'un dialogue où figurent trois interlocuteurs, Posthumianus, Gallus, et Sulpice Sévère lui-même. Posthumianus, quia visité les moines de la Thébaïde dans leurs solitudes, fait d'abord un récit de tout ce qu'il y a vu; après quoi, s'adressantà Sulpice. il le orie de lui raconter les traits de la vie de saint
Martin, qu'il avait omis dans sa biographie de ce saint; mais Suipice, écartant de lui cette tâche, la rejette sar Gallus, comme particulièrement apte à la remplir en sa qualité de disciple du saint évèque. Gallas accepte la tâche, mais avec une sorte de honte, et avec le souci de ne pas s'en acquitter à la satisfaetion d'auditeurs aquitains, lui Gaulois, discoureur inexpert et grossier. Ces* alors que, pour le rassurer et l'encourager, Postliumiânus lui dit : « Parle celtique, ou si tu l'aimes mieox « parle gaulois^ pourvu que tu parles de Martin. » (Zt vero.,, vel celtice^ aut si mavis, galUce loguere, dummodo jam Martinum hquaris,) A moins de prendre ces paroles pour un insipide pléonasme qu'il n'est pas facile d'imputer à un écrivain élégant et soigné comrQe Sulpice Sévère, il faut y voir, conclut M» Fauriel, uae allusion formelle à deux desanciens idiomes de la Gaule encore existants alors, au celtique et au gaulois ^. »
Reprenant cette question dans son Histoire de la Poésie provençale (^. I, chap. Vï, p. 182), M. Fauriel y insiste et l'approfondit.
Selon César et en y joignant ce que dit Strabon qui
1 . Je dois dire cependant que M. Edélestand Du Méril ne yoit^ dans ce passage et dans remploi qu'an y lait des mots de celtice^ galîice^ que quelque chose de plus vague ; il n*attribue pas à ces mots d'autre sens que celui de langage grossier; comme qui dirait: « Parle nous patois, parle nous wetche^ pourvu que tu nous parles de Martin, j» (Essai philosophique sur la formation de la Langue française, p. 113.) — A si grande distance et dans la pénurie de documents, on s'attache à ee que Ton peut, à des vestiges.
le complète, il y avait donc trois peuples ou races parlant trois langues principales primitives dans la Gaule antérieurement à la domination romaine : 1* les Aquitains (qui habitaient l'espace triangulaire compris entre le cours de la Garonne et la moitié occidentale de la chaîne des Pyrénées) parlaient une langue qui se rapprochait fort de Vibere ou de l'espagnol d'alors ; 2* les * CeUes qui parlaient une autre* laogue très-distincte étaient principalement concentrés entre la Garonne et la Seine ; 3** les tribus belges ou gauloises qui parlaient une langue regardée comme distincte par César, mais certainement moins différente de la celtique que Ae Taquitaine, occupaient tout l'espace de la live droite de la Seine à la rive gauche du Rhin et à l'Océan. La langue latine^ en se répandant universellement sur la Gaule à partir de la conquête de César, avait recouvert ces idiomes primitifs, mais ne les avait pas détruits.
Dans les grandes villes, dans les centres et aux environs, dans le rayon de la puissance administrative et dans le cercle de la haute société gallo-romaine, on parlait latin; dans les cantons écartés et hors des grandes voies romaines, les idiomes du pays, qu'on sait être si tenaces, devaient persister.
On parlait latin même dans les campagnes qui formaient le district rural des grandes villes, et les grandes populationsde celles-ci entendaient également le latin. La politique impérieuse de Rome était d'imposer non
seulement son joug, mais aussi sa langue aux peuples soumis; et comme le lui disait, en la célébrant, un Gallo-Romain et très-Romain du y* siècle, Rutilius Numatianus :
Fecisti patriam diversis gentibus unam...
Urbem fecisti quod prias orbis erat.
Pour atteindre à ce résultat, ou du moins pour en approcher, il était prescrit que la justice se rendît en latin; c'est en latin que se plaidaient les causes, et une loi expresse défendait au préteur de promulguer un décret en aucune autre langue qu'en langue latine. L'intérêt de chaque jour est le plus puissant maître des langues. A cette école, les paysans mêmes des Gaules apprirent presque partout à parler, à écorcher du moins le latin. La vanité s'en mêla aussi : « Les paysans gaulois, dit un auteur que nous citerons souvent (M. de Chevallet), firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui pour le français les paysans de TAlsace, de la Bretagne, et ceux de nos provinces méridionales qui, de jour en jour et de plus en plus, s'évertuent à comprendre et à parler notre langue littéraire. Tel d'entre eux qui, avec ses égaux, ne fait usage que du patois du pays, est très-mortifié et se montre parfois très- piqué, si quelqu'un d'une classe plus élevée vient à lui adresser la parole en ce même patois; c'est en effet lui dire tacitement : Je juge à votre air et à vos manières que vous ne devez pas comprendre le langage des gens bien élevés. » Dès la fin du iv* siècle, le ré-
sullât était obtenu; rhomme du peuple n'avait plus besoin d'interprète, il parlait lui-même le latin; il en Jargonnait assez pour se faire comprendre. Le passage de Sévère Sulpice, cité tout à l'heure, nous montre un homme d'assez humble condition, qui craint d'estropier le latin et qui s'en excuse; mais enfin estropier le latin, c'est le parler. On entendait, tant bien que mal, le beau latin, celui de la ville, et on en parlait un mauvais, UD rustique. Sidoine Apollinaire, étant évoque, composa un discours en latin, très-travaillé et maniéré selon son usage, pour être récité devant la population réunie de Bourges où il avait été appelé comme médiateur entre les factions opposées qui se disputaient pour le choix d'un évêque. Sidoine nous avertit que, dans ce discours, il visa à être simple, familier, populaire : il fut pourtant académique malgré lui et précieux. Le àiscours fut prononcé, très-bien entendu de la popu« lation, et produisit son effet.
Celte intelligence, cette (femt-intelligence du latin dura encore selon les lieux deux ou trois siècles, ou peut-être au delà. Au commencement du ix® siècle elle n'existait plus *.
l. Au ix« siècle, les conciles de Tours (813), de Reims (813)» et celui de Mayence (847), prescrivaient aux évoques et prédicateurs de prêcher aux populations, de leur traduire les homélies dans la langue du pays, pour que tous pussentxompreudre : Ut Episcopi sermones et homelias sanctorum Patrum, prout omnes inteUigere possint, secundum proprietatem linguœ prœdicare studeanl: — Quo facilius cuncti possint inteUigere quœ dicuntur. Ce
90 PRÂMIBRS LUNDIS.
Quant au gaulois, selon le témoignage de Grégoire de Tours et de Fortunat, il ne se parlait déjà pins que dans quelques cantons au yi* siècle, et dèfs la fin du vn* iJ avait entièrement disparu. Le celtique proprement dit ne se parlait plus que dans une partie de la Bretagne.
Revenons au v* siècle, terme extrâme de la langue latine encore pure.
Il y avait aussi dans les villes des restes dégénérés du théâtre antique, des espèces de farces ou discours scéniques en latin, qui ne nous sont guère connus que par les déclamations et les invectives des écrivains ecclésiastiques qui les proscrivent : — petits théâtres où le peuple gallo-romain se précipitait avec fureur. Il y avait également des chants ou chansons en latin^ trèsprofanes, appliqués aux divers usages de la vie domestique (le pendant des sckolies des Grecs); appropriés à la daose ou aux chœurs, aux noces, aux banquets.
Mais ces chansons, ces farces, étaient- elles en latin classique 7 il est plus que permis d'en douter. Ces populations gauloises, qui entendaient à la rigueur le latin raffiné de Sidoine, comment parlaient-elles le latin elles-mêmes? avec quelles altérations, avec quels solécismes? A Rome même, vous le savez, il y avait une grande
facilius pourtanj semblerait indiquer un reste d'intelligence du latin. — Charlemagne publia^ dans cette même année 813, an capitulaire dont l'article XV portait : « Les prêtres doivent prêcher r'c manière que le simple peuple puisse comprendre: ut juxta quod bene vulgaris populus inielligere possit, assidue fiât. »
différence entre le latin fixé par la culture littéraire^ le latin de Cicéron et de Pline le Jeune, et celui que parlait la populace des faubourgs, le peuple des campagnes. Rappelez-vous seulement les formes du latin chez Plante, chez Térence, le latin de la conversation. On lit dans Plaute dorsus pour darsurriy œvus pour Œmm^ arvus pour arvwm, gutturem pour guttur, ipsus pour ipse, solœ pour «ofi, aliœ pour aliiy au datif féminin du singulier; on trouve dans Térence s^môo pour mviam^ potesse pour passe, poteretur pour potiretur^ soit que la familiarité du style fit excuser chez ces comiques quelques négligences, soit qu'ils missent à dessein tel ou tel barbarisme grammatical dans la bouche de leurs personnages pour plus de vérité, pour faire rire. On sait par saint Augustin que de son temps le peuple disait fioriet pour florebit et ossum pour os. On n'entrevoit qu'à de rares endroits et comme par de rares fissures ce latin vulgaire, qui filtre accidentellement à travers le latin écrit. Un passage du W livre de PAne d^Or d'Apulée nous rend bien sensibles ces infractions habituelles aux règles de la grammaire, qwi devaient être d'usage dans le peuple. Un légionnaire romain rencontre un jardinier qui chassait un âne devant lui : « Oi conduis-tu cet âne sans qu'il soit chargé? lui ditil en très-bon latin : Quorsum ducis vacuum asellum? n Le jardinier ne comprend pas ; le légionnaire renouvelle sa demande avec humeur ; seulement, au lieu d'employer quorsum, il se sert de ubi^ se rappelant
sans doute quelles sont à cet égard les habitudes da langage populaire : Ergo igitur œgre subjiciens miles : UBi, inquit, ducis asinum istum? Il n'eut pas besoin celte fois de répéter la question, il fut compris à l'instant *. — Il nous manque, pour savoir en quoi consistaient précisément les altérations que le peuple romain lui-même faisait subir à la langue de Gicéron, et pour nous faire une juste idée du latin vemaculairej de posséder quelques-unes de ces petites comédies populaires que Ton désignait sous le nom d^Atellanes; mais ce qu'on peut affirmer, c'est que, là comme partout, la multitude tronquait, altérait les formes des mois, les désinences caractéristiques destinées à en nuancer
1 . La lettre suivante, que nous retrouvons dans le dossier de M. Sainte Beuvc, se rapporte à ce passage :
« Monsieur et cher collègue, je vous remercie d'abord de votre obligeante et gracieuse réponse. Puis, votre article devant un |our ou l'autre être réimprimé au grand profit de ceux qui aiment ^érudition curieuse unie à une fine critique, je m'encourage par cet espoir à vous signaler un passage où la première main (je la connais, cette première main, mais à quoi bon la nommer?) vous a trompé. Le texte d'Apulée qu'elle cite comme relatif h la dégradation du latin parmi les paysans n'a aucun rapport à cette langue. Apulée raconte {Metam.y IX, 39) qu'un soldat romain parlant à un jardinier grec et lui parlant latin ne fut pas CQmpris, ce que voyant, il répéta sa question en grec {grœcé) ; et alors le paysan comprit à merveille. Dans tout cela, rien de ce qu'on y a vu. Quant à la difi'érence.de leçon ubi et ^uorsuniy elle est apparemment un pur accident sous la plume d'Apulée. Sinon, Apulée seul est en défaut comme latiniste.
« Voilà, cher confrère, mon écot de philologie. Prenez-le pour ce
qu'il vaut, c'est-à-dire pour fort peu de chose, mais attachez-y, jo
vous prie, le souvenir de mes sentiments bien dévoués.
(c E. Egger. d « 21 décembre, 1858. »
la valeur grammaticale ^; ou plutôt elle continuait de faire comme avaient fait ses pères, elle suivait les habitudes commodes et la voie large de l'idiome vulgaire, lequel était probablement antérieur à la création du latin savant, qui s'était plus ou moins modelé sur le grec. II y avait là, en Italie et jusqu'à deux pas de Rome, comme un frère aîné demeuré rustique et manant, tandis qu'un frère cadet était devenu citadin, avocat, consulaire, et se piquait d'urbanité et d'élégance. Des érudits ont même voulu tirer directement l'italien de cette espèce de dialecte vulgaire du latin qu'aurait parlé le gros de l'ancienne population romaine. Et pour suivre la même image, l'humble aîné, toujours vivant, se serait présenté après le décès de l'illustre cadet et aurait simplement repris ses droits au patrimoine.
Si cela était vrai, môme à Rome et aux portes de Rome, si, au premier siècle de notre ère, Vosque ou telle autre forme de langage italiote primitif étaient encore parlés dans des districts peu éloignés de la Ville éternelle, que devait-il donc arriver, en Gaule, au cœur du pays, chez des populations qui avaient un fonds d'idiomes tout à fait différents de famille et réfractairesà la fusion? Toutefois, tant que la domination romaine v prévalut, c'est-à-dire jusqu'à la fin du
1. Toutes les remarques qui précèdent sont textuellement tirées de l'ouvrage de M. de Ghevallet : Origine et formation de la Lan' gue française.
9é PREMIERS LUNDIS.
lY' siècle, le lalin rustique de la multitude, au moim sur les lignes principales^ dut tendre plutôt à se rap« procher du latin grammatical et à s'y assimiler de plus en plus. Depuis la conquôte des Romains jusqu'à celle des Barbares, a dit M. de Ghevallet,ee fut la langue ctes hautes classes qui de plus en plus tendit à dominer dans les Gaules : au contraire, du moment que les invasions germaniques vinrent rompre le lien et délier le faisceau, ce fut le latin populaire qui prit le dessus ; ce lalin rustique, débarrassé de l'autre, dut faire à. sa guise et se donner des licences ; il se remit à faire ses Bagaudes, et à battre la campagne ^.
Par le fait des invasions germaniques, trois nouveaux idiomes furent introduits en Gaule^ le gothique au sud-ouest, le burgunde au sud-est, et le francique au nord. L'invasion des Huns n'avait été qu'un grand tumulte, un grand bruit, un torrent furieux qui fit une trouée, mais qui ne déposa rien. Ainsi, à la On du v^ siècle, il y eut jusqu'à sept ou huit langues
1. Soit que ce latin rustique (en Gaule) fût une suite, un développement, une variété de Tidiome populaire latin importé autrefois par les conquérants en même temps que la langue savante, et s'émancipant désormais sur tous les points à la fois, — auquel cas les langues romanes seraient eUes- mêmes, comme on Ta voulu pour l'italien^ une simple dérivation et un dégagement presque organique des idiomes populaires latins soumis à une quantité de circonstances locales accidentelles, et modifiés à Tinfini ; — soit qu'il fût déjà une corruption, une dégradation du latin littéraire, un abominable mélange et un cahotement de barbarismes et de solécisraes, ce qui aurait tout Tair d'avoir été, si Ton en jugeait par ce qui est ensuite advenu dans toutes ces contrées de langue
ETérentes dajDs ia Gaule ^. Le ^*ec s'y éiaU maintenu ir quelques points jusque vers la fin de la domination ^maii^e. Deux siècles plus tard, les Arabes ayant 3nquis la Septimanie, et Narbonne étant devenu le iége de leur puissance, il s'y introduisît encore une ingue nouvelle. La variété des dialectes et (comme dit ^asqoier) des ramages particuliers devait être sans lombre .
C'est du V* au x*" siècle que se fait le grand oiélange, ^e travail sourd et comme le broiement d'où sortirent les idiomes modernes. Qui dira le mystère exact de celte formation? 11 y a des choses qui ne s'écrivent point. Le propre de la langue rustique, vulgaire, populaire, est de se pratiquer sans s'écrire. A peine si on peut en saisir quelque indice, quelque vesUge imprévu qui se glisse dans des productions et des monuments d*ua autre ordre, et qui est ainsi arrivé par hasard jusqu'à nous.
3e ne saurais rien vous dire, messieurs, de plus précis à cet égard qu'une page de M. Fauriel, qui résume avec une exactitude approximative tes divers temps de ce mouvement :
« On ne trouve plus, passé le vi* siècle, aucun indice
romaine (on vmt chez Maratori, que, tie 712 à 744, on gravait ces mots sur un nionument public : Edificatus est hanc civorius sub tempore domino nostro Lioprando regé).
1 . Vaquitain^ le ceUique^ le belge ^ le gothique ^ le burgundcy le francique^ le latin, le latin msUqiie, etc. ; en voilà huit de compte fait.
dé Tusage du grec. Avant la fin du vni*, Tarabc ayait été refoulé, avec la domination musulmane, au delà des Pyrénées. Dès le commencement du ix*, le latin avait cessé d'être parlé, et n'était plus que la langue dn culle, des lois et de l'administration. Enfin, il y a toute apparence que, vers le même temps, les Yisigoths et les Burgundes avaient renoncé à leurs idiomes tcutODiques.
(( Au X* siècle, l'histoire ne trouve plus, dans les limites de la Gaule, que quatre différentes langues. Le francique était généralement parlé sur la rive gauche du Rhin, dans les portions de l'ancienne Belgique où la population franke s'était jetée en masse, et d'où elle avait banni la population gallo-romaine.
« Dans l'Armorique de César, alors nommée Bretagne, on continuait à faire usage du celtique^ dès lors, ou bientôt après, désigné par le nom de breton,
(( Dans les vallées des Pyrénées occidentales, persistait l'ancien idiome aquitain^ qui avait pris le nom de basque, aussi bien que le peuple qui le parlait.
(( Dans tout le reste du pays, les Gallo-Romains parlaient une langue en grande partie dérivée du latin, à laquelle les historiens donnent le nom de langue romaine rustique, ou simplement de langue romaine. C'était, comme nous le reconnaîtrons plus expressément par la suite (disait Fauriel), ce même idiome que j'ai distingué plus haut par la dénomination de latin rustique, et qui fut un peu plus tard nommé langue romane^
OU roman; il se divisait en nombreux dialectes, dont les deux plus tranchés, aux deux extrémités du pays, formèrent, Tun le français, ou roman du Nord; l'autre, le provençal, ou roman du Midi^. »
Tel est l'état général des choses au moment où notre étude proprement dite commence.
Il y a quelques années, messieurs, je me serais contenté de vous dire que nous nous trouvons ici en présence de trois guides, très-savants et très-sûrs, dont j'aurais essayé de vous résumer les idées générales : — M. Raynouard d'une part, le fondateur de celle branche de philologie en France; — et, de Tautrc, M. Fauriel, qui aurait pu le devenir, s'il n'avait élc de ceux qui ajournent trop l'exécution de ce qu'ils projettent et de ce qu'ils savent à fond depuis longtemps, de ceux que possède le démon de la procrastination, comme disait Benjamin Constant. — M. Fauriel complète et corrige heureusement ce qu'il y a de systématique et quelquefois d'un peu courte d'un peu étroit et municipal dans les vues de M. Raynouard. — Nous aurions eu M. Ampère, enfin, troisième guide, qui suit volontiers M. Fauriel, le perfectionne et le précise sur quelques points, et auquel il n'a manqué que plus de patience pour donner à son arbre le temps de prendre racine, à son drapeau le temps d'ôtre reconnu. Mais depuis lors, depuis une dizaine d'années