‹ Premiers pas dans l'Afrique orientaleChapitre 10 sur 15 · DIX JOURS A HARAR · texte numérisé non relu

DIX JOURS A HARAR

Après une demi-heure d'attente, nous vîmes revenir le vieux gardien, qui nous invita à franchir le seuil de la porte. Remontant donc sur nos mules, nous entrâmes dans la principale rue, espèce de ruelle étroite et escarpée, dont le sol inégal laissait percer çà et là quelques pointes de rocher. Le Long-Guled avait confié sa monture à la garde de nos deux Bédouins. Or, nous ne revîmes ceux-ci qu'après notre audience. Les gens de la porte les avaient avertis qu'un sort funeste attendait les trois

étrangers, et leur avaient conseillé de s'échapper avec leurs bêtes.

Arrivés à cent pas de rentrée de la cour du palais de Témir, notre guide, personnage à la mine refrognée, aux yeux chassieux et à la voix aigre, nous expliqua par signes (aucun de nous ne comprenant le harari) que nous devions mettre pied à terre, ce que nous fîmes aussitôt. Il se mit alors à courir en trottant, et par ses cris il nous fit comprendre que nous devions Timitcr (1). Nous nous regardâmes avec surprise. Le Hammal jura qu'il périrait plutôt que d'obéir à un pareil ordre... Concevez, en etîet , cher lecteur, le spectacle d'un grave pèlerin, décoré de la barbe et du turban, courant sous l'allure d'un trotteur de race... Mon sentiment se trouvait à l'unisson de celui du Hammal; en dépit de la colère de notre guide, nous marchâmes tranquillement devant nos mules, nous franchîmes le seuil, nous traversâmes la cour et nous allâmes nous placer dans un coin sous un arbre, près d'un bâtiment fort bas, dont l'intérieur laissait

(I) Cliez les Ashantecs, sur la côle orciilenlalc trÀfriquc, c'élail aussi la coulunic de franchir en courant le seuil royal, sans doute afin d éviter le péril d'être saisi et sacrifié. Ceril,qui remonle probablement au paganisme , est encore observé à llarar comme une marque de respect envers le prince.

DANS L*AFRiaUE ORIENTALE. 179

échapper un fréquent bruit de chaînes, qui nous apprit que c'était la prison d'État.

Cette partie de la cour était remplie de Gallas. Les uns étaient accroupis à l'ombre des murs du palais, les autres se promenaient. Ou reconnaissait les chefs à leurs bracelets de zinc taillés en spirale, qui parfois remontaient du poignet jusqu'au coude. Ils semblaient jouir de privilèges particuliers, car ils avaient gardé leurs lances, portaient leurs sandales à leurs pieds, et paraissaient être des habitués du lieu. Une assez longue attente me permit d'observer cette enceinte, objet de tant de rapports divers. Le palais lui-même, ainsi que celui du sultan des Fellatahs, décrit par Clapperton, est une construction longue et basse, en pierres non équarries, sorte de grange sans fenêtre, dont la porte est peinte en bleu, distinction exclusivement réservée à l'habitation du prince ou à celle de ses vizirs. La cour mesure environ quatre-vingts pas de long sur trente de large. Entourée de tous côtés par des bâtiments fort peu élevés, sa forme est irrégulière. En face de l'entrée, contre un mur circulaire, étaient déposées plusieurs portes enlevées à des maisons de la ville. Cet enlèvement d'une porte et son dépôt dans la cour du palais constituent l'avertissement préliminaire de la confiscation qui va frapper le

propriétaire de la maison , s'il ne s'empresse pas (le satisfaire la justice du prince.

Une demi-heure étant écoulée, notre guide aux yeux chassieux sortit de l'intérieur du palais et vint nous arracher à l'importune curiosité dont nous étions devenus l'objet. Il nous fit déposer nos pantoufles sur un degré de pierre, à quatre pas de la porte. En vain nous représentâmes en murmurant que ce n'était pas dans une mosquée que nous allions entrer, il fallut céder. Ensuite s'éleva, relativement à la remise de nos armes, une discussion d'autant plus longue que nous parlions deux langues qui nous étaient mutuellement inintelligibles. Grâce à notre opiniâtreté, nous parvînmes à conserver nos poignards, et je gardai, en outre, mon revolver. Enfin un rideau fut levé, et je me trouvai en présence du redoutable chef de Harar.

L'émir ou plutôt, selon la qualification qu'il se donne lui-même, le sultan Ahmed-ben- Sultan-Aboubekr, siégeait dans une pièce sombre dont les murs soigneusement blanchis étaient décorés d'une manière significative par de vieux mousquets rouilles, ainsi que par un assortiment de chaînes et de fers parfaitement neufs. Extérieurement, il ressemblait à l'un de nos petits rajahs indiens. C'était un jeune homme étiolé, au teint jaune, à la barbe

peu garnie, aux joues creuses et aux yeux proéminents. Pour costume il portait une robe flottante d'étofTe cramoisie, bordée de fourrure blanche, et un turban blanc étroitement roulé autour d'un haut bonnet conique en velours rouge. Son trône était un simple kursi indien, c'est-à-dire un long et large banc de bois, garni d une balustrade au fond et aux deux bouts. Comme il était malade, il appuyait un de ses coudes sur un oreiller qui recouvrait un sabre indien dont la poignée seulement était apparente. Rangée debout sur deux lignes perpendiculaires au siège de l'émir, se tenait sa cour, composée de ses cousins et de ses plus proches parents , tous avec le bras droit découvert, selon l'usage d'Âbyssinie.

J'entrai dans la salle en disant à haute voix : « La paix soit sur vous ! » A quoi Son Altesse l'épliqua gracieusement en étendant sa main jaune, décharnée comme celle d'un chat, et en faisant claquer son pouce contre le doigt médius. Deux chambellans s'avançant alors me prirent les deux bras et m'aidèrent à m'incliner sur cette main que néanmoins je ne baisai point, étant naturellement disposé à ne rendre un pareil hommage qu'à la main d'une femme. Mes deux compagnons eurent à s'acquitter du même cérémonial, et, quand le dos de la main eut été baisé par eux, la paume fut retournée

pour la répétition du salut. Ces préliminaires accomplis, nous fûmes conduits près d'une natte, où Ton nous permit de nous asseoir en face de l'émir, qui tourna vers nous son front soucieux et son œil inquisiteur.

Quelques questions étant faites par moi sur la santé du prince, il secoua la tète et s'informa du motif de notre venue. Je tirai alors de ma poche la lettre que j'avais écrite. Un chambellan, après avoir pris le soin d'envelopper sa main dans un pan de sa robe, présenta la dépêche à l'émir qui, se contentant de jeter un coup d'œil sur l'enveloppe, la déposa près de lui et demanda une explication verbale. Je lui exposai alors en arabe que nous étions partis d'Aden, chargés des compliments de notre daulah ou gouverneur, et que nous étions entrés à Harar pour jouir de la lumière du visage de Son Altesse. Je conclus cette réponse par une briève allocution indiquant les changements successifs de nos agents politiques en Arabie et rappelant l'ancienne amitié qui existait entre les Anglais et le feu sultan Aboubekr.

L'émir sourit gracieusement.

Je dois l'avouer, cher lecteur, ce sourire me soulagea d'un grand poids, car l'aspect du palais n'était rien moins que rassurant, et nous nous attendions à un dénoûment de la

pire espèce. Ayant adressé quelques mots à voix basse à son trésorier, petit homme dont les traits étaient difformes et les yeux méchants, l'émir nous fit signe de nous retirer. Le baisemain fut (répété et nous sortîmes de l'audience tout brillants de l'auréole d'une haute faveur. Bruce l'a dit avec une grande justesse : la cour d'Angleterre et celle d'Abyssinie sont animées d'un sentiment parfaitement identique. Les curieux qui, avant notre entrée chez le prince, nous avaient lancé des regards de coupe-jarrets, nous souriaient maintenant comme s'ils étaient pénétrés pour nous d'une tendre affection. Précédés par le garde, nous sortîmes de la demeure royale et nous fûmes conduits à cent pas de là dans un second palais de l'émir, où l'on nous dit que nous pouvions nous regarder comme chez nous. Nous y fumes rejoints par nos Bédouins, qui, pouvant à peine croire que nous fussions encore en vie, nous témoignèrent toute la joie de leur cœur par les plus affreuses grimaces. On nous apporta de la cuisine du prince un plat de shabta ou gâteau de holcus trempé dans du petit-lait et largement assaisonné de poivre rouge, qui tient lieu de sel en ce pays éloigné de la mer.

Dès que nous eûmes achevé notre repas, le trésorier reparut pour nous inviter, au nom

18 t PREMIERS PAS

de rémir, à nous rendre chez son vizir le Gerad Moliammed. Reprenant donc nos pérégrinations, nous nous dirigeâmes vers la demeure du ministre, laquelle est distinguée des autres maisons par sa peinture extérieure. Dans une petite chambre du rez-de-chaussée, où les murailles parfaitement blanchies étaient, ornées, comme celles d'une cuisine anglaise, par une collection d'écuelles en bois verni de diverses grandeurs, nous trouvâmes un vieillard à l'air vénérable, dont la physionomie bienveillante démentait les bruits répandus sur son compte dans le Somali, par suite, sans doute, de sa querelle avec le gouverneur de Zayia. Se levant à moitié , quoique son front contracté indiquât la souffrance, il me fit asseoir à son côté sur une espèce de divan en maçonnerie, où se trouvaient des plumes de roseau, des encriers et des planches peintes en blanc pour tenir lieu de papier. 11 m'accueillit poliment, et, caressant sa barbe de neige, il me demanda en bon arabe quel était le but de mon voyage.

Je répondis comme je venais de le faire en présence de l'émir et à peu près dans les mêmes termes; j'ajoutai seulement quelques détails qui se rattachaient à la mission d'un certain Madar-Farih, chargé jadis par le sultan Aboubekr d'apporter un présent au gouverneur

DANS L'AFRIQUE ORIENTALE. 18a

d'Aden ; je répétai que le désir de mon pays était de renouer avec Harar des rapports de commerce et d'amitié.

(( Khayr inshallah ! Voilà qui est bien , s'il plaît à Dieu! )> s'écria le Gerad.

Je m'inclinai sur sa main et je sortis.

De retour à notre logement, je demandai nos armes, qui ne nous avaient pas été rendues. Le trésorier me répondit qu'elles avaient été placées en sûreté dans un des magasins du palais. J'envoyai alors comme cadeau à l'émir un revolver à six coups, en prenant soin d'expliquer au porteur la manière de s'en servir. Cela fait , nous chercliàmes à nous installer aussi confortablement que nous le pouvions. Notre nouvelle habitation consistait en une chambre fort propre, avec des murailles nues et un sol d'argile bien battue. En face de l'entrée étaient deux larges degrés en maçonnerie, élevés de deux et trois pieds. Ils étaient recouverts de nattes, et je parvins à me faire un lit du plus élevé en y plaçant les schabraques de nos selles. Enfin, après m'être assuré que nos mules étalent convenablement pourvues, je me couchai, accablé de fatigue et profondément impressionné par la poésie de ma situation. Je me trouvais sous le toit d'un prince fanatique dont une simple parole était un arrêt de mort, chez un peuple qui abhorre les étran-

gers. J'étais le seul Européen qui eût jamais franchi ce sol inhospitalier, et je me voyais rinstrument fatal de la chute future de cette barbare domination.

Page 1