EXCURSIONS ET DEPART DE ZAYLA
Un matin, c'était le II novembre, nous sortîmes de la ville pour aller au-devant d'une caravane venant du Nord. Elle se composait d'un grand nombre d'ànes marchant en désordre et d'environ cinquante chameaux portant des peaux de vaches et de l'ivoire, outre une jeune esclave abyssinienne. Les hommes étaient aussi sauvages que des orangs-outangs, et les femmes n'étaient bonnes qu'à soigner les chameaux. Les bêtes de somme étaient maigres et de petite espèce. Les ânes des Bé-
(louins cependant sont fort supérieurs à ceux de Zayla, et comparativement leurs chameaux sont vigoureux. En quelques minutes tous les animaux furent déchargés, toutes les tentes furent dressées, tous les préparatifs delà halte furent achevés. L'arrivée d'une caravane aussi nombreuse étant un événement peu ordinaire, les citadins quittèrent leur jeu de boule pour essayer quelque trafic. Nous revînmes nous placer sur la porte Ashurbara, pour mieux contempler les Bédouins, et en vrais habitants d une petite ville, nous trouvâmes à gloser sur la grandeur de leurs boucliers ainsi que sur les énormes dimensions de leurs lances. Bientôt ils entrèrent dans les rues et nous fûmes témoins de leurs danses frénétiques devant le Hadji et les autres autorités. C'est ainsi que ces hommes à demi sauvages témoignent la joie qu'ils ressentent en se voyant heureusement arrivés au terme de leur voyage, après avoir échappé aux périls du désert.
Le même jour nous allâmes visiter le tombeau du saint cheik Ibrahim-Abou-Zarbay.
C'est un dôme blanc, peu éloigné des murailles de la ville. Une inscription sculptée dans le bois de la porte annonce que le monument date de l'année 1155 de l'hégire (1711- 174:2 de l'ère chrétienne). Il est maintenant dans un état de dégradation complète. Le por-
tail surplombe, les murs sont crevassés et la coupole menace les fidèles de les écraser pendant leur prière. L'édifice est partagé en deux parties, une mosquée et un mazar ou lieu de Visitation pieuse. Dans celui-ci se trouvent cinq tombeaux, dont les deux plus grands sont couverts d'une toile de Perse de couleur brillante. Ibrahim était un des quarantequatre saints Hadramis qui, débarqués à Berberah, tinrent un conclave solennel sur une colline voisine et se dispersèrent ensuite pour aller répandre à travers l'Afrique la foi de Mahomet. En l'an 1450 de l'ère chrétienne, il se rendit à Harar, où il opéra plusieurs conversions et où il a laissé une mémoire vénérée. Son nom est immortalisé dans l'Yémen par l'introduction du kat, drogue excitante, assez analogue au café, dont les Arabes font une grande consommation. C'est aussi en 1450 que le cheik El-Shazili, qui a l'une des mosquées de Moka pour sépulture, a introduit le café en Arabie.
Quelques jours plus tard, fatigué de ma réclusion dans la ville, je persuadai le Hadji de me donner une escorte pour visiter les puits. Je partis dès l'aurore accompagné de quatre Arabes armés de fusils à mèche. Prenant la direction de l'ouest, nous franchîmes d'abord une grande plaine basse que recouvre
la mer à chaque forte marée. Chemin faisant, nous dépasscàmes des files d'ânes et de chameaux qui, sortis de la ville, étaient chargés d'outrés vides. Comme nous, ils voyageaient sous escorte, et les femmes qui les conduisaient se livrèrent à nos dépens à des plaisanteries grossières. Après avoir marché pendant quatre milles, nous atteignîmes le lit d'un torrent fort large , qu'on nomme le Takhushshah. Au milieu se trouvait une rangée de puits profonds de trois à quatre pieds seulement, avec une petite quantité d'eau bourbeuse dans le fond. Près d'eux, sur des châssis en bois, étaient placées des peaux de bouc servant d'auges pour les bestiaux. Aux abords se pressaient des troupes de chameaux appartenant à des Eesa qui fixaient sur nous leurs regards féroces et qui se promenaient avec leurs longues lances à la main. Pour être en mesure de résister aux violences de ces farouches voisins, les gens de Zayla ont élevé une tour ronde, dont la porte n'est accessible qu'au moyen d'une échelle. Près de là sont des romarins et des touffes de henna sauvage portant une fleur embaumée, mais de nulle valeur comme matière colorante. Une épaisse haie d'épines entoure le seul terrain cultivé qui soit sur le territoire de Zayla. La beauté et la variété des produits de ce jardin prou-
DANS l'aFRIQUE ORIENTALE. SI
vent qu'ici c'est l'industrie de l'homme qui fait défaut à la fécondité du sol. J'y remarquai plusieurs plantes rares et quelques légumes.
Après une promenade dans le jardin et un bain dans l'un des puits, je repris mon fusil et je gagnai la plaine qui s'étend du côté de la mer. Elle abonde en lièvres et en grosses poules sauvages. De gracieuses petites gazelles, à peine plus grosses que nos lapins d'Angleterre, bondissaient au-dessus des buissons avec tant d'agilité, que leurs jambes si fines étaient à peine perceptibles. Le gibier était trop craintif pour qu'on en pût approcher à la portée du plomb et je n'osais tirer à balle, la plaine étant couverte de tentes, d'hommes pt (le troupeaux. Je me vengeai sur les poules sauvages , qui se trouvèrent excellentes à manger, et aussi sur les corneilles, dont le fiel m'avait été vanté par les soldats arabes comme un excellent collyre. Après la destruction du serpent, celle de la corneille est aux yeux des Somals l'œuvre la plus méritoire que le chasseur puisse accomplir; car c'est pour ses péchés que ce méchant oiseau , jadis blanc , a revêtu la triste couleur qui le distingue aujourd'hui. Quand le Prophète et Abou-Bekr furent obligés de se cacher dans la caverne du mont Ohod, le pigeon employa tous ses efforts pour tromper la rage de ceux qui les poursui-
vaient; mais la corneille, au contraire, ne cessait de crier : « Ghar ! gfear ! ghar ! » c'està-dire : « La caverne ! la caverne ! la caverne ! » C'est pourquoi Mahomet Ta condamnée à porter un deuil éternel et à répéter toujours les mots qu'elle avait prononcés avec tant de malice.
Retournés au jardin, nous y déjeunâmes.
Sur ces entrefaites, la pluie vint à se déclarer et nous sortîmes aussitôt pour goûter le plaisir d'être mouillés, plaisir aussi délicieux que rare sur la terre d'Afrique. Quelques soldats arabes qui se trouvèrent là voulurent tirer au blanc avec ceux de notre escorte. N'ayant pas de carabine capable de lutter avec leurs longs fusils, je restai simple spectateur. Mes revolvers à six coups excitèrent une vive attention ; mais pas un homme ne voulut les toucher. Le plus gros fut bientôt baptisé du nom (ïahousittah ou de père des six, auquel ils joignirent aussi celui de shaijtan ou du diable. Le petit pistolet de poche devint le mahinah ou le maudit, et la distance à laquelle il portait la balle fut un sujet d'admiration générale. Ces Arabes n'avaient que de vieux mousquets à mèche. Parmi eux un Turc seulement possédait une de ces belles et anciennes carabines de Damas,dont la portée était fort longue et la justesse parfaite.
En revenant à la ville, nous rencontrâmes une troupe de jeunes filles des Eesa qui se
moquèrent de ma peau blanche et qui prétendirent que je n'étais pas musulman. Mes Arabes répondirent qu'au contraire j'étais un cheik des cheiks, et ils improvisèrent immédiatement une proposition de mariage adressée en mon nom à la plus jolie de la bande. Sans montrer aucun embarras, la jeune Bédouine fit sur-lechamp ses conditions. C'était un collier, une couple de robes, plusieurs poignées de grains de chapelet (1), et enfin un cadeau pour monsieur son papa. Elle promit très-naïvement de venir me voir le lendemain chez moi pour s'assurer de la qualité des présents. La publicité de sa démarche semblait ne l'effrayer aucunement. Malheureusement la timidité de mes deux compagnons empêcha le rendezvous. — De retour à Zayla, après une journée brûlante, les hommes de mon escorte chargèrent leurs fusils, se formèrent en ligne devant moi et tirèrent une salve en mon honneur. Ils allèrent ensuite se rafraîchir dans un café.
Quelques jours plus tard, je pus voir combien sont facilement effrayés les Somals des villes, qui, de même que les citadins arabes,
(1) Les grains de chapelet, en porcelaine blanche et en toute autre matière solide, tiennent lieu de menue monnaie.
sont les pires représentants de leur race. Trois Bédouins, arrivant à l'improviste devant la porte du Sud , y égorgèrent une vache dont ils enterrèrent la tête et tirent demander la permission de visiter un membre de leur tribu qui avait été emprisonné par le Hadji, à Toccasion du meurtre de son fils adoptif Masoud. L'épouvante se répandit aussitôt dans la ville. On ferma les portes et les fusiliers arabes montèrent sur les murailles. Mes trois compagnons s'armèrent aussitôt , et je fus moimême invité à prendre part à la défense commune. Les uns disaient que ces Bédouins venaient jeter un charme sur la ville ; d'autres assuraient quils étaient l'avant-garde d'une armée innombrable qui allait tout mettre à feu et à sang. Vérification faite toutefois, il se trouva que c'étaient des messagers chargés d'annoncer une troupe qui amenait, comme prix du sang de Masoud , un esclave abyssinien, sept chameaux , sept vaches, une mule blanche et une jument noire. Le prisonnier fut visité par son frère. On dit que Tentrevue fut des plus pathétiques. Chez ces peuples, soit en raison de l'organisation sociale, soit par suite de la constitution morale des individus, le seul lien réel est celui qui unit entre eux tous les membres mâles d'une même famille. Le Hadji , après avoir été fort sévère en pa-
rôles, eut la faiblesse de relâcher le meurtrier. Une pareille mesure, comme tout acte d'une politique trop pacifique en général, est le plus sûr moyen d'encourager les meurtres et les mutilations. Peu de mois auparavant , un Bédouin, mû seulement par le désir de porter la plume d'autruche, avait attiré hors des portes un jeune garçon de quinze ans et l'avait égorgé. Les parents de la victime furent simplement engagés à accepter le prix du sang et Ton permit à l'assassin de s'éloigner. — Quelle sage clémence !
Le lecteur ne supposera pas que j'aie subi de mon plein gré l'ennui de passer un mois entier à Zayla. Mais comment expliquer ici les obstacles multipliés que m'opposait l'indolence africaine, les petites intrigues dont j'étais entouré, les interminables soupçons dont j'étais l'objet? — Quatre mois avant de quitter Aden, j'avais cependant pris la précaution d'avoir une entrevue avec le Hadji ; je l'avais invité à me choisir immédiatement un abbaii ou protecteur, à m'acheter des chameaux et des mules. — Deux mois plus tard, je lui avais avancé tout l'argent nécessaire à ces achats. L'abban pouvait se trouver partout; les bètes de somme abondaient à Tajurrah, port séparé de Zayla par une journée de navigation seulement, et pourtant rien n'était prêt quand j'ar-
rivai. Je pressai le gouverneur d'agir : il me promit très-poliment crexpédier un messager sur-le-champ, et il laissa dix jours s'écouler sans rien faire. Un vent d'est qui se déclara ensuite servit de prétexte pour retenir pendant quinze jours dans le port le navire qui devait se rendre à Tajurrah. Je me mis en colère; je protestai contre toutes ces lenteurs, afin de mieux montrer la fermeté de ma résolution. L'unique résultat que j'obtins fat un déluge de paroles. Le Hadji et son fils, me traitant comme un enfant gâté, doublèrent l'ordinaire de mes repas ; ils me représentèrent que la petite vérole dépeuplait en ce moment Harar, que les routes fourmillaient de brigands, qu'enfin vouloir aborder l'émir, c'était marcher à une mort certaine. Convaincu qu'en vrais Orientaux, tous deux étaient dupes de leur imagination, je redoublai d'emportement. Le vieillard ne pouvait comprendre mon entreprise. « Si les Anglais, me dit-il un jour, veulent s'emparer de Harar, qu'ils m'envoient cinq cents soldats; et si tel n'est pas leur dessein, je puis leur donner sur cette ville toutes les informations qu'ils souhaiteront. » Lorsque en tin il fut bien convaincu de la réalité de ma détermination, il voulut chercher à tirer profit de l'événement, et l'on verra qu'il y réussit jusqu'à un certain point.
DANS l' AFRIQUE ORIENTALE. 57
Vers la fin de novembre, quatre chameaux étaient achetés ; un abban était engagé ; deux femmes étaient louées pour nous servir de cuisinières, et je pris un quatrième serviteur. Les étoffes et le tabac apportés d'Aden furent disposés en ballots propres à être placés sur le dos des chameaux. On me tailla de solides sandales pour la marche, et Ton commença à me charger solennellement de messages d'une longueur elfrayante, que leur importance empêchait de confier au papier. En un mot, tout sembla prendre un sérieux aspect de départ. Le Hadji nous recommanda à l'une des principales familles de la tribu des Gudabirsi, qui devait nous remettre à son beau-frère Adan, le gerad ou prince du Ghiri, lequel, à son tour, devait nous introduire près de l'émir de Harar. Le premier anneau de cette chaîne était un certain Raghe, petit chef d'un clan des Eesa. Nous fûmes placés sous sa protection, et, par les bons offices du Hadji, aidés de quelques cadeaux, ce personnage, moyennant le prix modéré de dix tobas, s'engagea à nous accompagner jusqu'à la frontière de son clan, distante de quarante milles de Zayla, à nous présenter aux Gudabirsi, à nous fournir trois serviteurs, et à nous pourvoir d'une escorte suffisante dans les passages dangereux. Il débuta d'une manière extravagante en nous
déclarant que l'honneur seul pouvait le déterminer à entreprendre une tâche aussi périlleuse, qu'il avait laissé sa famille et ses troupeaux dans une situation précaire, et qu'en conséquence tous ses parents avaient droit à des cadeaux. Comme quelques jours de sa société nous avaient déjà coûté au moins trois livres sterling, nous déclinâmes cette nouvelle libéralité, et mes compagnons, usant des formes du pays, lui répondirent « que ce serait pour une autre fois. » — Quand de pareilles conférences viennent à s'engager, je me crois consciencieusement obligé de quitter l'appartement, parce que, pour une chose qu'on doit donner réellement, cinq au moins sont promises, et toujours sous la foi du serment.
Raghe nous avertit sérieusement que nous aurions à braver des dangers et peut-être un désastre. C'était l'opinion générale des timides habitants de Zayla, qui ne cessaient de répéter (c que nous étions las de vivre. )> Chassés des montagnes par le froid, les nomades étaient descendus dans les plaines du littoral que nous avions à traverser, et, comme la Findes-Temps l'observait avec quelque raison, « l'homme peut vous manger, mais le désert ne le peut pas. )> — L'un des clans de la grande tribu des Habr-Awal, celui des Ayyal Is'uh-Ismaïl, faisait la guerre avec succès aux
DAXS l'aFRIQUE ORIENTALE. 39
Eesa, et ses cavaliers, bien armés de lances, de dagues et de boucliers, parcouraient le désert par détachements de vingt à deux cents hommes. Trop nobles pour souhaiter uniquement le butin, ces guerriers cherchent surtout à s'illustrer par la mort de quelques-uns de leurs ennemis. C'est pourquoi chacun d'eux, en partant, attache à sa selle une plume d'autruche dont il doit orner sa tête aussitôt qu'il aura porté un coup heureux. De même que l'ancien Spartiate, il ne juge aucunement nécessaire d'attaquer son ennemi en face : il préfère recourir à la ruse. Tl tue de sang-fruid les femmes enceintes, afin de prévenir la naissance d'enfants qui pourraient être des garçons. Chargé de trophées sanglants, le héros retourne à sa tente; sa femme accourt audevant de lui en poussant des cris de joie et en proclamant sa valeur ; elle couvre d'injures celles de ses compagnes dont les maris se sont montrés de noirs fainéants ; ces dernières, à leur tour, adressent à leurs seigneurs et maîtres des reproches violents qui les font tomber dans des paroxysmes d'envie, de haine et de malice. Durant mon court séjour à Zayla, six ou sept meurtres furent commis en vue des murailles. Peu d'heures avant notre départ, Raghe nous annonça que deux Eesa venaient d'être égorgés par les Habr-Awal. Une
autre querelle des Eesa avec les Daukali engendrait une suite interminable de meurtres; car dans ce pays la vendetta est aussi implacable qu'en Corse. Notre abban insista sur la désagréable nécessité de voyager la nuit et de nous tenir cachés pendant le jour. Les moments les plus dangereux sont le lever du soleil et les heures qui précèdent son coucher, parce que les Bédouins exposent rarement leurs chevaux à la chaleur du jour ou leurs propres personnes à la rosée du soir. — <c Dans le désert, dit un proverbe, tout le monde est en guerre. » — Vous apercevez un homme de loin ; vous agitez votre bras en lui criant : War jocjal (Halte-là !) — S'il s'arrête, vous lui dépêchez un messager, afin de parlementer à distance. — S'il continue d'avancer, vous faites feu, en prenant soin de bien viser, car deux cavaliers abattus suffisent pour mettre en déroute la troupe la plus nombreuse.
Ma patience étant à bout, je m'étais déterminé à partir le dimanche 26 novembre, plutôt que de perdre un jour de plus à attendre les mules qui m'étaient promises. Je donnai mes ordres en conséquence à l'abban.Le Hadji comprit sans doute que le cas était désespéré, car avant la fin du jour un navire fut aperçu arrivant de Tajurrah à toutes voiles, et quelques moments plus tard, comme dans
DANS l'aFRIQLE ORIENTALE. 61
les Mille et vue Nuits, quatre belles mules sellées et bridées à la mode d'Abyssinie étaient devant ma porte.