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Je passe maintenant à la description de Harar.
Cette ville, nommée Harar-Gaij par ses habitants, Adari par les Somals, Adaray par les Gallas, Ilarar enfin par les Arabes et par nous, est située à peu près par 9° 20' nord et par -i2" \T de longitude est (Greenwich). D'après mon thermomètre, son élé\ation au-dessus du niveau de la mer est d'environ cinq mille cinq cents pieds anglais. Son emplacement est la pente d'une colline doucement inclinée de l'ouest il l'est. D'un côté, l'on voit des vergers disposés en terrasses; de l'autre, des champs
cultivés; au nord-est, une éminence couverte de tombeaux; au sud, la ville aboutit à une vallée profonde, du sein de laquelle surgit un tertre isolé. Cette position est abritée contre les vents du nord par une chaîne de sommités dont la montagne de Kondura est la plus élevée. Pendant ma courte résidence, le climat m'a rappelé celui de la Toscane, On sème le grain durant Tété, avant la mousson, et la récolte se fait en décembre ou en janvier. Pendant le reste de Tannée, l'air est sec et la chaleur modérée.
Harar est le chef-lieu de la province de Hadiyah, l'une des sept dont se composait le royaume musulman fondé au vii^ siècle, sur le littoral africain, par les conquérants arabes. Ce royaume, dont Zayla, sous le nom d'Adel, était la capitale, exerça dès l'origine une influence funeste sur les destinées de l'empire chrétien d'Abyssinie. Quoiqu'un commerce actif existât entre les deux pays, leurs guerres devinrent incessantes. Des deux côtés, ce fut une suite continuelle d'invasions, de pillages et de massacres, excités par la haine religieuse encore plus que par la rivalité nationale.
Vers la fin du xv^ siècle, un sultan, nommé Mahfuz, régnait à Zayla. C'était un fanatique musulman qui, profitant du temps de faiblesse
causé chez ses voisins par les jeimes austères (lu carême, envahit l'Abyssinie, brûla les églises et les monastères, passa au fil de l'épée tous les hommes qu'il put atteindre, vendit comme esclaves les femmes et les enfants, ou les envoya en cadeau au chérif de la Mecque. Il finit par faire assassiner l'empereur Alexandre, dont le successeur, nommé Naud, mourut bientôt h son tour, laissant pour héritier un jeune fils âgé de onze ans, qui régna sous le nom de David III et sous la tutelle de sa mère Hélène. De nouveaux combattants apparurent bientôt sur le théâtre de la lutte.
Après la conquête de TÉgypte, en 1516, par le sultan Sélim, les Turcs, en même temps qu'ils firent la guerre à l'Abyssinie, occupèrent l'Yémen, ce qui les mit en relation avec Mahfuz, auquel ils fournirent des secours. D'un autre côté, le grand Albuquerque, vice-roi de l'Inde portugaise, promit son appui au jeune empereur David, qui bientôt, prenant l'initiative, défit et tua Mahfuz. Des milliers de musulmans périrent dans cette guerre, et le prince chrétien, victorieux, vint planter sa lance dans une des portes de Zayla.
Alors commença chez les musulmans africains le règne de leur plus grand héros, Mohammed surnommé Guray, c'est-à-dire le gaucher. Soutenu par des mercenaires arabes.
ainsi que par un corps de janissaires turcs, envoyés de l'Yénien avec un train d'artillerie, il conquit i'Abyssinie tout entière, brûla la ville d'Axum, sa capitale, et mit à mort l'empereur David III, le dernier qui ait porté le titre de roi des rois. Durant cette invasion, il reçut le concours des juifs, qui constituaient un royaume particulier au sein de l'empire abyssinien.
Claude, qui alors monta sur le trône chancelant, s'empressa d'envoyer en Europe, comme ambassadeur, un Portugais nommé Juan Bermudez, lequel fut chargé de reconnaître l'autorité du pape et de lui offrir la cession du tiers de I'Abyssinie, pour prix des secours qui arracheraient ce malheureux pays aux mains des infidèles. Par l'ordre de Jean III, roi de Portugal, deux fils de l'illustre Yasco de Gama vinrent avec une flottille nombreuse croiser dans la mer Rouge. Le plus jeune des deux frères, don Christophe, débarqua à la tète de quatre cents mousquetaires, tua le premier général musulman qu'il rencontra et envoya sa tête à la cour d'Abyssinie. S'étant ensuite imprudemment avancé dans l'intérieur du pays, malgré les pluies de la mousson, il se trouva bientôt, avec trois cent cinquante hommes seulement, en présence de Mohammed-Guray, qui accourait îi la tète d'une nombreuse
cavalerie et de dix mille fantassins armés de lances.
Selon le père Jérôme Lobo (1), qui reçut ses informations d'un témoin oculaire, un pourparler s'engagea d'ajjord entre les deux capitaines. Mohammed, campé dans une position très-forte, envoya un message à don Christophe pour l'avertir que les perfides Abyssiniens avaient menti au roi de Portugal et pour lui dire qu'en raison de l'intérêt que lui inspirait la jeunesse de son adversaire, il lui accorderait un libre passage et des vivres pour retourner dans son pays. Le chevalier chrétien, après avoir gratifié d'un riche vêtement l'envoyé musulman, répondit que ses compagnons et lui étaient venus chasser Mohammed d'un
(1) Ce révérend jésuite fut chargé, en 1G22 , par le eointe de Vidiguerra, vice-roi des Indes portugaises et parent de don Christophe, de découvrir la sépulture de ce dernier. Grâce à Tappui du gendre de l'empereur d'Abyssinie,le père Lobo, marclianl à la suite d'une armée envoyée dans le pays desGallas, parvint à retrouver les dents du martyr, ses armes et une image de la sainte Vierge qu'il portait toujours sur lui. Ces précieuses l'eliques furent tiansportécs à Goa.
J'aime le style du véjiérable religieux, fort injustement déprécié, selon moi, par quelques écrivains, et très-indignement qualifié de manant et de menteur, par le pré^omplueu\ Bruce.
(.Vo/e (le l'aulfur.)
royaume déloyalemeiit envahi, et qu'au lieu de retourner en arrière, comme on le lui oflYait, son dessein était de s'ouvrir un passage à travers le pays de ses ennemis; qu'en conséquence, au lieu de prescrire des conditions, Mohammed avait à s'occuper de choisir surle-champ entre le combat et la restitution de sa conquête mal acquise ; qu'il mettait sa confiance dans le Tout-Puissant, ainsi que dans la justice de sa cause, et qu'entin pour reconnaître, comme il le devait, les bienveillantes intentions exprimées par Mohamm.ed, il prenait la liberté de lui offrir un miroir et une paire de petites pinces.
La réponse et le présent enilammèrent d'une telle colère le monarque musulman, qu'aussitôt il quitta son repas pour aller assaillir la petite troupe des Portugais, qui était postée près d'un bois, sur la pente d'une colline. Derrière elle se tenaient immobiles les Abyssiniens, qui résolurent de rester tranquilles spectateurs du combat, afin de se ranger ensuite du côté favorisé par la victoire.
Mohammed commença l'attaque avec dix cavaliers seulement, contre lesquels s'avancèrent pareil nombre de Portugais. Ceux-ci tirèrent avec tant de justesse, que neuf des Maures furent renversés et que leur roi fut blessé à la cuisse par Pierre de Sa. Dans le ,
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combat qui s'ensuivit, les musulmans, découragés par ce premier échec, fléchirent promptement sous le feu des mousquets et des canons des Portugais. Mohammed parvint avec jîeine à sauver sa vie. il rallia néanmoins ses soldats et se retrancha dans un lieu très-fort nommé Membret {Mamrat), pour y passer l'hiver et pour y attendre des secours.
Plus avides de gloire que de richesses, les Portugais poursuivirent leurs ennemis; mais, trouvant inexpugnable le camp musulman, ils se retranchèrent, de leur côté, sur une colline. Privés de renforts et manquant de vivres, car les Abyssiniens ne leur venaient pas en aide, leur petite armée s'affaiblit journellement. Animés toutefois par le souvenir des grandes actions de leurs compatriotes, et comptant sur l'assistance divine, ils espérèrent surmonter les difficultés de leur situation.
Mohammed cependant ne demeurait pas oisif. Adressant un énergique appel au zèle leligieux des princes musulmans, il obtint le concours de deux mille mousquetaires arabes et d'un train d"artil!erie. Animé par l'arrivée de ce renfort, il attaqua vivement le camp portugais, fut repoussé, mais fit éprouver à ses ennemis des pertes considérables.
Dans ce combat, don Christophe avait eu un bras cassé et un genou fracassé. La supé-
riorité du nombre finit par remporter sur la valeur ; les musulmans forcèrent le camp et massacrèrent à coups de lance ceux (jui le défendaient. Le général portugais, ayant réussi à s'échapper d'abord avec dix hommes, fut bientôt découvert et fait prisonnier.
Mohammed, ivre de joie en voyant enfin en son pouvoir son redoutable ennemi, lui ordonna de prendre soin de deux musulmans blessés, le rendant responsable de leur existence. Ces deux hommes étant morts, on accusa le Portugais d'avoir hâté leur fin. A cette accusation, don Christophe répondit fièrement qu'il était venu détruire les musulmans et non les sauver. Furieux d'entendre ce langage, Mohammed mit une pierre sur la tète de son captif et l'exposa aux insultes de la soldatesque, qui fit endurer au chevalier chrétien les souffrances d'un martyr. Comme enfin on lui proposait la liberté au prix de son apostasie, il répondit avec indignation que rien au monde ne le déciderait à oublier son maitre céleste pour suivre un imposteur, et il continua à parler du faux prophète en termes injurieux jusqu'à ce que Mohammed, exaspéré, lui abattit la tète. Son corps fut partagé en quatre quartiers, qui furent envoyés en différentes villes. Les catholiques, toutefois, parvinrent à rassembler les restes du martvr et à
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leur donner la sépulture. Chaque Maure, en passant près de la tombe, y ajoutait une pierre, de telle sorte que le père Lobo, trouvant un monticule déjà fort élevé, éprouva beaucoup de difficultés à exhumer les reliques. Il conclut sa relation en disant que si Ton en croit la tradition locale, il s'est ouvert au lieu où tomba la tête de don Christophe une source dont l'eau possède la vertu de guérir plusieurs maux incurables par les remèdes ordinaires.
Aussitôt après sa victoire, Mohammed-Guray i-ecommença à poursuivre le jeune empereur Claude; mais celui-ci étant parvenu à réunir autour de lui un certain nombre de Portugais qui avaient survécu, ces vaillants soldats profitèrent de la première rencontre pour s'attacher au meurtrier de leur général et pour le faire tomber sous leurs balles. Les musulmans, de leur côté, racontent qu'au moment où succomba Mohammed-Guray, son héroïque épouse, qui était fille de Mahfuz et qu'on nommait Tahvambara, réussit à cacher sa mort en faisant prendre ses vêtements à un esclave, ce qui sauva l'armée de l'islam. Ainsi périt, après quatorze ans de combats, le guerrier qui détermina la destruction de l'antique empire d'Abyssinie.
Le successeur de Mohammed, nommé Emir- Nour, s'éprit de sa veuve; mais Tahvambara
déclara qu'elle ne coiisentirait à une nouvelle union qu'à la condition de se voir apporter la tète de Claude, auteur delà mort de son époux. La guerre recommença donc, et le malheureux empereur, défendu seulement par quelques fidèles Portugais, mais lâchement abandonné par le reste de son armée, tomba couvert de blessures au pouvoir d'Emir-Noiir, qui trancha sa tète et alla la déposer aussitôt aux pieds de Tahvambara. Celle-ci accrocha le sanglant trophée par les. cheveux aux branches d'un arbre situé en face de sa demeure. Il y resta exposé pendant deux ans. Au bout de ce temps, il fut acheté par un marchand arménien qui le transporta à Antioche, dans un sépulcre portant le nom de saint Claude : car le héros chrétien, vainqueur de Mohammed- Guray , occupe une place distinguée dans le volumineux catalogue des saints d'Abysslnie.
Ëmir-Nour a pareillement été canonisé par les musulmans, qui l'ont enterré sous un petit dôme contigu à la principale mosquée de Harar. C'est lui qui, avec le concours de plusieurs saints personnages venus d'Arabie, a restauré la cité et lui a donné les remparts qui rentourent encore aujourd'hui. Sa dynastie s'est éteinte, et celle qui règne en ce moment à Harar, bien qu'elle cherche à faire remonter
son origine jusqu'au calife Aboubekr, paraît être d'extraction païenne.
La ville actuelle de Ilarar est longue d'un mille (1,G00 mètres) environ et large d'un demi-mille. L'enceinte, irrégulièrement tracée, sans aucun égard aux efiels de l'artillerie, est garnie de tours ovales et percée de cinq portes. Cette muraille, comme celles des maisons, est construite en pierres non équarries, cimentées avec de la boue, suivant l'usage ancien des Gallas. Le seul édifice de quelque grandeur est la jami ou cathédrale, espèce de grange de pauvre apparence, avec deux minarets blancs en forme de cônes tronqués, qui ont été bâtis par des architectes turcs, venus de Moka. On rencontre quelques arbres dans l'intérieur des maisons, mais on n'y trouve aucun de ces jardins qui donnent à tant de villes d'Orient le riant aspect de la campagne. Les rues sont d'étroites ruelles dont le sol rocailleux monte ou descend continuellement. Elles sont pleines d'énormes dépôts d'immondices, près desquels se tiennent des bandes de chiens affamés et galeux. Les maisons, pour la plupart, sont de longs bâtiments à toit plat et à double étage, ayant pour fenêtres des trous placés à une grande hauteur et garnis d'un mauvais tieillis en bois. Les principales demeures contiennent seules des appartements séparés pour les fem-
mes. Quant aux classes pauvres, elles se contentent de In gambiza, c'est-à-dire de la cabane du cultivateur.
Les mosquées abondent : ce sont des bâtiments très-simples, dépourvus de minaret. Il existe aussi plusieurs cimetières. Le peuple de Harar s'enorgueillit des saints qu'il a vus naître ou mourir dans ses murs. Le principal d'entre eux est un certain cheick Lmar, originaire de Jeddalî, devenu depuis sa mort le patron de la cité où reposent ses restes. La ville de Harar est renommée pour sa science religieuse autant que pour sa sainteté. Elle inonde tout le pays environnant de ces malheureux prédicateurs ambulants nommés widads. iVucun établissement scientifique n'y existe cependant, et les livres y sont aussi rares que cher s.
La population, forte seulement d'environ huit mille âmes, parle une langue qui lui est particulière et forme une race distincte. Les Somals disent de Harar que c'est un paradis habité par des ânes. — Rien de moins prévenant, en elTet, que l'extérieur de ce peuple. A peine ai-je rencontré chez les hommes une seule belle ligure. Leurs traits sont grossiers ou difformes; bon nombre d'entre eux sont louches; d'autres ont été privés d'un œil par la petite vérole; d'autres enfin sont défigurés
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par des affections scrofuleuses. Leur teint est généralement d'une couleur jaune foncé. Leur barbe est courte, épaisse et rebelle, de même que leurs cbeveux. Ils ont la taille moyenne et la voix rude. Leur vêtement tient à la fois de ceux de l'Arabe et de l'Abyssinien. Ils rasent leur tête et taillent leurs moustaches comme le font les musulmans Shafeï de l'Yémen. Les uns ont la tête nue et les autres portent un léger bonnet : un petit nombre seulement se coiffent d'un turban blanc dont la fine étoffe se fabrique dans l'intérieur des familles. Tantôt leur robe est tlottante, tantôt ils la serrent autour des reins à l'aide d'une ceinture qui contient un poignard. Les dignitaires se distinguent par leur large pantalon de calicot blanc. De grosses sandales de cuir, un rosaire, une brosse à dents rendue nécessaire par l'usage de mâcher continuellement du tabac, et enfin un long bâton, parce qu'il est défendu de porter des armes dans les rues, complètent le costume de l'habitant de Harar.
Beaucoup plus nombreuses que les hommes, sans doute à cause de l'introduction des esclaves étrangères, les femmes paraissent belles comparativement à leurs seigneurs et maîtm's. Elles ont de petites têtes, des profils réguliers, des nez droits, de jolies bouches, de grands yeux et un teint jaune clair. Leur costume
n'est propre qu'à déguiser leurs charmes. Il consiste en une longue et large chemise sans manches, en toile de coton bleue ou brun foncé, à laquelle on ajoute un fichu écarlate formant par devant et par derrière deux triangles dont la pointe vient se perdre sous une étroite ceinture blanche à frange rouge. Les femmes de la classe supérieure, lorsqu'elles sortent de leur maison, placent sur leur tête un voile de couleur bleue ; mais elles s'en servent rarement pour cacher leur visage. Séparés par une raie sur le sommet de la tête, leurs cheveux sont partagés en deux paquets roulés derrière les oreilles et recouverts d'un réseau ou d'un béguin de couleur bleue qui s'attache sous le menton. Maintenue sur le front par un ruban de satin noir, cette coiffure est souvent ornée d'épingles dorées ou d'une simple guirlande de fleurs odorantes, selon la fortune de celle qui la porte. Les jeunes filles réunissent en un seul nœud placé derrière la tête leur chevelure, qui est généralement longue, épaisse et soyeuse. Parfois, des boucles s'échappent et retombent d'une manière assez gracieuse sur leurs éi^ules. Les bijoux d'argent ne sont portés que par les personnes d'un rang élevé. Les ornements les plus ordinaires sont des boucles d'oreilles, des colliers et des bracelets en
corail, en porcelaine ou en corne. Le sein est tatoué de plusieuis étoiles ; les paupières et les sourcils sont teints en noir; la couleur rouge du henna est employée pour les pieds et pour les mains.
Lorsqu'on a entendu la douce voix des Bédouines du Somali, on est surpris ici de Taccent aigre et criard du beau sexe. A Harar, au surplus, la plus grande part de labeur est dévolue aux femmes, ^'on-seulement elles s'occupent dans l'intérieur des maisons â filer le coton et à fabriquer l'étoffe dont on fait les robes, les ceintures ou les turbans, mais ce sont elles encore qui, avec leurs enfants perchés sur leur dos, vont puiser l'eau dans les puits, cultivent les jardins et vendent dans les rues le produit de leur travail. L'habitude de mâcher du tabac aide les plus riches à passer une bonne partie de leur temps. Le soin d'oindre leur personne avec du beurre fondu occupe aussi leurs loisirs. Les plus pauvres imitent cet exemple en usant du résidu de leurs lampes.
La licence des mœurs des unes et des autres rend indispensable l'emploi assez fréquent de la flagellation publique. En pareil cas, on commence l'opération en répandant quelques gouttes d'eau froide sur la tète et sur les épaules de la coupable : puis, avec un
fouet formé d'une seule lanière, on la frappe vigoureusement. Les deux sexes d'ailleurs sont renommés pour le relâchement de leurs mœurs et leur intempérance. Riches et pauvres s'enivrent continuellement avec l'hydromel ou avec la bière de millet. Aussi l'émir a-t-il établi des patrouilles qui bûtonnent impitoyablement toute personne rencontrée dans les rues après une certaine heure.
Excités par le souvenir de leurs anciennes guerres contre l'Abyssinie, les habitants de Harar, qui. détestent et méprisent tous les étrangers, haïssent particulièrement les chrétiens. J'ai vu une lettre adressée au hadji Scharmarkay, dans laquelle le dernier émir, pour juslilier la demande de quelques livres de poudre anglaise, se félicitait d'avoir tué un millier d'intidèles. On compte à Harar environ deux mille cinq cents Somals, formant à peu près le tiers de la population. Ils n'y jouissent d'aucune influence et ils tremblent à la seule pensée des prisons de l'émir.
La campagne, jusqu'aux portes, est habitée par les Gallas, race indépendante dont l'émir ne parvient à calmer l'esprit turbulent qu'à l'aide de nombreux cadeaux. Ils pourraient aisément s'emparer de la ville, mais il leur est plus avantageux de la laisser subsister telle qu'elle est. Ils sont braves et jouissent d'une
assez bonne réputation parmi les citadins. Les Sonials voyagent chez eux sans obstacle. .l'ai entendu répéter bien des fois à Zayla et à Pïarar que les marchands pouvaient visiter les contrées les plus lointaines de Textrème occident. Il leur faut, dit-on, sept mois de route à travers des peuples païens portant des bracelets d'or, pour arriver jusqu'au bord de la mer salée, sur laquelle naviguent les vaisseaux des Fi»ancs. A AVilensi, un certain Mohammed m'a donné un itinéraire de quinze stations pour atteindre les sources du ]Nil Bleu. De leur côté, les voyageurs qui ont exploré les parties occidentales du continent africain affirment que les prêtres musulmans qui veulent s'acquitter du pèlerinage de la Mecque peuvent se rendre du pays des Fellatahs jusqu'aux bords de la mer Rouge en traversant l'Abyssinie.
Le gouvernement de Harar se résume tout entier dans la personne de l'émir , qui , à l'exemple de tous les petits princes d'Orient, s'attribue sans difficulté le droit d'emprisonner ou de mettre à mort tous ceux de ses parents qu'il soupçonne d'aspirer au trône. L'aïeul du souverain actuel est mort en prison, et peu s'en est ûiUu que son propre père n'ait subi le même sort. Trois de ses cousins étaient dans ses cachots quand je visitai Harar, et l'un
d'eux, étant mort depuis mon départ , a été enterré avec ses fers.
L'émir Ahmed est d'une faible santé. Les uns attribuent son état débile à une chute de cheval ; les autres croient qu'il a été empoisonné par une de ses femmes. Cette dernière supposition n'est pas admissible, car l'homme le plus vigoureux ne résiste pas à une dose des poisons de ce pays. Je crois plutôt l'émir atteint de consomption. — II a quatre femmes et deux fils encore enfants qui probablement ne lui succéderont jamais.
Depuis trois ans qu'Ahmed a remplacé son père sur le trône, il exerce le pouvoir avec sévérité, sinon avec justice. Son gouvernement a tout le prestige du secret. Personne, même son ministre le plus intime, ne sait « ce que le maître a dans le ventre, » pour me servir d'une locution habituelle à Harar. Le gerad Mohammed luimême, quoique appelé au conseil dans toutes les circonstances graves, n'oserait pas offrir un avis qui ne lui aurait pas été demandé. Un jour, la reine douairière a failli être mise aux fers pour avoir voulu intervenir dans une affaire. Les préoccupations de l'émir ont pour objets principaux le soin d'épier ses nombreux cousins, la crainte continuelle que lui inspirent les Turcs, les Anglais ou le hadji Scharmarkay, et entin son application à enrichir
son trésor par le commerce et par les conriscations. Il juge en j)ersonne les causes civiles ou religieuses. Quant à son code pénal, il est conforme aux principes du Coran, toutes les fois que le châtiment du coupable ne se résume pas en une condamnation pécuniaire.
Le meurtrier est livré aux parents de la victime, qui le mettent à mort. Les simples délits ou les actes de violence sont punis d'une bastonnade particulière, qui est appliquée au coupable en présence du prince. Les voleurs ont le poignet coupé. Les criminels d'État, enfin, sont jetés dans la prison du palais, où jamais le fer ne touche leur barbe ni leurs ongles jusqu'à ce que la mort soit venue mettre un terme à leur captivité. Plongés dans des cachots infects, ils y sont chargés de chaînes pesantes, et reçoivent pour toute nourriture ce que leur accorde l'affection rarement durable de leur famille, ou la pitié restreinte de leurs gardiens. En somme, les amendes et les confiscations sont ici, comme dans tout l'Orient, le châtiment favori employé par le prince. On assure que l'émir possède de grandes richesses en argent, en café et en ivoire. Le Hammal, qui a été admis une fois dans l'intérieur du palais, y a vu de gros coffres d'antique forme, qu'on lui a dit être remplis de dollars. La seule monnaie cou-
rante à Harar est une petite pièce de cuivre qu'on y frappe sous la date de l'année de l'hégire 1218. Le prince punit impitoyablement ceux qui, dans la ville, osent employer toute autre monnaie.
L'émir Ahmed exige autour de sa personne la plus sévère étiquette. On ne peut porter en sa présence ni armes, ni rosaire. Toutes les fois qu'on lui présente un objet quelconque ou qu'on le reçoit de lui, on doit baiser sa main. Excepté durant les excursions nocturnes qu'il accomplit déguisé, dans les rues de la ville, à l'exemple de son père et du calife Haroun-al-Raschid, il ne sort jamais qu'entouré d'une garde nombreuse. Lorsqu'il se rend à cheval à la mosquée, un officier placé à ses côtés tient au-dessus de sa tète un large parasol de salin rouge, signe antique de l'autorité souveraine depuis l'Inde jusqu'au Maroc. Des coureurs le précèdent en faisant claquer les fouets dont ils sont armés et en criant : « Place ! place ! » ce qui fait fuir de tous côtés la foule craintive. Pendant sa prière même, deux ou trois de ses mousquetaires sont placés près de lui avec leurs mèches allumées.
Rien de moins imposant que l'armée de Harar. Elle consiste en une cinquantaine de mousquetaires d'origine arabe, établis depuis
longtemps dans la ville, et commandés par un vétéran maghrebi, venu du désert de Fez. En y comprenant les esclaves, le nombre des hommes armés peut s'élever à deux cents; mais Tun porte une lance, un autre est muni d'un sabre, et un troisième ne possède qu'un poignard. On prétend que des canons de petit calibre sont cachés dans le palais. S'il en est ainsi, personne assurément ne saurait s'en servir. Les Gallas du dehors pourraient opposer à une invasion un corps de lanciers fort nombreux, et le terrain qui entoure la ville est singulièrement difficile. Quant aux murailles, elles s'écrouleraient sous le choc de simples boulets de six. En résumé, trois cents Arabes , soutenus par deux pièces d'artillerie légère, prendraient Harar en une heure.
Harar est une cité essentiellement commerçante, bien que le numéraire y soit rare, et que les plus gros marchands n'y possèdent pas un fonds de plus de cinquante livres sterling. Ses principales exportations sont les esclaves, l'ivoire, le café, le safran, les robes de coton filé, les mules, le grain, le beurre clarifié, le miel, le suif et les gommes. Les objets importés sont principalement les draps américains, les mousselines, les étofl"es de soie, les châles rouges, la coutellerie, et gé-
néralement tous les objets nécessaires à une ville isolée dans le désert.
Harar est particulièrement Tancien et actif entrepôt du commerce des esclaves noirs tirés des contrées centrales de l'Afrique. Le rebut demeure dans le pays pour être employé dans le service domestique, tandis que tout ce qui a quelque valeur est conduit à la côte et vendu aux marchands arabes, qui, en échange, donnent du riz et des dattes. Inutile d'ajouter que les relations commerciales ne cesseront de languir dans l'intérieur de l'Afrique, aussi longtemps que le trafic des créatures humaines y sera l'industrie la plus profitable.
Trois grandes caravanes se rendent chaque année de Harar à Berberah, en janvier, février et mars. La dernière, qui est la plus' nombreuse, se compose d'environ trois mille personnes, esclaves pour la plupart. Elle est commandée par un officier de l'émir. Quatre ou cinq cents dollars distribués parmi les Bédouins du désert intermédiaire, ou bien un sloop de guerre stationné devant Berberah, suffiraient pour intercepter ce trafic. — « Celui qui commande à Berberah tient Harar par la barbe, » m'a-t-on répété bien des fois dans le palais même de l'émir.
Je reprends maintenant le fil de mes aventures.
Immédiatement après notre arrivée, nous fûmes visités par ce qu'on appelle ici les Arabes, c'est-à-dire les étrangers. L'un d'eux était le MaghrebiHadji-Mukhtar. Une expatriation de qtiarante ans n'avait pas plus changé la rudesse de son accent que celle de sa physionomie. Quoique ce digne personnage fût le commandant de la garde de l'émir, il se présenta comme un marchand, ce qui nous donna lieu de supposer qu'on l'avait chargé de nous espionner. Un autre était un Persan parfaitement poli, qui se vantait d'être en termes d'amitié avec tous les hommes connus, musulmans, chrétiens ou païens, depuis Calcutta jusqu'au Caire. Parmi le reste, il y avait des gens de Suez, de Damas, de la Mecque, de Mascate et de l'Yémen. Tous se montrèrent d'abord fort empressés; mais, quand mes entrevues avec l'émir cessèrent, ils prirent l'alarme et nous évitèrent.
Aux Arabes succédèrent les Somals, parmi lesquels le Hammal et le Long-Guled trouvèrent des parents et des amis , qui les reconnurent promptement comme étant au service anglais à Aden. Les premiers jours, ils ne nous virent qu'en tremblant; car ils étaient terrifiés par la perspective de la prison de l'émir. Ils prièrent mes gens de ne leur rendre leur visite que la nuit, et s'excusèrent fré-